"Le courage de l'esprit"
Chapitre 7 : Enfin de retour
Linca et Chihiro marchèrent nonchalamment parmi les ombres tachetées du petit bois. Tout était paisible. Chihiro ressentait cette paix comme un baume, après sa discussion avec sa mère. Linca aussi avait l'air de s'y plaire, même si elle paraissait un peu nerveuse; elle regardait sans cesse à travers les arbres comme si elle discernait des choses, puis elle continuait à marcher. Elle murmurait des choses tout bas. Quand Chihiro lui avait demandé si quelque chose n'allait pas, elle s'était contentée de sourire, et de répondre:
"Tout va bien." Chihiro continua de marcher et se mit à chantonner tout doucement. Elle sentait une joie profonde remplir sa poitrine. Tout d'un coup, elle se mit à courir sur le chemin.
"Hé!" cria Linca en la voyant s'éloigner. "Qu'est-ce qui te prend?"
"J'en sais rien!" répondit-elle par-dessus son épaule, "C'est les vacances, quoi, et puis..." Elle trébucha, et tomba. En un instant, Linca fut près d'elle.
"T'chi qu'est-ce qui s'est passé?" Elle se pencha sur son amie et l'aida à se mettre à genoux. Puis Linca essaya de la remettre debout, mais Chihiro était devenue toute raide. Levant le regard, Linca aperçut une petite statue à la forme ramassée, au visage laid. Chihiro semblait paralysée par cette statue.
"Charmante statue," dit-elle en commentaire, puis elle regarda les alentours. Devant elles, il y avait un tunnel.
"Ouaa," dit Linca. "Tu ne m'avais pas parlé de ça." Chihiro ne bougeait toujours pas. Le regard de Linca alla de Chihiro à la statue. Les yeux sombres de Chihiro étaient écarquillés, comme si c'était la première fois qu'elle voyait une statue.
"Vous êtes bien ensemble?" demanda Linca. "Si vous voulez, je peux vous laisser." La plaisanterie n'eut aucun effet. Linca se retourna vers la voûte d'entrée.
"Je vais jeter un coup d'oeil là-dedans, je reviens tout de suite." Et elle pénétra dans le passage. L'esprit de Chihiro était en pleine tempête. Elle avait parcouru tant de fois ce chemin, sans jamais y trouver autre chose que le plaisir de la promenade; elle savait qu'il n'y avait rien de spécial à cet endroit. Elle avait toujours été secrètement déçue lorqu'elle parvenait à l'endroit où le chemin s'arrêtait. Certaines fois, elle s'était frayé péniblement un chemin dans la végétation, et avait fini par se perdre complètement. Elle n'en était ressortie que des heures plus tard. Mais maintenant, ce qu'elle voyait, c'était cette même statue qu'elle avait vue 10 ans plus tôt.
"C'est bizarre," murmura-t-elle. "On dirait qu'elle est beaucoup plus petite maintenant." A ce moment, en elle, la digue se rompit, et toutes ces choses qu'elle avait tenté d'enfermer la submergèrent de nouveau, sans qu'elle y puisse rien.
"Ce n'est rien, c'est ma petite-fille."
"Tu vas te faire arracher le nez."
"Amenez-la moi! Je veux voir Sen!"
"Mais si tu veux je te casse le bras."
"Et je veux que tu m'appelles Grand-mère à partir de maintenant." (1)
"Tu as des mains non? Alors frotte!"
"N'oublie pas Chihiro, je suis avec toi, tu peux compter sur moi."
C'était comme se noyer dans ses propres souvenirs. Chihiro sut que si elle ne se reprenait pas très vite, elle deviendrait folle.
"Et si tu nageais," dit la petite voix, "au lieu de te noyer?"
"Voilà!" cria-t-elle, "J'étais là il y a 10 ans. Tout était vrai, et je l'ai toujours su!" Un peu comme si un mécanisme se remettait en place, le boucan dans sa tête s'arrêta. Elle respira à fond, en frissonnant de soulagement.
"Ca va mieux maintenant, hein?" dit la petite voix caquetante.
"La ferme!" aboya-t-elle. "On ne t'a pas sonné!" Puis elle prit sa tête dans ses mains et se mit à rire. "Je suis encore en train de me parler toute seule, ça ne va pas." Elle soupira, et remarqua l'absence de douleur dans sa poitrine; elle se sentait... libérée, c'était le meilleur mot. Libérée du doute qu'elle avait ressenti durant toutes ces années, ne sachant plus si elle était folle ou si c'était la réalité.
Elle toucha la statue couverte de mousse, avec appréhension, comme si elle avait peur que ce soit un rêve. Elle était froide et visqueuse sous ses doigts. Chihiro fondit en larmes.
"Pourquoi ils ne voulaient pas me croire!" Tout ce temps elle s'était mentie à elle-même pour s'adapter au monde qui l'entourait. Peut-être aurait-il mieux valu ne rien dire à personne.
"Ils sont mes parents, ils auraient dû me croire." murmura-t-elle. Puis une autre pensée apparut soudainement dans son esprit encore troublé. Linca! Elle la chercha des yeux. Que venait-elle de dire? Chihiro ne parvenait pas à s'en souvenir, mais lorsque le tunnel fut devant ses yeux, les choses devinrent évidentes.
"Oh non!" gémit-elle, et elle se lança à la poursuite de son amie dans le tunnel. Lorsqu'elle surgit de l'autre côté, au pied de la tour avec l'horloge, le bâtiment émit une plainte sourde qui évoquait un signal d'alarme, et c'en était peut-être un.
"Linca!" Elle appela, parcourut la vallée recouverte d'herbe, rien. Avec horreur elle vit que le soleil commençait à se coucher. Elle se rappela que le temps s'écoulait différemment dans cet endroit.
"LINCA!" hurla-t-elle.
"Chihiro!" Une voix distante parvint à ses oreilles. En se retournant, Chihiro aperçut une petite silhouette qui lui faisait signe, de l'autre côté d'une rivière où l'on voyait plus de pierres et de gros rochers ronds que d'eau. "C'est génial cet endroit!" cria Linca, "viens voir par ici." Chihiro descendit en courant la colline, mais Linca se mit à marcher et s'éloigna.
"Non Linca!" cria Chihiro, "c'est dangereux ici, il faut partir!" Linca fit de nouveau un signe du bras et monta les marches. Chihiro courut de plus belle, manquant de s'écraser contre une grosse pierre dans la rivière. Elle ne pouvait plus voir Linca. Elle poussa un juron et frappa la pierre de ses paumes. "Quelle idiote!" siffla-t-elle. "Si elle se fait changer en truie, je ne la sauve pas." A toute vitesse elle escalada les rochers , écorchant davantage ses genoux qui saignaient déjà.
"Si j'avais su que je ferais ça aujourd'hui, j'aurais mis un jean." dit-elle entre ses dents, en remontant sa jupe violette. En montant les marches, elle fut étonnée de son propre calme. Voilà, elle était de retour, dans un monde dont elle avait nié l'existence, et elle sortait des blagues. "Oh bon," pensa-t-elle. "Voilà que je suis tombée dans mon propre fantasme, eh bien je vais profiter de la ballade, jusqu'à ce que les médicaments dont ils ont dû me bourrer à l'hôpital aient cessé de faire leur effet."
Elle courut dans la rue délabrée, en zigzagant d'un restaurant à l'autre pour voir si Linca s'était laissée tenter par les délicieux fumets de nourriture. Mais elle n'était pas là. Chihiro était perplexe, où avait-elle bien pu aller? Pourquoi ne l'avait-elle pas attendue? Et pourquoi était-elle partie explorer le tunnel en laissant Chihiro, dont la détresse était pourtant évidente? Ca n'avait pas de sens, ça ne lui ressemblait pas.
Chihiro arriva à l'escalier qui montait vers la maison de bains. Elle ralentit son allure et fit descendre la boule qu'elle avait dans la gorge. En haut des marches, elle vit le pont et l'imposante maison de bains rouge et or qui dominait les environs. A l'évidence, elle était aussi grande que dans son souvenir. A ce moment précis s'alluma une lumière tremblante. Elle sursauta et poussa des jurons si horribles que sa mère l'aurait reniée en les entendant.
"Linca!" cria-t-elle de nouveau, tandis que des ombres se mettaient à bouger dans les endroits obscurs. A l'heure qu'il était, Yubaba devait certainement savoir qu'elles étaient là. Elle se regarda et jura encore une fois. Elle pouvait voir le sol à travers ses pieds. Elle n'avait pas pensé à ça. Il fallait trouver quoi faire et vite. Elle se creusa la tête. Haku n'était pas là pour l'aider; il fallait qu'elle se débrouille seule. Où que soit Linca, elle devait se trouver dans le même état.
Une idée prit forme timidement. Elle la saisit. Kamaji; si elle arrivait jusqu'à lui, il saurait comment l'aider. Un doute , cependant, se glissa en elle: se souviendrait-il seulement d'elle? Elle n'avait pas le choix: déjà elle ne pouvait plus sentir la douleur des ses écorchures aux genoux.
Elle franchit précipitamment le pont, fit glisser la minuscule porte latérale et s'y faufila. Dans la cour, elle avança en se baissant, car elle pouvait apercevoir des grenouilles qui allaient et venaient.
Puis elle la vit, elle: Lin! La jeune femme ne semblait pas avoir vieilli d'un jour, elle était tout-à-fait comme dans son souvenir, jusque dans sa façon d'attacher ses cheveux. Elle se disputait avec une grenouille. Après quelques paroles vertes, elle s'éloigna d'une démarche raide. Se rappelant l'état critique où elle se trouvait, Chihiro continua son chemin vers la porte opposée de la cour. Quand elle voulut saisir la poignée, sa main la traversa. Une sensation de froid la saisit, que pouvait-elle faire? Etait-elle coincée? Combien de temps lui restait-il avant de disparaître?
"Calme-toi", se dit-elle tout bas. "Réfléchis, il doit y avoir un moyen d'en sortir; bon sang, tu es à l'université, plus à l'école primaire! Elle ferma les yeux, puis les rouvrit, parce qu'elle voyait à travers ses paupières.
Alors elle eut une autre inspiration. Se souvenant de la fois où sa main avait traversé le visage de Haku, elle fit la même chose avec la porte. L'expérience la chatouilla un peu, mais ce fut tout. Poussant un soupir, elle se lança dans la porte. Elle dégringola de l'autre côté, et se retrouva sur la plate-forme en bois qui surplombait la descente vertigineuse. Elle poussa un cri suraigü et se recula vivement.
"Eh bien, ça fait bizarre," marmonna-t-elle en regardant la lourde porte en bois. "Et une chose est sûre, c'est que j'ai toujours le vertige." Elle considéra l'abrupt et perfide escalier de planches. "Toi aussi, je me souviens de toi." marmonna-t-elle. Elle enserra la plateforme avec ses jambes et posa un pied sur la première marche, qui ne céda pas.
"Oh et puis ça suffit!" cria-t-elle. "Je n'ai pas le temps d'avoir peur!" Et elle se propulsa dans la descente. Elle vit le mur approcher en bas des marches. Elle savait qu'elle ne pouvait rien y faire. Au lieu de percuter le mur elle courut à travers; Elle s'arrêta en dérapage contrôlé dans l'obscurité totale de ce qui devait être une réserve. Elle regarda autour d'elle mais ne discerna rien.
C'est alors que la panique la prit. Elle tâtonna fébrilement pour trouver le mur opposé.
"Je suis perdue!" dit-elle dans un souffle, au milieu du noir. "Je n'ai pas le temps d'être perdue!" Mais le mur opposé se dérobait toujours à elle.
(1) "je veux que tu m'appelles Grand-mère..." Zéniba prononce cette phrase dans le dub anglais.
Dans la version française, Chihiro appelle Zéniba "Grand-mère" de sa propre initiative. N.D.T.

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