Les Totoro-dédicaces
Alfred, Efix, Loran et Duprat
font escale à Bordeaux
Boudiou de saperlotte ! Quand je m'y mets, je peux vraiment être
un gros ours asocial moi. Tandis que je prends mon café, François
Duprat passe devant moi et je ne fais rien pour me faire remarquer. Pas
de petit signe amical, ou geste de politesse élémentaire.
A dire vrai, ce n'est pas réellement de la muflerie, mais
plutôt de la timidité et du doute tendance « Va-t-il
seulement me reconnaître ? ». Tiens, il prend place à
son stand. Avec mon album dans les mains, j'ai désormais
un peu comme un pare-choc pour aller lui dire bonjour. Je viens pour une
dédicace qui donne prétexte à blablater. C'est
déjà plus facile. J'y vais.
Bon, mais avant toute chose, il me faut quand même décrire
le contexte des rencontres qui vont suivre :
Vendredi 02 avril 2004, c'est le deuxième jour des «
Escales du Livre » de Bordeaux. A priori il y a peu de chance que
je puisse faire un tour à ce festival puisque durant la semaine,
je travaille en région parisienne dans une bibliothèque
pour enfants. Pas la porte à côté quoi. Sauf que.
Oui « sauf que ». En vérité, je viens juste
de quitter mon job et mon appartement sur ce qui pourrait grandement s'apparenter
à un coup de tête. Me voici donc, jeune chômeur-vacancier
furetant dans le salon du livre de ma nouvelle ville d'adoption.
Il est 10h00, et à ce moment là de la journée, ma
vie ressemble un peu au générique de Mon voisin Totoro
:
Arukô arukô / Promenons-nous, promenons
nous !!
Watashi wa genki / Je suis en pleine forme
Arukuno daisuki dondon ikô / Et j'aime me promener alors
allons-y !
Un sentiment de plénitude et de liberté que je n'avais
pas ressenti depuis bien longtemps. J'en viens à espérer
qu'il y ait des stands bd quelque part car je me sens d'humeur
à faire pleurer mon compte en banque. Et bingo ! Bédélire
et Oscar Hibou, les deux librairies bordelaises spécialisées
dans la bande dessinée ont dressé leur espace de vente côte
à côte. Juste en face, se tiennent les éditions du
Cycliste. En cet instant tout est là pour suffire à mon
bonheur. Tout ? Non, car il y a encore mieux ! Des auteurs que j'apprécie
grandement sont prévus en séance de dédicace dès
aujourd'hui. Un coup d'œil rapide me permet de voir qu'Afred,
Efix, Lorant et Duprat vont sûrement être enquiquinés
par un demandeur de dédicaces totoresques.
Je dois être devin... Allez hop, voici un rapide tour de piste
:
ALFRED,
Topor et toi et toi
Le premier à supporter ma lubie c'est lui. Lorsque j'arrive
près de sa table, il y a une bonne dizaine d'enfants qui
l'écoutent parler de son métier. Ca me laisse le temps
d'acheter son dernier album qui vient juste de paraître aux
éditions Charrette : Café Panique. Il s'agit
de l'adaptation du roman éponyme, signé Roland Topor.
Si ce nom ne vous dit rien, je vous consolerai peut-être en vous
confiant que dans ma grande inculture, je faisais moi aussi l'impasse
sur cet homme. Depuis, j'ai appris qu'en plus d'être
un auteur et un dessinateur de grande renommée, il est également
le créateur de Téléchat, l'émission
télévisée qui me terrorisait étant minot...
Incapable de dire pourquoi ils me faisaient tant peur...
Bref, lorsqu'Alfred en a terminé avec les petiots, je lui
tends mon album et me lance dans ma sempiternelle demande. Là,
il me coupe et me questionne à son tour :
- Excuse moi, mais on s'est déjà rencontré
non ?
Me voici très étonné car effectivement, ce jeune
homme a une excellente mémoire. Au mois de janvier, au festival
d'Angoulême, je l'avais croisé tandis que je
tapais la causette avec Vanyda en plein milieu de la foule d'un
chapiteau. Il m'avait chambré en me disant que non content
de draguer les jolies stagiaires, je m'attaquais désormais
aux jolies auteurs. Je ne savais pas à cette époque que
ce garçon était Alfred, le dessinateur bd que j'apprécie
pour Abraxas ou Octave et le cachalot. J'ignore
s'il se souvient des circonstances précises dans lesquels
nous nous étions aperçus et je me contente de lui évoquer
vaguement Angoulême. Quoi qu'il en soit, il me dit que c'est
sans problème pour dessiner un totoro.
Je le questionne un peu pour savoir s'il est amateur des films du
studio Ghibli et il me répond qu'en effet, il aime tous ceux
qu'il a vus. A son tour il me demande si j'ai eu l'occasion
de voir Kiki la petite sorcière» qui vient juste
de sortir au cinéma, et si je lui conseille. Etant donné
que kiki est un film de Miyazaki qui me touche particulièrement,
je tente un plaidoyer passionné en sa faveur. L'histoire
ne dit pas, s'il a porté ses fruits ou non...
Une fois mon dessin obtenu, je salue ce monsieur fort sympathique sans
savoir que je le reverrai quelques heures plus tard.
L'abus d'alcool mène à tout...
EFIX,
sentiments très spéciaux
Dans la même collection que celle de Mon cousin dans la mort
de Duprat, j'avais eu l'occasion de découvrir K,
une si jolie comète. Une histoire d'amour, touchante
et sans emphase, scénarisée par Flip et dessinée
par Efix. Surtout, ne vous fiez pas aux graphismes très cartoons
de ce dernier car il s'agit bel et bien là d'une histoire
tragique. J'étais loin de m'imaginer à quel
point...
Je me refuse à dévoiler la moindre parcelle de contenu de
cet album pour ménager le plaisir de la découverte totale.
Cependant, pour les plus motivés, ceux qui pousseront la curiosité
jusqu'à lire cette bd, vous serez encore plus peinés
si je vous dis que le destin du personnage central, Kate, est basé
sur celui d'une jeune fille qui a réellement existé.
Lorsqu'Efix m'apprend cela, je dois avouer qu'un réel
chagrin m'accable. Je me sens même tout con avec mon «
tu peux me faire un Totoro ? ». Mais il n'y a pas de souci,
car le garçon que j'ai en face de moi est d'une gentillesse
hors norme :
« Au contraire, c'est amusant de la dessiner dans ce cadre
là. La dessiner, d'une certaine façon, c'est
ne pas l'oublier... »
Lorsqu'il apprend que je gratouille des petits textes, des petites
histoires, Efix me donne sa carte de visite pour que je lui fasse lire.
Par la suite, je n'oserai jamais lui écrire...
Je connais une bestiole qui a bien de la chance...
LORAN,
méchamment
Et on continue la tournée !
Amis du trash, bonjour ! Sur le stand du cycliste se tient l'auteur
du gorissime Bouyoul ! Cette série narre les aventures
d'une espèce de Tamagoshi qu'une fée complètement
bourrée va faire apparaître dans le monde réel. Copain
des enfants, ce drôle de monstre atrocement lunatique peut à
tout moment décider que leurs viscères sont plus à
leur place autour de leur cou et que leur cerveau est plus utile hors
de leur crâne. Le plus amusant, c'est que le graphisme coloré
et rond de Loran ne laisse pas présager une seule seconde de la
jubilante boucherie qui se terre dans l'album... Avec cette
description, vous imaginez forcément que Totoro dessiné
par cet auteur risque de subir quelques petits changements de personnalité...
Vous aviez raison :
Des fois je me dis « si Miyazaki voyait ça... »
Si vous souhaitez voir à quoi ressemble le fameux Bouyoul, je
vous renvoie au dessin qu'en avait fait Nicolas Poupon lors du festival
d'Angoulême.
Avant de repartir, Loran me fera cadeau d'un ex-libris édité
par la librairie préférée de la marmotte, j'ai
nommé Bachi Bouzouk !
DUPRAT,
trouble d'inspiration
Hé bien voilà, nous voici revenus au point de départ
du récit. Muni de mon Léo Cassebonbons -pare-chocs,
je me rends sur le stand de François Duprat où il m'accueille
avec le sourire.
- Ca va depuis Angoulême ?
- Oui, oui. Tu vois, je viens juste d'arriver là pour le
salon. Mais dis moi, c'est complètement désert !
Tiens, mais c'est qu'il a raison !! Je ne m'en étais
pas réellement aperçu, mais contrairement au matin où
les allées grouillaient de scolaires, le chapiteau est maintenant
clairement désert. Mis à part le personnel, il n'y
a presque plus personne à l'ouest du Pécos...
- Hey, François !! Biz, biz. (< je fais trop bien les onomatopées
de bisou j'trouve !)
Ca c'est Alfred qui vient dire bonjour. Les 2 auteurs paraissent
être très amis et s'embarquent rapidement dans une
grande conversation. Duprat semble en effet quelque peu en panne d'inspiration
pour le troisième tome des aventures de Léo.
Rah, les affres de la page blanche... Je sens que ça va durer
un bon moment alors, je prends une chaise et me pose pour les écouter.
Alfred – Mais pourquoi ne pas rompre avec le schéma de «
une planche, un gag » ?
Duprat, souriant – Euh... c'est précisément
ce que je viens de faire avec le tome 2 qui va sortir. Je me suis dis,
hop, la narration classique là... et il se fend d'un
geste obscène.
Alfred – Bin, c'est bien ça. Maintenant tu n'as
plus qu'à poursuivre sur ta lancée.
Duprat – Oui mais le hic, c'est que j'essaie de me servir
de mon imaginaire d'enfant pour l'histoire, et là y
a rien ! Rien !! J'en ai aucun...
Pendant plus d'une heure, les auteurs vont échanger leurs
points de vue respectifs. Efix viendra lui aussi donner un coup de main
à Duprat et moi je serai à la fête, intéressé
par tout ce qui se dit.
Si je ne me montre guère prolixe dans le récit de leurs
échanges, c'est peut-être tout simplement parce que
tout cela m'apparaît d'ordre privé. Je suis gêné
de dévoiler plus avant une conversation toute personnelle entendue
par une discrète petite souris... Je livrerai néanmoins
cette phrase de François Duprat :
- Rooh, « Petit à Petit » (ndlr : son éditeur)
mise sur moi ! Ca va les conduire sur la paille !
Hé hé. Voilà un moment qui ne se vit pas souvent
en tant que festivalier. Etre comme ça, sur une chaise à
écouter des gens dont on apprécie le talent, parler de leur
travail en toute intimité, croyez-moi : c'est la grande classe
!
Et ma dédicace dans tout ça ? Bin, même si dans ce
contexte c'est absolument secondaire, je dois dire que quand elle
arrive, je la trouve fort rigolote, car très différente
de la précédente. Notez que pour une fois, je n'ai
pas demandé de Totoro mais que l'auteur a pris seul l'initiative
de m'en faire un. Il doit vraiment me prendre pour un monomaniaque...
Comparez ce totoro-ci avec son précédent d'Angoulême
C'est une belle journée qui s'achève.
Le samedi précédent, j'ai eu l'occasion de rencontrer
pour la première fois les gens de Buta. C'est à eux
que je pense lorsque je rentre chez moi avec tous ces nouveaux dessins
sympathiques, il me tarde de leur montrer.

© Buta Connection |