"Le courage de l'esprit"
Chapitre 3 : La vie, nouvelle tentative
Elle se répéta les mots encore et encore. Au début ça
lui faisait l'impression, à chaque fois, de se retrancher le coeur
avec une mauvaise lame. Les jours passant, la douleur s'atténua,
et bientôt les mots se mirent à revenir automatiquement, à chaque
fois qu'une évocation du monde des esprits apparaissait dans
sa tête. Les rêves ne disparurent jamais, contrairement à ce
qu'elle racontait à tout le monde. Elle devint également
experte dans l'art d'escamoter les médicaments avec sa langue.
La méthode la plus efficace consistait à laisser les comprimés
fondre contre ses joues, avant de les recracher dans un verre de jus
de fruits, ou une tasse de thé (dans de l'eau, ça ne serait
pas passé inaperçu). Bientôt elle réussit à n'en
avaler aucun, alors même que tout le monde lui faisait observer à quel
point ces comprimés lui faisaient du bien. Six mois plus tard,
son père déclara que ces médicaments étaient
la meilleure chose qu'ils aient jamais tentée, et qu'ils auraient
dû commencer le traitement il y a des années. Ca faisait
mal d'entendre ça.
En y repensant, Chihiro se rendait compte qu'une
partie d'elle-même était
morte ce jour-là, dans le cabinet de la thérapeute. Le
fait de ne pas prendre ses médicaments était le seul geste
de défi qui lui restait. Elle était devenue une talentueuse
actrice, joyeuse et pleine d'entrain extérieurement, et révoltée
en dedans. Les années passèrent; elle cessa la thérapie à 14
ans et se plongea dans son travail scolaire. A 19 ans elle obtint une
place à l'université. A la longue la révolte avait
cessé, et il y avait en elle un vide béant qu'elle avait
peur de contempler. Parfois ce sentiment de vide lui faisait mal, même
physiquement, au point qu'elle penchait sa tête sur sa poitrine, à la
manière de quelqu'un qui n'arrive pas à respirer.
On lui
avait offert une place en sciences, mais elle avait tôt
fait de changer pour choisir...
"La mythologie générale?" avait crié sa mère
au téléphone. "Ca va te donner quoi comme diplôme!" Peut-être était-ce
encore un geste de défi; en tout cas l'année précédente
elle avait modifié son cursus, et avait mis ses parents devant le fait
accompli.
"C'est ce que je veux faire," avait-elle répété à ses
parents, presque aussi souvent qu'elle s'était répété, à elle-même,
les mots magiques. Finalement le message était passé, et les choses
s'étaient arrangées, dans l'ensemble, jusqu'à ce qu'elle
repense à lui.
Il était quatre heures du matin, elle était
dans son lit et chuchotait:
"Tu me manques, je veux toujours rentrer chez moi." Cette nuit-là elle
ne rêva pas.
Linca la retrouva à l'heure du déjeûner.
"Alors finalement
Davis t'a fait... " Elle regarda le plateau de Chihiro, "du
gâteau au chocolat? Une passion inédite?" Chihiro se mit à rire.
Linca était russe et faisait des études d'ingénieur. Elle était
petite et trapue, avec de grands yeux bleus et des cheveux blonds, et elle souriait
tout le temps. Elle avait initié Chihiro à la vodka, un produit
dont elle chantait sans cesse les louanges. Linca s'assit et prit ses aises contre
le dos de sa chaise.
"Je n'ai pas assez dormi cette nuit," dit-elle en baillant. "Ca
ne te fait rien si je vais avec toi à une autre de tes conférences?
Il faut que je me repose, et je trouve ton sujet TELLEMENT reposant!" Les
deux se sourirent malicieusement.
"C'est comme moi pour le tien," répondit Chihiro le sourire
aux lèvres. "Cette conférence la semaine dernière sur
le calcul des graphes, c'était parfait comme berceuse." Elles pouffèrent
toutes les deux.
"Dis-moi, tu es de bonne humeur aujourd'hui. Il doit y avoir un homme dans
l'histoire. Laisse-moi deviner." Elle tapota son doigt contre ses lèvres,
simulant la réflexion, "C'est cet Ecossais, celui qui a les cheveux
oranges qui brillent; ouais, c'est ton genre de mec. Tu sais que les Ecossais
mettent des kilts à certaines occasions? C'est mignon les hommes en kilt."
"Berk" dit Chihiro en secouant la tête, imaginant la chose.
"Sérieusement j'en ai vu à la télé, ils ont
l'air vachement virils et leurs genoux sont tout potelés avec des fossettes." Linca
pouffa de nouveau, et Chihiro lui envoya un coup de pied dans le tibia pour l'avertir
que lorsqu'on parlait du loup... "Aïe!" gémit Linca, non
sans quelques effets théatraux, avant de pousser un juron. Tandis qu'elle
frottait sa jambe, un sourire machiavélique s'insinua sur son joli visage.
"Scott! Tu viens nous rejoindre?" lança-t-elle en anglais.
"Là tu en fais trop," murmura Chihiro.
"Je suis en mission ma chérie," déclara-t-elle. "Tu
as besoin d'un homme, et je vais t'en fournir un qui n'est pas dangereux, pour
que tu te fasses les dents".
"Linca!" siffla Chihiro - mais elle se tut comme Scott s'asseyait à côté d'elle.
"Salut vous deux" dit-il avec un sourire désarmant. "J'espère
que je ne vous dérange pas, votre conversation semblait intéressante."
"Non non" dit Linca. "On comparait nos impressions, sur nos cours
les plus rasoirs".
Ils se mirent à bavarder gaiement tous les deux,
Chihiro ajoutant une remarque ici ou là. Tout se passa bien jusqu'à ce
que...
"Le bal? Ah, bien sûr que j'y vais!" s'exclama Linca. "Le
bal des étudiants étrangers, c'est le meilleur de toute l'année,
tout le monde veut se faire inviter".
"Tu y vas Chihiro?" demanda Scott, avec une lueur dans les yeux.
"Oh non, je reste strictement japonaise; on ne m'a pas invitée." Elle
vit Linca arborer un sourire de victoire assez béat.
"Eh bien dans ce cas," dit Scott prudemment, "j'y vais seul pour
l'instant; tu pourrais être ma partenaire." Chihiro ne put s'empêcher
de rougir.
"Je ne sais pas... J'ai tellement de travail en ce moment."
"Allez, T'chi" gémit Linca. Elle avait l'habitude de raccourcir
le nom de Chihiro à cette première syllabe, ce qui revenait à l'appeler "Sang",
mais Chihiro ne semblait pas s'en offusquer. "On va s'amuser," poursuivit-elle. "Et
puis, tu ne sors jamais. Scott est un parfait gentleman qui aide les jeunes filles
en détresse, alors dis oui et va t'amuser pour une fois."
"Je..." balbutia Chihiro, qui détestait être pressée
de cette façon. Il fallait qu'elle domine la situation. Elle regarda Scott,
ses grands yeux bleus étaient ardents, et son visage au teint pâle,
parsemé de taches de rousseur, avait une expressioin ouverte et sincère.
"Avec plaisir," dit-elle doucement. "J'en serai très honorée,
merci."
"Honorée?" Dit Scott. "Ca je ne sais pas. Tu ne m'as pas
encore vu danser."
Ils continuèrent à bavarder, puis Scott
regarda sa montre.
"Enfer et damnation! Il faut que j'y aille, j'ai un T.D. dans dix minutes." Il
se tourna vers Chihiro. "Alors je passera te prendre vers vingt heures Samedi?"
"D'accord" dit-elle avec un sourire forcé. Scott quitta la table
et s'éloigna. "Linca, sale petite sournoise!" siffla Chihiro.
"Ben, si c'est le seul moyen de te faire mettre une robe pour une fois,
au lieu de ce jean. C'est tellement génial de voir un homme devenir tout
timide devant toi quand tu t'es bien arrangée." Chihiro se leva.
"Linca, si tu veux bien, n'essaye plus de me rendre service." Elle
allait partir, mais Linca lui prit la main.
"Je suis désolée, T'chi! Je pensais que ça te ferait
plaisir. Une soirée avec un mec bien, où est le problème?" Chihiro
se mordit la lèvre.
"C'est juste que les rancards ne m'intéressent pas." dit-elle
entre ses dents.
"Ca je m'en suis aperçue," fit Linca en riant. "Tu es un
peu timide, c'est tout." Chihiro secoua la tête, ses yeux sombres
se firent sérieux.
"Non, je ne rancarde jamais." Linca écarquilla les yeux.
"Tu veux dire que tu n'as jamais, jamais donné rendez-vous à un
garçon?" Chihiro fit oui de la tête.
"Pourquoi? Je veux dire, regarde-toi, tu es très belle, je suis sûre
qu'on t'a déjà fait des propositions." Chihiro se rassit.
"C'est juste que... Eh bien c'est compliqué..."
"Continue," l'encouragea Linca.
"J'ai eu quelques problèmes quand j'étais adolescente," soupira
Chihiro. "Un tas de problèmes... Tout le monde dans ma ville était
au courant, alors je n'ai pas vu venir de propositions, avant d'avoir dix-sept
ans..." Elle se débattait contre elle-même. Pourquoi était-ce
si difficile à reconnaître? C'était juste Linca. "De
toute façon, vers cette époque, les choses commençaient
tout juste à aller mieux dans ma vie, alors je ne voulais pas me compliquer
la vie avec un garçon, et je pense que je me suis habituée à être
seule."
"Et tu t'accroches toujours à l'espoir qu'un certain dragon va t'emmener
d'ici et te sauver de ta solitude...". Elle s'efforça de faire taire
cette vilaine petite voix dans sa tête, cette voix qui revenait à chaque
fois qu'elle se sentait vulnérable. Dans un souffle, elle murmura les
mots magiques.
"Quoi?" demanda Linca.
"Rien, je sais que tu n'y comprends rien, probablement".
"Non" dit Linca sérieusement, ses yeux bleus devenant soucieux. "C'est
tout-à-fait logique, tu as peur, tu as eu peur pendant longtemps. Si longtemps
en fait que tu as choisi de sortir de la vie pour te protéger." Chihiro
n'avait jamais entendu meilleure analyse de ce qu'elle ressentait. Un sanglot
lui échappa.
"Oh T'chi non," dit-elle à voix basse; étendant les bras
au-dessus de la table, elle prit les mains de son amie. "C'est bien, mais
je pense qu'il faudrait que tu reviennes parmi nous. Je pense que c'est ce que
tu veux au fond, depuis longtemps." Chihiro approuva de la tête. "Alors
ton éducation commence maintenant," déclara Linca. "On
ira en ville Samedi et on se fera faire tous les soins de beauté possibles
et imaginables. Après on se choisira une robe magnifique pour faire ressortir
cette silhouette de rêve. Après on reviendra et on se préparera.
Ensuite, Cendrillon, on ira au bal, avec un vrai prince charmant et on passera
un très bon moment."
"Et si ça se passe mal," murmura Chihiro. "Et si je passe
un très mauvais moment?"
"Dans ce cas tu laisses tomber Boucles-De-Feu et moi je laisse tomber Hans
ou Fritz ou peu importe le nom de cet Allemand. On rentrera, on écoutera
des chansons d'amour pourries et on boira de la vodka jusqu'à ce qu'on
s'écroule."
"Bon plan", dit Chihiro en souriant faiblement. Linca se leva.
"Alors tout est en ordre." Elle rit, mais l'instant d'après
son expression redevint sérieuse. "Chihiro, j'espère que tu
ne m'en voudras pas de te dire ça mais... Ma grand-mère me disait
quelque chose quand j'étais plus jeune et que je rêvais toute éveillée: "Le
prix du rêve, c'est la vie". Ce que je veux dire, c'est que... Je
pense que tu t'es tellement emmaillotée dans ton petit monde que tu as
oublié le monde réel. Les rêves ont une tendance à se
briser, Chihiro, et si tu n'agis pas maintenant, qu'est-ce qui te restera?"
"Merci, Linca," chuchota Chihiro. Linca sourit, "il faut bien
que les amis servent à quelque chose" dit-elle, et elle laissa Chihiro à ses
pensées, qui l'occupèrent longtemps.

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