Les Totoro-dédicaces
- Special Angoulème 2004
Munuera, Vandermeulen, Vanyda,
Filippi et Etienne, Parme
Vendredi 23 janvier 2004

Ouille ouille ouille. Trois jours seulement que je suis à Angoulême
et déjà la fatigue vient me dire bonjour. Ca se ressent
avant tout dans ma capacité à rester scotché sur
mon café au lait au p'tit déjeuner, un peu comme s'il
avait des choses passionnantes à me raconter.
On quitte mamie Girod, et la marmotte me dépose au CNBDI pour la
fin de mon stage mangas. Parfait, je vais poursuivre ma nuit... Enfin,
c'est ce que je crois, parce qu'en fait, les stagiaires sont
beaucoup sollicités pour cette ultime partie, alors pas le temps
de souffler. On enchaîne un atelier de création de bd avec
une analyse d'album.
Dans le premier cas, il s'agit de créer un strip de 3 cases
en se basant sur l'écoute d'une succession de bruitages.
Ainsi, apparaissent autant de mises en scènes que de stagiaires.
Dans le second cas, nous étudions Gen d'Hiroshima
de Nakazawa paru aux éditions Vertige Graphic. Il s'agit
d'un récit semi autobiographique du fils d'un pacifiste
japonais au moment de la seconde guerre mondiale. Lorsque leur avis sur
la bd est demandé à l'assistance, les critiques s'avèrent
toutes plus élogieuses les unes que les autres. Ainsi, même
si je n'aime pas me faire remarquer, je me sens obligé de
nuancer cette euphorie générale en exprimant mes impressions
quelques peu mitigées. En effet, à la lecture des deux premiers
tomes, je suis gêné par les phases où le ton et le
graphisme se font plus caricaturaux. Le sujet, l'ambiance grave
et le message de l'œuvre sont à mon sens desservis par
ce recours au comique grotesque qui ponctue certaines pages. Le Maüs
de Spiegelman ou Le tombeau des lucioles de Takahata me semblent
tellement plus portés par leur sobriété, que je prends
la parole pour le dire. La médiatrice de la séance entend
mes arguments. Ouf ! Je ne suis pas blasphémateur en critiquant
ce chef d'œuvre...
A 12h30, je retrouve Guilhem, non sans m'être auparavant attardé
longuement sur l'expo Loisel.
Une scénographie signée Blaise Loisel, fils de.
N'empêche, superbe expo avec des repro de qualité.
J'y croise Alberto Varanda mais je n'ose pas l'aborder.
Bin oui, qu'est-ce que je pourrais lui dire ?
«Salut ! Je vous ai rencontré à deux reprises en dédicace
et on s'est tapé une bonne discute à chaque fois !?».
Bof.
Je me dis cependant qu'il faudra que je le voie pour lui demander
un totoro prochainement. Peint avec de la terre de Sienne, comme il a
l'habitude de faire, ça aurait beaucoup de classe.
- Bon, on y va ?
Oui oui marmotte, allons grailler. Et deux miams plus tard, on y est,
motivés, prêts à faire montre de patience pour obtenir
les graals dessinés !
Munuera,
gentillesse et talent!
Sur le stand Delcourt, il y a une flopé de gens qui attendent
pour monsieur Buchet, l'auteur de Sillage. Personnellement,
ça n'a aucune incidence sur mon programme car j'attends
à côté pour José Luis Munuera afin qu'il
me dédicace Nävis où il est question de
la jeunesse de l'héroïne éponyme. Toutes ces
personnes m'intriguent car elles semblent attendre désespérément
quelque chose avec une avidité dans les yeux, m'évoquant
un Picsou qui va prendre son bain de pièces d'or. J'engage
donc la conversation avec un type pour savoir ce qu'il en est, et
j'apprends qu'ils attendent le messie Delcourt qui apportera
les papiers pour le tirage au sort, afin de désigner les apôtres
dignes du miracle de la dédicace. C'est du bon sens : quelques
privilégiés chanceux pour éviter une queue saturée.
Enfin, ça me semble du bon sens jusqu'à l'arrivée
du libérateur et sa corbeille de papiers messianiques. En effet,
à ce moment-là j'assiste à un véritable
tsunami qui emporte tout sur son passage. Les fauves sont lâchés
et pour avoir un bout de bonheur, on se presse, se chevauche ou se piétine.
Sympa !
Le type avec qui j'avais engagé la conversation revient bredouille.
- Alors pas de chance ?
- Non, non pas de bol mais demain, je remets ça. Je l'aurai...
- Ah oui, t'es genre fan acharné.
- Ouais, je fais tous les festivals où y a Buchet ! Je suis grave
amoureux de Nävis (si vous avez suivi, c'est l'héroïne
de la série Sillage), alors quand je peux avoir un dessin
d'elle, t'imagines pas...
- Euh, tu sais que c'est du « pour de faux » ? C'est
un personnage de fiction hein...
- Hé hé, ouais je sais mais quand même, c'est
trop mon genre de fille !
- ...
- Ma copine m'a même quitté à cause de ça.
Elle trouvait que j'en faisais trop pour Nävis. R'garde
!
Bin là, j'aurai dû prendre la photo pour prouver la
véracité de mes dires, mais le type me montre son mollet
avec le tatouage de sa belle. Pas sa copine bien sûr, mais Nävis...
- Alors, il est beau non ?
- Heu, oui oui, mais heureusement que t'es pas fan d'Achille
Talon hein...
- Ha ha, ouais, allez je te laisse, je vais voir les dédicaces
de Buchet !
Bon, hé bien voilà le genre de doux allumés qu'on
peut croiser à Angoulême. Cependant, je ne me hasarderai
à aucun jugement puisque en « gars qui demande des totoros
», j'ai juste à me faire tout petit. On est toujours
le beauf de l'autre...
Quoi qu'il en soit, je n'ai pas eu le temps de trouver le
temps long et mon tour arrive vite. Comme je sais que Munuera est espagnol,
je me renseigne pour savoir s'il parle français ou non car
ma rencontre avec Alessandro Barbucci m'a servi de leçon
(cf. auteur de Décembre 2003). J'imagine déjà
la scène :
- Hola, esta posible totoro con la pequena Nävis ?
- Euh ouais, mais parle français ptit gars parce qu'avec
ton accent je comprends pas ce que tu dis...
Pas de ça aujourd'hui ! Munuera parle la langue de Molière
et se montre ravi de dessiner Totoro.
- Je te dessine Totoro comme je le veux ou tu préfères qu'il
soit comme Miyazaki le fait ?
- C'est vous qui le mettez en scène, vous le faites à
votre manière et ça sera forcément super ! J'adore
votre graphisme. Je vous ai découvert avec Merlin (scénario
de Sfar puis Morvan) et je n'ai jamais vu quelqu'un traduire aussi
bien le mouvement en bd. A part Franquin évidemment.
On pourrait penser que je passe la brosse à reluire mais il n'en
est rien. Le dessin de Munuera est l'un des plus expressifs et des
plus vivants de ces dernières années. Si j'avais pu
me douter qu'au moment où je lui parlais de Franquin, cet
auteur talentueux savait déjà qu'il reprenait la série
Spirou et Fantasio ... Allez ! Cadeau ! Voilà Munuera
comme si vous étiez avec lui :



Nävis enfant, avec Totoro avant de devenir un tatouage sur la
jambe d'un fan...
L'air de rien, voilà déjà deux heures que
je suis sur le stand Delcourt. Je dois retrouver la marmotte dans l'autre
bulle car il est censé embêter David Vandermeulen. C'est
le moment de faire de la pub là, parce qu'il m'apparaît
évident que ce type est méconnu proportionnellement à
son talent. Alors voici, petit retour dans le temps :
Festival d'Angoulême 2003, Guilhem achète par hasard
une bd petit format appelée En montant Godot , d'un
certain Vandermeulen paru chez les Requins Marteaux. Il s'agit d'une
parodie du classique de Beckett dont les héros sont des légumes,
avec en guest Pierre Bellemarre et Alain Delon...Je découvre
donc cet O.L.N.I et me fends la gueule comme jamais auparavant avec une
bd dans les mains. C'est absurde, rythmé et l'auteur
dessine des légumes plus expressifs qu'un clown Pinder sous
acide. Impayables...
Au moment de rejoindre mon pote, j'ai encore le souvenir de ma lecture,
les larmes aux yeux et le mal au ventre.
- As-tu dis à monsieur Vandermeulen tout le bien que l'on
pense de son travail, mon ptit Guilhem ?
- Oui c'est fait, c'est fait, mais ne te gênes pas hein...
Là, je découvre un petit bonhomme, les cheveux en vrac,
l'accent belge, le sourire sincère.
Après les salutations d'usage, je lui fais part de mon hilarité
à la lecture de son 5ème agrum comix, la relecture
de Godot. Il me conseille alors de lire le 3ème qui
paraît-il fait « marrer les gens »...
- Ok, je le prends, mais vous pouvez me dessiner un totoro dedans ?
- Ah ! Totoro ! Mes enfants adorent !!!! Je ne regarde jamais la télé
pour éviter de m'abrutir, mais je dois dire que ce dessin
animé est une merveille !
Ses enfants à lui aussi regardent Mon voisin Totoro?
Ceux de Défali, Trondheim, Moréno itou... Hé
bien, ils ont bout goût les enfants d'auteurs bd !
- Bon, je ne suis pas un expert en dédicace moi. A quoi ça
ressemble déjà cette bête là ?
Là, je lui tends mon inséparable chemise verte où
tel un mannequin de défilé, Totoro apparaît sous tous
les angles. Et voici :
Mais quelles grosses patates ! C'est TOTORO ! Pas compliqué
pourtant...
Bin vive, Toto le taureau alors... On salue notre ami belge et je
me dis que tant que je suis dans les stands indépendants, j'irais
bien à la Boite à bulles pour acheter L'immeuble
d'en face de Vanyda. Après notre rencontre d'hier,
mon envie de découvrir cet autre album d'elle est décuplée.
Vanyda,
le jour d'après
- Ah non ! Vanyda, elle est encore sur le stand Carabas ! Elle y est
presque tout le temps même...
Me voici donc avec mon bel album dans les mains, mais pour le beau dessin,
ce n'est pas ici. Guilhem part se promener dans la bulle, pendant
que je retourne voir Vanyda chez l'éditeur de « L'année
du dragon ». Quand j'arrive, il y a trois personnes qui patientent,
ce qui me laissera le temps de commencer la lecture de ma nouvelle acquisition.
« Commencer »...
Je vais littéralement dévorer la bd oui ! Cette histoire
de locataires d'un même immeuble dont les vies se croisent
et s'entremêlent est tout simplement un bijou. Heureusement
que Vanyda dialogue avec chaque personne et peaufine leur dédicace
car cela me laisse le temps de presque finir l'ouvrage. Comme pour
son premier album, ce qui me fait entrer dans l'histoire, ce sont
ces petits détails qui me parlent car ils font partie de mon univers
:
- Claire et Louis ont l'affiche de L'étrange Noël
de Monsieur Jack de Tim Burton, et d' « Un air deux
familles » au dessus de leur lit.
- Les potes jouent à la Playstation pendant que les filles papotent.
- Un magazine ciné qui traîne par terre avec en couverture
Viggo Mortensen puis le petit couple qui visionne La communauté
de l'anneau.
- La peluche Kiki (le plus grand ami de tous les kikis !!!) de Claire.
Ca, c'est pour le détail référentiel mais il
y a surtout que chaque personnage est plus vrai que nature. Je m'attache
particulièrement au petit Rémi, le fils de la jolie locataire
du 1er étage.
Un type fait passer son ami devant moi l'air de rien dans la queue.
Je lui fais une remarque mais je m'en fous, je continue à
lire. Y a juste que, Vanyda qui m'entend faire mon sermont («
c'est pas poli de passer devant les gens sans même demander
la permission monsieur ! ») doit me prendre pour un blaireau. Et
20 minutes plus tard, c'est mon tour. On se salue, et elle me demande
qui je veux en dessin. J'hésite un peu parce que j'aime
bien le couple mais je penche quand même pour le gosse.
- C'est la première fois que je fais Rémi en dédicace
tiens !
- Bin alors, j'ai fais le bon choix.
Elle me demande comment se passe pour moi le festival depuis hier, et
je lui explique à quel point je trouve ça sympa, même
si c'est épuisant. Hé oui, rester debout toute la
journée, mon corps de fainéant est pas vraiment fait pour
ça... Elle aussi n'arrête pas vraisemblablement,
mais multiplie les rencontres chaleureuses. Ainsi, tout comme hier la
conversation s'alimente naturellement et c'est très
agréable. Pendant qu'on papote, elle n'en continue
pas moins son dessin et prend ses feutres.
- Dis moi Vanyda, ton chevalier du zodiaque préféré
toi c'est lequel ?
J'ai une théorie toute personnelle pour en savoir plus sur
la psychologie des gens selon leur chevalier préféré
(oui, oui, cherchez pas). D'où ma question...
- Celui que j'adore c'est Shiryu, le chevalier du dragon !!
Et toi, je suis sûr que comme tous les garçons c'est
Ikki.
- Raté ! Mon préféré c'est le torturé-blondinet
de service, Hyoga, le chevalier du cygne !
Sourires, puis elle me tend la bd ornementée non sans rajouter
un chibi totoro à côté du petit garçon. Je
la remercie à nouveau et lui souhaite une bonne suite de festival
en espérant la croiser de nouveau. C'est chouette Angoulême...
« C'est la première fois que je fais Rémi
en dédicace tiens ! »
La marmotte et moi décidons de finir la journée ensemble.
Du coup, il m'accompagne voir près du forum Leclerc si Etienne
et Filippi répondent à l'appel. Leur album Gargouilles
chez les Humanoïdes Associés est en course pour le prix décoincer
la bulle, prix dont je parlais hier avec Fanny Montgermont. C'est
tout d'abord Filippi, le scénariste, que je rencontre. Quand
on voit son texte de dédicace on pourrait s'imaginer qu'il
a écrit ça une fois le dessin de Totoro fait. Mais non.
Quant à Etienne, je constate qu'il a l'air préoccupé
et tendu. Après ma demande de mettre en scène Totoro, on
ne s'adressera plus la parole car il passera le quasi reste de son
temps sur son portable. Pas grave ! Et puis leur album est très
plaisant alors...
« Allo, oui, non non. Bin si mais non. Oui, allo ? »
Il est plus de 18h00 et ça sent la fin de journée là.
On retourne faire un dernier saut dans la bulle sud, juste histoire de
dire que l'on aura arpenté les deux chapiteaux jusqu'au
bout. Sur le stand Delcourt, une surprise m'attend : Fabrice Parme
est seul à sa table à dessin. Je lui demande s'il
fait encore des dédicaces ou non et il me répond qu'il
est encore là pour deux minutes. Plus vif que Flash qui aurait
bouffé Speedy Gonzalez, je me lance dans l'achat du tome
1 du Roi Catastrophe et reviens aussitôt. Il s'agit
de sa série pour enfants réalisée avec Lewis Trondheim
au scénario, qui narre les aventures du pédant Adalbert
dont l'égoïsme n'a d'égal que la
démesure de ses caprices. C'est très rigolo et je
sais que les enfants de ma bibliothèque sont clients de cette bd.
Parme sourit de me voir revenir aussi vite et essoufflé, et me
demande :
- Tu veux quoi comme dessin ?
- Pouf... fiouuu... euh... serait possible... fiouuu...
euh Totoro ?
- Totoro, c'est quoi ça ?
Je sors ma chemise et lui montre, le temps de retrouver une élocution
normale.
- En fait, c'est un personnage de dessin animé de Miyazaki
et je demande aux auteurs dont j'apprécie le travail de le
mettre en scène.
- Y a pas de problème. En tous cas, je ne le connaissais pas celui-ci.
Et tu me le conseilles ? Qu'est-ce qu'il a de si particulier
?
- Arf, il ne faut pas me demander ça à moi, je pourrai vous
saouler tant j'ai de choses à en dire.
- Ha ha, vas-y dis moi.
- Bin Totoro, c'est un peu comme du Pagnol ou du Yves Robert dans
le Grand chemin. Il n'y a pas vraiment d'histoire,
c'est juste la découverte des merveilles de la nature par
des enfants qui emménagent à la campagne. Première
rencontre avec des tétards, des arbres centenaires et... Totoro
! Lui, c'est le bon esprit de la forêt qui ressemble vaguement
à un ours croisé à un raton laveur et qui va devenir
l'ami des fillettes. La musique est splendide, les couleurs éclatantes,
c'est beau et tendre, ARGH ! J'arrête là mais
enfin, faut le voir quoi...
- Ok, je penserai à toi quand je le verrai.
Bon, niveau résumé du film, on peut faire mieux, mais j'espère
néanmoins l'avoir assez intéressé pour le pousser
à visionner le film. Le reste de la rencontre sera l'occasion
de lui poser des questions sur son travail, lui demander pourquoi il ne
réalise pas un Donjon Monster (« j'ai déjà
trop de boulot mais ça se fera, c'est sûr »),
parler de Lewis Trondheim (« je ne sais pas comment il fait pour
être aussi productif. C'est inhumain... »), bref
d'avoir une conversation typique sur un festival bd.
Et pis il me tend mon dessin et je le salue en le remerciant car à
défaut de 2 minutes c'est 20 minutes qu'il est resté...
Peut-être le nouveau copain d'Adalbert le roi tortionnaire
? Pauvre Totoro...
Au moment de partir, j'aperçois Marine, une stagiaire Delcourt
avec qui j'avais sympathisé sur le salon à Paris Bercy,
et qui est membre de Cœur de canard, la mailing-list de la bd Donjon.
Je suis content de la revoir car elle est super sympa. Elle me le prouve
d'ailleurs une fois encore en me faisant cadeau de sous bocks et
de PLVs Donjon. Chouette des ti cadeaux tout jolis !!
Puis, il est presque 19h00, et on a maintenant soif de bières réparatrices
pour organismes fatigués. Direction « Le bureau » pour
parler philosophie, droit international et bioéthique. Arf, bien
sûr que non, en bon lobotomisés du festival on y parlera
quasiment que bd la marmotte et moi. Qui a le plus de culture du 9ème
art? « Quoi tu ne connais pas tel auteur? Pourtant c'est super
connu !».
Mais qu'on est bête entre copains passionnés des fois...
Une pizza, beaucoup de bières, beaucoup de blasblas et nous repartons
chez mamie Girod qui nous accueille avec une tarte au citron et une tisane.
Faudrait l'inventer cette mamie si elle n'existait pas. Puis,
dodo.

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