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On Your Mark : Analyse

Plus qu'un clip, une véritable œuvre cinématographique...

La construction de On Your Mark est particulièrement originale. Le clip n’est pas une banale mise en images de la chanson de CHAGE and ASKA. Hayao Miyazaki choisit de s’éloigner des paroles et de développer une histoire complète, tour à tour grave, drôle et émouvante, prenant place dans un monde futuriste complexe et détaillé. S’il ajoute des effets sonores à la chanson, son histoire ne contient aucun dialogue.
Il fait le choix de suivre la construction de la chanson en racontant son histoire de façon non linéaire. Il suit les couplets, mais à chaque reprise des premières notes du refrain, il casse sa narration, associant alors à l’image les efforts des policiers pour rendre sa liberté à la jeune femme ailée et les paroles d’encouragement et d’appel à la persévérance de la chanson.

Le film s’ouvre sur un carton jaune où est inscrit Jiburi Jikken Gekijô (Théâtre expérimental Ghibli) et non le traditionnel Totoro sur fond bleu, marquant ainsi une distinction avec le reste de la production de longs métrages du studio (le musée Ghibli et ses courts métrages exclusifs n’existent pas encore à l'époque du clip).
Miyazaki profite des premières notes de musiques pour commencer son histoire par sa fin, en montrant la vie à la surface de la Terre qui a repris ses droits et la grande structure noire radioactive à l’origine de cet état d’abandon par l’homme.
Le camion blindé utilisé dans leur fuite par les deux policiers apparaît pour finir à l’écran. Ce dernier plan n’est d’ailleurs pas raccord avec ce qui va suivre, puisque le gros véhicule peu discret est détruit plus tard au court les deux évasions alternatives et remplacé par une voiture beaucoup plus cool par les trois fugitifs dans le dénouement heureux. Quoi qu’il en soit, lors du premier visionnage du clip, le spectateur ne peut pas faire le lien entre les images de cette brève introduction et celles qui vont suivre.

Cette introduction quasi bucolique va surtout permettre un contraste saisissant avec ce qui va suivre. Miyazaki enchaine en effet sur des images d’une ville nocturne et tentaculaire qui pourrait facilement être prise pour un hommage à des classiques de science-fiction aux décors urbains comme Blade Runner ou encore Metropolis, avec son enchevêtrement de tours et de lumières scintillantes.
Un plan fulgurant emmène le spectateur à suivre la descente en piquée de véhicules de police à l’intérieur de l’espace creux central ouvert en forme de tube d’un singulier bâtiment d’habitations (décor ayant recours au numérique).

  

L’intervention violente de policiers masqués et anonymes dans les locaux d'une secte débute alors avec la découverte de la jeune femme ailée pour conclusion.
A l’image, deux policiers s’avancent vers la créature allongée sur le sol d’une salle dépotoir. Tandis que l’un sécurise la pièce, le second s’agenouille auprès d’elle et tend son bras pour soulever une de ses ailes. Miyazaki raccorde dans le mouvement avec un plan subjectif du policier qui termine son action et découvre le visage de la jeune femme qui se cachait sous l’aile.

  

Les premiers mots du refrain retentissent et Miyazaki casse alors pour la première fois sa narration. Il effectue un brusque flashforward vers la fin du clip, au moment où le policier aide la jeune femme hésitante à prendre son envol final. Nous découvrons aussi ici le visage de Chage et Aska version animation pour la première fois.

  

Puis reprise des trois derniers plans vus avant ce saut temporel dans le futur : les deux policiers qui s’avancent vers la fille, l’un d’eux s’agenouille et commence à soulever son aile. Mais cette fois-ci, il n’a plus de raccord dans le mouvement sur le subjectif du policier. Miyazaki propose un autre axe, en forte plongée, plus dramatique, qui amorce la reprise de la narration du temps principal du récit.

  

Le premier policier repousse alors son masque vers le haut, le second le descend et nous découvrons (ce qui aurait du être logiquement pour la première fois) le visage des deux policiers qui vont sauver la jeune femme dans le futur.
A noter qu’à l’exception d’un visage de profil d’un des membres de la secte allongé sur le sol, mort, et furtivement quelques habitants de la ville basse en arrière plan, nous ne verrons jamais d’autres visages que ceux de la créature et des deux policiers. Tous les autres personnages restant masqués et anonymes. Ce procédé permet bien sûr de mettre en valeur les deux membres du groupe CHAGE and ASKA, comme souhaité par la maison de disques Pony Canyon, et rappelle que le clip est tout à la gloire des deux chanteurs.

  

Après l’enlèvement de la jeune femme par des scientifiques en tenue de décontamination devant les deux policiers, ces derniers semblent hantés par l’idée que la créature pourrait être tout autant prisonnière qu’elle ne l’était des fanatiques religieux et qu’une fin pire encore l’attend peut-être... Ils décident de la sauver en mettant au point un plan d’évasion.
Là aussi, dans ce passage, Miyazaki n’est pas linéaire. Il mélange des plans des deux policiers accoudés au comptoir d’un izakaya et de la mise au point de leur plan d’évasion sans repères chronologiques. Il prend néanmoins le soin de commencer par un plan de verre plein et de terminer par le geste décidé d’un des deux policiers qui pose son verre vide sur le comptoir faisant immédiatement le lien avec le début du sauvetage.

  

Le Miyazaki sérieux laisse alors le contrôle à un Miyazaki frivole avec cet enlèvement rocambolesque, digne des meilleurs passages burlesques des séries Conan, le fils du futur ou Sherlock Holmes.
Les deux policiers pénètrent dans des installations scientifiques, sauvent la jeune femme et sortent de l’installation en volant un véhicule, le tout en parfaite rupture avec la tonalité des évènements auxquels on vient d’assister et de ceux qui vont suivre. Ce traitement s’applique aussi à l’animation qui se fait alors plus cartoon.

  

A partir de ce moment, Miyazaki va nous proposer deux conclusions possibles à cette fuite : l’une tragique et l’autre héroïque.
La version tragique voit les courageux policiers plonger vers une mort certaine alors que le pont sur lequel se trouve leur camion s’effondre dans les profondeurs de la citée souterraine. Jusqu’à la dernière seconde, ils exhortent désespérément la jeune femme à ouvrir ses ailes et à se sauver, mais elle ne le fait pas (peut-être ne le peut-elle pas ?). Nous ne voyons pas les détails tragiques, mais nous savons que le camion frappe le sol.

  

Musicalement, le refrain se termine une seconde fois sur un pont musical enchainant sur une nouvelle reprise de ce refrain.
Sans aucun procédé d’enchainement de situation cinématographique, après un rapide rappel des événements en quelques plans (seul celui de la jeune femme qui s’envole est un nouveau saut en avant dans le futur), nous nous retrouvons à nouveau aux côtés de nos héros dans le camion qui viennent de sauver leur princesse. Mais cette fois, le véhicule déploie des réacteurs au lieu de plonger vers une mort certaine. Après avoir abandonné leur camion endommagé, le trio disparait ensuite en voiture loin de la ville, hors de danger.

  

Le refrain débute pour la quatrième fois sur la conclusion de cette aventure.
Des panneaux mettent en garde nos héros contre un danger s’ils vont de l’avant. Ils finissent par sortir de la ville souterraine isolée par son grand dôme à l’atmosphère artificielle. Dans un premier temps et contre toute attente, le monde extérieur semble tranquille et accueillant, réminiscence d’une époque plus paisible. Le trio se retrouve sur la petite route de campagne du début du clip. Leur voiture passe devant les maisons du petit village puis, dominant cette campagne tranquille, l’énorme relique industrielle et radioactive des premières images du film apparaît.

La tragédie est-elle passée ? Nos héros sont-ils exposés aux radiations et condamnés ? On ne le saura pas. Ils n’ont pas peur et alors que la voiture file sur la route dégagée, la jeune femme déploie ses ailes et s’élève au-dessus des deux policiers, tenant la main de l’un d’eux.
Il ne s’agit pas là d’une simple réutilisation des mêmes plans des deux flashforward des refrains précédents. L’action est la même mais cadrée dans des axes différents (on ne pourra pas reprocher à Miyazaki de travailler à l’économie en réutilisant des plans...) En observant bien, on s’aperçoit toutefois que les gestes du policier et de la jeune femme ne sont pas tout à fait les mêmes lorsque la fille prend son envol entre le premier flashforward et le dénouement héroïque.

 

Le vent la soulève la jeune femme, le policier lui laisse un doux baiser sur ses doigts, puis et elle s’élève dans le ciel bleu jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une minuscule tache. Au sol, les deux policiers accélèrent encore un peu, puis s’arrêtent pour la suivre des yeux. Peu importe les conséquences à affronter à leur retour dans la ville, ils s’en soucieront plus tard. Pour l’instant, il n’y a que la voiture, la route, le soleil et la jeune femme.
Pas de 3ᵉ fin possible, la chanson se termine sur cette conclusion heureuse et sur un fondu au noir.

En six minutes et quarante secondes, On Your Mark réussit donc le prodige de créer un monde complexe et cohérent, de nous faire vivre une histoire émouvante et de rendre les personnages attachants. Il serait malvenu de reprocher à Hayao Miyazaki les invraisemblances du scénario (la libération de l’ange et la fuite des héros) car, avec un film si court, des simplifications étaient nécessaires. On admirera plutôt le rythme avec lequel les différentes scènes et les temps du récit s’enchaînent, ou la manière dont sont traduites les émotions et les interrogations des personnages.

L’univers de On Your Mark

La durée de On Your Mark et son absence de dialogues impliquent qu'il n’y a pas de place pour des explications et beaucoup de questions restent en suspens, laissant au spectateur la liberté d’interpréter certains éléments du scénario à sa guise
Parfois, l’explication est assez évidente, comme pour l’immense structure noire dans la campagne qui fait référence à l’accident de Tchernobyl. En effet, après la catastrophe, la centrale nucléaire fut entièrement recouverte d’une dalle de béton pour limiter les radiations. Il semble que ce gros bloc soit le témoignage d’une catastrophe de ce type.

Hayao Miyazaki n’a lui-même jamais donné beaucoup de réponses aux questions que se posent les fans, laissant au clip tout son mystère. Néanmoins, en regroupant ses commentaires parus en entretien, on peut cerner plus précisément l’univers de On Your Mark.
Selon le réalisateur, le cadre du film décrit un monde où les humains vivent sous terre, dans des villes souterraines, après que la surface de la planète a été contaminée par les radiations à la suite d’une catastrophe nucléaire, créant ainsi un sanctuaire pour la nature.
En réalité, Miyazaki n’a jamais trouvé cette idée crédible, voyant plutôt l’humanité condamnée à rester vivre à la surface et à tomber malade en cas de telle catastrophe.

Le film dépeint l’assaut de la police sur une secte, l’église Sainte Nova. Son slogan est « Dieu vous surveille », visible sur le toit de leur bâtiment. L’histoire ne nous dit pas pourquoi la police lui donne l’assaut. Il semble néanmoins qu’il n’y ait aucune attaque, ni aucun lien particulier entre les événements liés à la secte japonaise Aum Shinrikyô et le clip, les storyboards de Miyazaki étant datés de 1994 et antérieures de plusieurs mois à l’attentat au gaz sarin du 20 mars 1995 dans le métro de Tôkyô.
De même, les corps des membres de la secte découverts dans une salle font immédiatement penser à un suicide collectif. Pour le spectateur, il s’agit d’un véritable écho au suicide collectif dans les sectes, qui marquèrent l’actualité pendant plusieurs décennies. On est ici dans une évocation à la fois poignante et réaliste de la folie humaine.

Miyazaki ne nous donne pas plus d’éléments de réponse au mystère qui entoure la créature ailée. On ne sait pas d’où elle vient, ni pourquoi elle était emprisonnée par la secte. Est-ce un ange, le fruit d’une expérience génétique ou un « monstre » né de la pollution radioactive ? Et pourquoi était-elle emprisonnée par une secte ?
Probablement Miyazaki lui-même ne s’est jamais posé la question. En entretien, il se refuse à utiliser le mot « ange » : « Je ne dis pas que c’est un ange, c’est peut-être une « personne-oiseau » (Tori no Hito, également le surnom de Nausicaä). De toute façon, ça n’a pas d’importance. »
Mais en plaisantant, il avoue volontiers avoir voulu être moins timide que le réalisateur Mamoru Oshii pour son film Tenshi no Tamago (L’œuf de l’ange), sorti dix ans plus tôt en 1985, dans sa représentation d’une telle créature...
Ce que Miyazaki a voulu nous donner une nouvelle fois, c’est un message d’espoir. Dans un monde, même en perdition, où l’homme, par sa folie, s’est coupé de ses racines et de son passé, il y aura toujours quelque chose de merveilleux pour lequel cela vaudra la peine de se battre. Et quoi de plus beau qu’un ange libéré de ses chaînes prenant son envol ?

Outre le symbole de la radioactivité, disséminé un peu partout tout au long du film, on observe plusieurs panneaux d’avertissement rédigés en différentes langues, renforçant l’idée d’une contamination planétaire globale : un panneau indiquant dans ce qui semble être une mauvaise traduction de « danger » et « bas côté » en russe, un avertissement à ne pas stationner prêt de la centrale nucléaire, des panneaux d’avertissement écrits en kanji (parfaitement lisibles par des Japonais), « attention aux rayons du soleil » et « vous n’êtes plus en sécurité », dans le tunnel qui mène nos trois héros vers la surface, et un dernier, « danger extrême », en anglais, à nouveau en surface.

  

Malgré la présence de tous ces détails, donnant vraiment l’impression d’une attaque en règle du nucléaire et pouvant rejoindre les préoccupations environnementales du réalisateur, Miyazaki explique en entretien qu’il n’a jamais voulu faire passer de message écologique dans son clip.
Pas plus que sur le final du film, où l’on comprend que la nature a repris ses droits à la surface de la terre, censée être contaminée. Il a simplement réalisé ce film parce que cela lui plaisait, et que cette histoire (inventée pour l’occasion) de cette jeune femme ailée mystérieuse l’inspirait. Toutes les autres interprétations étant involontaires...


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