"Le courage de l'esprit"
Chapitre 2 : Le prix des souvenirs
Après l'installation dans la nouvelle maison, Chihiro s'était
montrée silencieuse et réservée, à l'opposé de
ce qu'elle était normalement. Sa mère, qui en devenait
inquiète, estima au bout d'une quinzaine de jours que le moment était
venu pour une conversation sérieuse.
"Ce qui s'est passé, tu peux me le dire," avait insisté sa
mère, sur un ton de prière. "Il y a quelque chose
qui te cause vraiment du souci; ton père et moi nous ne pouvons
pas t'aider si tu ne nous dis rien."
"Vous ne me croiriez pas," avait-elle répondu entre
ses dents.
"Bien sûr que si, je te croirai! Tu ne mens pas, Chihiro, tu n'as
jamais menti." Chihiro pouvait se rappeler le tremblement de son menton à ce
moment.
"C'est juste qu'ils me manquent beaucoup."
"Qui?" demanda sa mère, "tes anciens amis?"
"Non, mes nouveaux, Kamaji, Lin, Haku, Sans-Visage et Grand-mère
Zeniba."
"Chihiro," dit sa mère doucement. "Qui sont ces gens? De
quoi est-ce que tu parles?" Alors Chihiro lui avait raconté toute
l'histoire. Le lendemain, un médecin était venu à la maison
et lui avait demandé de dire la vérité. Chihiro se rappelait
avoir eu tellement peur qu'elle avait donné encore plus de détails
au médecin qu'à sa mère.
Les jours qui avaient suivi, ses
parents n'avaient cessé de lui demander
de dire la vérité; mais c'était ce qu'elle faisait. Ils
avaient été changés en cochons, elle avait passé trois
jours dans le monde des esprits, et elle les avait sauvés. Comment pouvaient-ils
expliquer ce qui était arrivé à la voiture? Une farce, disaient-ils.
Mais pourquoi faire ça? Pourquoi ne pas dégonfler les pneus ou
rayer la peinture? Ni l'un ni l'autre n'avait de réponse satisfaisante.
Comment se faisait-il que les déménageurs étaient déjà partis,
leur travail terminé, lorsqu'ils étaient arrivés à la
nouvelle maison? Son père marmonnait quelque chose du genre qu'ils étaient
efficaces, mais on voyait que ça le faisait réfléchir. Peine
perdue, elle s'était retrouvée en thérapie durant les quatre
années suivantes.
Son premier thérapeute, elle l'avait eu pendant
un an. Il n'était
pas très bon, mais c'était un homme plutôt gentil, avec des
cheveux blancs et une moustache. Il voulait juste la faire parler. Il ne prenait
jamais de notes, il ne donnait pas son opinion et ne recommandait rien; on avait
l'impression que l'histoire lui plaisait, pour tout dire. Elle l'aimait bien;
il ne l'accusait jamais de mentir.
Exaspérés par son manque de
progrès, ses parents l'avaient
amenée à un autre thérapeute en ville. Une femme aux cheveux
foncés, au visage anguleux, à la peau tannée comme par trop
de soleil. Le montant de ses honoraires, il valait mieux ne pas en parler. Chihiro
n'aimait pas la femme thérapeute; aujourd'hui elle ne pouvait même
plus se rappeler son nom. La femme avait pris des tas de notes et mis en doute
chaque phrase de son récit.
Ces séances donnaient des sueurs froides à Chihiro.
Ca avait duré pas
mal de temps. A ses parents, elle ne parlait plus que de l'école. Ils
avaient vu cela comme un progrès, quand la réalité, c'était
qu'elle ne leur faisait plus confiance. Elle avait des problèmes à l'école
aussi. Ses notes étaient bien au-dessus de la moyenne; mais, d'une manière
ou d'une autre, ses camarades avaient appris qu'elle était en thérapie.
Aucun d'eux ne savait pourquoi, mais après ça, sa présence
fut tout juste tolérée. Elle n'était pas persécutée
pour autant, juste ignorée.
Tous les six mois, les parents de Chihiro étaient
convoqués au
cabinet du thérapeute, après sa séance. A l'age de 13 ans,
elle s'était mise à leur en vouloir, à tous, de la croire
folle. Un jour, alors que ses parents l'attendaient à l'extérieur,
elle avait fini par craquer.
"Chihiro," dit la thérapeute pour la centième fois, "tu
sais sûrement quelle impression ça fait, il serait temps que tu
grandisses et que tu arrêtes de jouer à ces jeux, n'est-ce pas?" C'était
plus qu'elle ne pouvait supporter. Elle s'était levée et elle était
sortie comme un ouragan de cet endroit. La thérapeute avait couru derrière
elle, et l'avait retenue par le bras!"
"Lâchez-moi!" avait-elle hurlé en se dégageant.
Ses parents étaient derrière elle, mais comptaient-ils pour elle
maintenant? "Non!" Elle criait dans la figure de la thérapeute. "NON,
NON, NON!" Elle hurlait au sommet de sa voix. "Vous avez tort, vous
avez tous tort! J'ai vu ces choses! J'ai vu ces gens, ils étaient réels!"
"Mais Chihiro" dit sa mère.
"Non!" Chihiro la coupa, "Je ne vous écoute plus! Je sais
ce qui s'est passé, j'y étais! Je l'ai touché, je l'ai senti,
ce n'était pas un rêve ou quelque chose que j'ai inventé,
pourquoi ne voulez-vous pas me croire?" Sa lèvre tremblait, d'une
colère qui était aussi contre elle-même, d'avoir perdu son
sang-froid. "Je ne veux plus être ici! Je veux rentrer chez moi, ce
n'est plus dans ce monde-ci. Je vous hais tous!"
Sa mère s'était
mise à pleurer et son père, profondément
secoué, l'avait juste regardée avec des yeux vides.
"Je veux rentrer chez moi!" criait-elle, ses poumons lui faisant mal. "Je
veux retrouver mes amis... retourner là où les choses ont un sens,
là où on ne me prend pas pour une folle." Elle s'était
laissé tomber, totalement épuisée et les joues inondées
de larmes, dans une chaise de la salle d'attente. Elle avait murmuré "Haku,
viens me chercher, je t'en prie. Je t'en prie, je veux rentrer chez moi maintenant."
La
voyant calme à nouveau, la thérapeute avait fait entrer ses
parents dans son cabinet, dont elle avait fermé la porte. Pour Chihiro,
il n'était plus question de respecter les règles: elle s'était
approchée silencieusement de la porte et y avait collé son oreille.
"Qu'est-ce qui ne va pas chez ma fille?" gémit sa mère, "pourquoi
est-elle comme ça?"
"Son état s'aggrave, n'est-ce pas?" dit son père d'une
voix éteinte.
"Oui et non," répondit la thérapeute. "Il est patent
que son fantasme s'est implanté en profondeur, et que Chihiro croit à tout
cela. Toutefois le fait même qu'elle s'est montrée agressive envers
nous tous est un bon signe."
"Comment?" dit sa mère d'une voix rauque. "Comment ça
peut être bon qu'elle nous déteste?"
"Notre attitude constante de refus vis-à-vis de son fantasme est
en train de faire son effet; nous avons mis le doute dans son esprit. Cet accès
passager nous montre qu'elle essaye de se convaincre que son doute est erroné.
Elle tente de consolider le fantasme."
"Alors, que faisons-nous, maintenant?" demanda son père.
"J'aimerais lui faire une petite ordonnance..." D'un bond, Chihiro
s'éloigna de la porte. Des médicaments? Ils pensaient qu'elle avait
besoin de médicaments?" Elle était bouleversée, et
assez effrayée. Deux jours plus tard, les médicaments achetés
et les deux pilules jaunes avalées sous l'oeil de sa mère, elle
prit sa décision.
"Plus jamais," avait-elle chuchoté, une fois seule dans l'obscurité de
cette nuit-là. "Vous avez tort, ça s'est passé, mais
il faut que je vive dans ce monde alors il faut que j'essaye d'oublier. Haku
a dit que je le reverrais, mais je pense qu'il m'a dit ça juste pour que
je parte. Il pensait sans doute que c'était mieux pour moi." Elle
se remit à pleurer "Mais il s'est trompé, ici je déteste,
c'est comme si j'avais laissé une partie de moi en arrière. Mais
il faut que j'arrête." Puis elle dit les mots qui deviendraient pour
elle les mots magiques.
"Ca n'a jamais existé c'était dans ma tête."
"Ca n'a jamais existé c'était dans ma tête."
"Ca n'a jamais existé c'était dans ma tête."
"Ca n'a jamais existé c'était dans ma tête."

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