"Le courage de l'esprit"
Chapitre 1 : Vivre sans savoir
Chihiro soupira et se regarda dans le miroir. Elle venait de passer
une nouvelle nuit sans sommeil, et s'était extraite de son lit
juste à temps pour son amphi à dix heures. Elle jeta un
coup d'oeil à son emploi du temps: Davis. Elle ne pouvait même
pas prononcer le nom de ce type, sans parler de comprendre les subtilités
de son cours sur la mythologie européenne.
Certes, le sujet n'était pas sans intérêt, et Davis
parlait parfaitement le japonais. Même quand une interjection en
anglais lui échappait, par exemple quand le rétroprojecteur
tombait en panne, Chihiro comprenait à peu près tout ce
qu'il disait. Néanmoins, il poussait parfois des jurons dont elle
ne saisissait pas le sens. Elle avait commis l'erreur de demander leur
signification à un étudiant du programme d'échanges
(un ami de son amie Linca). Le jeune homme avait quelques années
de plus qu'elle. Il s'appelait Scott, elle trouvait ça rigolo
parce qu'il était écossais. Peut-être que ses parents
ne l'aimaient pas et lui avaient donné ce prénom par vacherie.
Il avait des cheveux roux assez clairs et coupés courts, et il était
grand et mince. Il avait le teint très pâle et son visage était
légèrement saupoudré de tâches de rousseur,
au niveau du nez. Il avait tellement ri d'elle qu'il avait eu les larmes
aux yeux. Au lieu de lui répondre, il lui avait proposé de
discuter, autour d'un café, des mystères des injures britanniques.
Elle avait refusé.
Elle enfila son pull, ce qui mit le désordre dans ses cheveux
qu'elle venait d'arranger, et la fit grimacer. Elle jeta un coup d'oeil
au réveil. Dix heures moins dix! Elle sortit en toute hâte
de la chambre. Un instant plus tard elle y revint en dérapage
contrôlé.
"Pardon" dit-elle en direction du mur derrière son lit,
auquel était accroché un dragon blanc en peinture. Elle
toucha le nez et passa sa main sur la tête, comme elle faisait
tous les matins, et tous les soirs. Puis elle ressortit en courant.
La voix de Davis bourdonnait sans interruption. Chihiro
avait adopté la
position qu'elle et Linca avaient baptisée "la position de conférence".
C'était une position adaptée aux conférences vraiment rasantes.
Elle donnait la possibilité de faire la sieste, sans que ça se
voie trop. Avant de faire la connaissance de Linca, Chihiro avait dû prendre
le risque de se faire surprendre - s'endormir sur le pupitre était risqué parce
que les coudes avaient tendance à glisser et le visage finissait par percuter
violemment le pupitre.
Toutefois, comme Linca était du genre petite, plus petite que Chihiro
d'une bonne tête, elle pouvait facilement caler sa tête entre l'épaule
et le cou de Chihiro. Chihiro pouvait alors caler son menton contre la tête
de Linca de sorte qu'il ne glisse pas quand elle s'endormait. Vues de l'avant,
elles donnaient l'impression d'être éveillées et studieuses.
C'était parfait, sauf que cela causait quelques vilaines rumeurs au sujet
de leurs relations. Chihiro rougissait quand les gens évoquaient ces choses,
mais Linca confirmait effrontément tout ce dont on pouvait l'accuser.
"Ca les déconcerte vraiment si tu l'admets sans crainte", avait-elle
dit à Chihiro. "Et en plus ça attire les hommes. Ca les titille
de penser que tu aimes les femmes plus qu'eux."
"Les dragons!" s'exclama Davis. Chihiro, réveillée
en sursaut, se mit à faire attention. "Le mythe du dragon,
selon les scientifiques, serait issu d'observations du lézard
moniteur. Ces lézards
de grande taille ont une morsure venimeuse, et on sait qu'ils ont attaqué et
dévoré des gens." Une image apparut à l'écran,
montrant une sorte d'horrible brute avec des dents noires et des écailles
verdâtres. "Toutefois, beaucoup de gens, dans les milieux
qui s'intéressent à la
mythologie, pensent que cette explication est faible. D'où vient
ce concept extraordinaire, celui d'un lézard qui vole? On le trouve,
sous une forme ou une autre, dans presque tous les continents et il est
répandu dans
beaucoup de cultures. Ces cultures ont-elles développé ces
mythes de manière indépendante? Ou bien ce phénomène
est-il dû au commerce existant dans l'antiquité? Tout ce
dont nous sommes sûrs, c'est que ce mythe est ancien. Par exemple,
divers esprits japonais pouvaient prendre la forme humaine ou celle d'un
dragon. Les dragons européens étaient
d'allure plus reptilienne, et typiquement, ils crachaient le feu, et
leur nature était
mauvaise. Aucune forme humaine n'y est associée." Chihiro
sentit son coeur battre et l'amphithéatre lui parut se mettre à osciller.
N'en voulant pas entendre davantage, elle se leva et sortit en courant
de l'amphi.
Rentrée dans sa chambre, Chihiro regarda sa
peinture. Elle l'avait achetée
deux ans plus tôt. Elle était peinte sur la soie et avait
un mince cadre noir. C'était tout-à-fait lui, sauf que
les yeux étaient
rouges et non d'un vert de jade comme dans son souvenir. La peinture était
un gros plan de la tête d'un dragon, sur fond de ciel nuageux.
Sa mère
s'était inquiétée quand elle l'avait ramenée
d'une foire aux oeuvres d'art. Mais sa mère s'inquiétait
toujours à son
sujet. Depuis qu'elle lui avait parlé de...
Elle leva le bras
et toucha l'image, passant ses doigts sur le nez et au-dessus, sentant
le tissu.
"Etais-tu réel?" soupira-t-elle; sa voix trembla: "T'ai-je
seulement imaginé?". Depuis des années, elle n'avait
pas pleuré en
pensant à cela, mais deux larmes coulèrent sur ses joues.
Elle sursauta en réalisant que son visage était mouillé.
Pleurer, c'était révéler ses émotions; elle
avait appris à dissimuler
ses émotions à quiconque. S'ils connaissent tes points
faibles, ils s'en serviront contre toi.
"Tu m'avais promis!", siffla-t-elle, en colère à présent. "Tu
m'avais promis que je te reverrais!". Elle se recula maladroitement
de quelques pas. "Ca fait dix ans et même pas une carte postale!" Elle
se sentit bête mais toujours irritée. "Tu n'as jamais
existé,
c'était dans ma tête." Elle ferma les yeux en murmurant
cette phrase. Elle se la répéta encore et encore. Puis
elle ouvrit les yeux et sourit; elle se sentait mieux, la faiblesse était
passée.
Mais cette nuit-là les rêves revinrent, des rêves
d'un lieu, d'un temps, et de gens qui semblaient maintenant très
loin.
Elle se réveilla en sursaut. Tout d'un coup la solitude
et l'obscurité s'abattirent
sur elle. Elle s'assit et ramena vers elle ses genoux qu'elle enlaça,
et elle pleura comme elle ne se l'était pas permis depuis longtemps.
Son moi de treize ans avait pris une décision - une décision
qui lui avait coûté cher, mais qui lui avait permis de vivre
une vie relativement normale, en apparence. Elle avait enfoui la vérité,
mais là ce
crétin de Davis avait tout fait ressortir. Ces choses, elle ne
les avait pas enterrées assez profondément. Timidement,
son esprit se mit à évoquer
les souvenirs.

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