"Le courage de l'esprit"
Chapitre 8 : Hors d'un mauvais pas
Chihiro continua à fouiller l'obscurité, avec la nette impression qu'elle traversait des objets qu'elle ne pouvait même pas voir. Elle pouvait presque entendre les battements anxieux de son coeur. Le noir était complet, il enserrait comme un bandeau ses yeux plissés par l'effort.
"Non, pas comme ça, ce n'est pas comme ça que les choses doivent se passer!" marmonna-t-elle. "Je dois sauver Linca, défier Yubaba sans doute, mais pas disparaître comme un fantôme." Elle avait clairement le sentiment de tourner en rond, alors elle s'arrêta. Elle entendit alors un son qui manqua de lui arrêter le coeur.
"Allons, activez un peu, les petits!" Elle courut dans la direction de la voix, et surgit de l'autre côté du mur, derrière le poste de travail de Kamaji. Mais ce n'était pas Kamaji qui se trouvait là. Un esprit tout rond et tout poilu, avec des rayures rouges et noires, une tête noire, des bras courtauds, et de petites ailes de mouche dans le dos, la considéra avec curiosité. Ses grands yeux noirs étaient ceux d'un insecte et leur expression était indéchiffrable.
"Qui êtes-vous, que faites-vous îci?" aboya une voix familière, "vous ne savez pas que c'est très impoli d'arriver à l'improviste, où avez-vous appris la politesse, esprit?" Chihiro se retourna et vit, assis au bout la pièce, le vénérable esprit aux six bras nommé Kamaji.
"Kamaji!" Elle haleta et se sentit prête à s'évanouir... dans tous les sens du terme. "C'est moi!" Le vieil esprit retira ses lunettes, révélant des yeux noirs aux paupières profondément ridées.
"Qui?" Il semblait perplexe, "je vous connais?"
"C'est moi!" répéta Chihiro. Sa voix semblait un peu lointaine. "C'est Sen."
"Sen!" Le vieil esprit eut le souffle coupé. "Que t'est-il arrivé?"
"Kamaji, il faut que je mange!" Elle était plus que pâle à présent, et les couleurs de ses vêtements semblaient complètement délavées.
"Manger!" Le vieil esprit se frappa le front avec sa paume. "Bien sûr, un humain qui vient dans le monde des esprits disparaît faute de manger de la nourriture de ce monde." Kamaji se gratta la tête. "Mais je n'ai pas de nourriture ici. Lin n'est pas encore venue apporter le petit-déjeuner."
Les ailes de l'esprit tout poilu bourdonnèrent sur un ton irrité. Il vola étonnamment vite pour ses courtes ailes jusqu'à la petite porte et saisit un bol usé. Puis il re-bourdonna dans l'autre sens. Chihiro pensa qu'il ressemblait vraiment à un bourdon, mais un bourdon aussi rapide qu'un oiseau-mouche. Il voleta devant elle, et elle remarqua qu'il n'avait pas de pattes, juste un fond plat et velu. Elle regarda dans le bol. Au fond il y avait une mare de graisse solidifiée et trois grains de riz.
"Bzzzz!" dit la boule de poils en lui indiquant le bol. Elle étendit la main sans réfléchir et sa main traversa le bol.
"Comment je vais faire pour manger?" demanda-t-elle.
"Bee-la," aboya Kamaji, "donne-lui". La boule velue étendit une patte noire, pelleta les restes et les fourra dans la bouche de Chihiro. La graisse rance lui donna un haut-le-coeur, mais elle l'avala, et se sentit immédiatement malade.
"Beurk!" s'exclama-t-elle, puis elle se regarda. Ca marchait, elle était de nouveau à l'état solide.
Deux plaques tombèrent du trou dans le plafond. Bee-la retourna en bourdonnant vers le poste de travail. Les noiraudes ramassèrent leur charbon à l'endroit où elles l'avaient laissé tomber quand Chihiro était entrée, et se mirent à le transporter vers la chaufferie. Chihiro oscillait, elle se sentait toute bizarre. Une paire de vieilles mains noueuses prit les siennes et une troisième main se posa dans son dos.
"Assieds-toi Sen," dit Kamaji avec bienveillance. Elle s'assit sur le sol brillant et laissa Kamaji lui retirer ses sandales noires. "Maintenant tu vas boire un peu de thé, tu es un peu verte." Il lui mit dans les mains une tasse de liquide vert foncé. "C'est du thé à la menthe poivrée, excellent pour les états de choc et la digestion difficile." Chihiro en prit une petite gorgée. Ce fut une sensation merveilleuse, lorsque le liquide descendit dans sa gorge.
"Merci," dit-elle dans un soupir.
"Maintenant" dit Kamaji "dis-moi ce que tu fais ici..."
"Je suis là par hasard," répondit-elle. "Une de mes amies s'est aventurée jusqu'ici. Elle s'appelle Linca; elle ne savait rien de cet endroit."
"Si c'est le cas," dit Kamaji "alors Yubaba la détient probablement."
Bee-la, qui avait terminé avec les plaques, revint en bourdonnant et se laissa tomber, en faisant "floc", à côté de Chihiro. "Voici mon apprenti Bee-la," dit Kamaji. "Il ne parle pas beaucoup, mais il est rapide, et on a besoin de gens rapides dans ce boulot." Chihiro inclina la tête en direction de Bee-la. La boule de poils se balança en avant en émettant quelques bourdonnements.
"Un apprenti?" s'enquit-elle. "Depuis quand?"
"Oh depuis un an ou deux. Haku m'a suggéré d'en prendre un, quand il a vu tout le travail que j'avais, à l'époque du festival."
"Haku?" Le nom la frappa comme un marteau. "Je croyais qu'il n'était plus au service de Yubaba?"
"Il avait cessé, mais il est réapparu sept années plus tard."
"Pour... pourquoi?" demanda-t-elle en balbutiant. "Où est-il allé? Est-il ici maintenant?" Kamaji leva en même temps ses six bras.
"Une seule question à la fois, Sen!" Il s'installa plus confortablement et remit de l'ordre dans ses bras, tandis que Bee-la repartait pour s'occuper des nouvelles plaques qui venaient d'arriver.
"Quand tu nous a quittés, il a fait exactement ce qu'il avait dit, il est allé voir Yubaba pour lui dire que c'était terminé. Ils ont eu une dispute mémorable. La maison de bains en a tremblé sur ses bases. Mais comme tu lui avais rendu son nom, elle n'avait plus de pouvoir sur lui, et de plus il maîtrisait la magie presque aussi bien qu'elle." Kamaji secoua la tête. "Quand elle l'a attaqué, il s'est défendu."
"Elle l'a attaqué!" L'inquiétude de Chihiro se transforma tout de suite en colère. "Mais comment a-t-elle osé!" pensa-t-elle. "Après tout ce qu'il a fait pour elle!" Voyant les yeux de Chihiro briller de rage, Kamaji s'empressa de poursuivre.
"Eh bien, après avoir anéanti quasiment tout ce qui se trouvait à proximité, elle a été bien obligée de le laisser partir. Et alors, il a tiré sa révérence. Les choses ont continué plus ou moins comme avant, pendant pas mal d'années. Et puis, la clientèle a commencé à se faire rare. En peu de temps, elle s'est réduite à un million par semaine. C'est là que Haku s'est présenté de nouveau à la porte. Il avait changé; il avait encore plus de pouvoir, et il était encore moins bavard.
Il est allé voir Yubaba carrément, et apparemment ils ont conclu une sorte de marché. Quoi qu'il en soit, à peu près quinze jours plus tard, il est venu me parler. Kamaji but une lampée de thé et lui fit signe d'en faire autant. Elle but une gorgée et effectivement elle sentit qu'elle avait moins mal au coeur. Kamaji poursuivit. "Alors, il m'a raconté son histoire. Il avait retrouvé sa rivière."
"Attendez," dit Chihiro. "Je croyais qu'on avait remblayé sa rivière?"
"Bonne remarque," dit Kamaji avec un petit rire, "mais réfléchis. Si destructeurs que vous soyez, pouvez-vous vraiment détruire une rivière?"
"Je ne sais pas," reconnut-elle.
"Non," répondit l'esprit. "Détourner son cours, certes, la barrer, certes, mais la détruire? Non, il n'y a aucun pouvoir, ni dans ce monde ni dans le vôtre, qui puisse détruire les pentes invisibles qui délivrent l'eau."
"Alors, qu'est-il arrivé à la rivière de Haku?"
"Elle est sous terre. Elle s'écoule sous la voûte des cavernes. Seule sa source dans les montagnes est encore à l'air. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on força sa rivière à prendre un cours souterrain, il fut désorienté. Il est la rivière, et la rivière c'est lui. Ce fut un grand traumatisme pour lui. Il fut obligé de prendre une forme corporelle et de se séparer de la rivière. Yubaba le trouva ainsi, perdu dans le doute, et elle le prit, ainsi que son nom. Il oublia son lieu, son âme. Tout cela se passa avant que tu reviennes à lui et que tu le réveilles.
Chihiro manqua de s'étouffer en avalant son thé.
"Moi!" fit-elle d'une voix aigüe.
"Oui, tu le sais. Grâce à toi, il s'est souvenu de tout. Il s'est réunifié avec une partie de lui-même perdue depuis longtemps, et il a hérité tout le pouvoir d'un esprit de l'eau dans sa pleine maturité."
"Pas étonnant qu'il ait changé," murmura Chihiro.
"Oui, il a un grand pouvoir et je pense que c'est un peu un fardeau pour lui. Mais en tout cas, après son retour, il s'est concentré sur son travail à la maison de bains, et nous avons retrouvé toute notre popularité d'avant. On chuchote un peu partout que le Seigneur et la Dame sont passés ici pour s'assurer de son concours."
"Le Seigneur et la Dame?"
"Ah, ça c'est difficile à expliquer à quelqu'un du dehors." Kamaji se gratta de nouveau la tête. "Hum, tu peux te les représenter comme le roi et la reine de ce monde, mais ils sont bien plus que cela. Ils sont la magie à l'état pur, le dieu et la déesse du monde des esprits, notre essence à tous." Chihiro fronça les sourcils.
"C'est difficile à expliquer, mais ils régentent ce monde un peu comme Yubaba régente la maison de bains, ou comme elle le faisait par le passé, du moins."
"Que voulez-vous dire?" Elle avait du mal à assimiler tous ces événements et la tête lui tournait un peu.
"Eh bien, c'est la rapacité de Yubaba, et son sale caractère, qui ont fini par faire fuir la clientèle. Même si elle ne montrait pas directement ses mauvais côtés aux pensionnaires, elle a rendu mécontent le personnel, et nos pensionnaires l'ont ressenti. Alors beaucoup ne sont plus venus. Toutefois, un esprit lié aux éléments a besoin d'un lieu pour se reposer et retrouver son énergie. (1)
Donc Haku est venu, envoyé par quelqu'un ou pas, et il a conclu son marché. Il possède la moitié de la maison de bains, et avec le nouveau pouvoir qu'il a, Yubaba n'ose pas le contrecarrer. Si tu veux mon avis, le meilleur moyen de neutraliser un dragon insatisfait, c'est de lui faire faire du business."
"Pourquoi serait-il insatisfait?" demanda Chihiro, "il a sûrement tout ce qu'il désire à présent."
"Tout, sauf ce pour quoi il est allé récupérer son pouvoir." Chihiro secoua la tête en signe d'incompréhension. "Pour te retrouver bien sûr, il était inquiet à ton sujet, nous l'étions tous. Il a récupéré son pouvoir et il s'en est servi pour essayer de te localiser; tu semblais avoir rompu tes liens avec nous. Nous nous sommes dits que c'était un bon signe, après tout, ça voulait dire que tu étais heureuse là où tu étais et que tu nous avais oubliés." Chihiro était abasourdie, pendant quelques instants elle ne put que regarder le vieil esprit d'un air ahuri, puis un sanglot monta soudainement en elle.
"Ce n'est pas vrai," cria-t-elle "j'étais malheureuse, personne ne me croyait, ils pensaient que j'étais folle. Je me suis persuadée que c'était une illusion, pour pouvoir vivre dans mon monde à moi. Et là vous me dites qu'à cause de ça, la seule personne qui aurait pu me ramener n'a pas pu me retrouver! Oh Kamaji, ce que j'ai pu être bête!" Les larmes coulaient sur son visage. "J'aurais pu revenir il y a des années."
"Allons, allons," dit Kamaji en lui tapotant doucement le dos avec quatre mains. "Ne pleure pas, tout va bien maintenant n'est-ce pas?"
La porte s'ouvrit.
"Petit-déj!" dit une voix qui fit s'éclairer le visage de Chihiro. Elle se leva, encore un peu vacillante, oubliant ses larmes.
"Lin!" s'exclama-t-elle. La jeune femme brune au teint pâle se retourna et fronça les sourcils.
"Qui êtes..." Elle eut un mouvement de recul et ses yeux s'ouvrirent tout grands de surprise. "Sen... c'est... c'est toi?" En bafouillant elle regardait Chihiro de haut en bas, et de bas en haut. "Comme tu as grandi, tu es superbe!" Elle s'approcha et la prit dans ses bras. "Mais tu as de belles formes, tu es une humaine tout-à-fait adulte maintenant. Tu étais mignonne comme petite fille mais maintenant tu es très belle." Chihiro rougit.
"Arrête Lin," dit-elle en riant. Puis son expression changea, son estomac fut pris de crampes et le sang battit fort dans sa tête. Que se passait-il? Lin se tourna pour donner aux noiraudes leur petit-déjeuner multicolore.
"Tu ne te sens toujours pas bien, Sen?" demanda Kamaji.
"Pas trop," répondit-elle.
"Hum," grommela Kamaji et il se dirigea vers sa commode pour y extraire un livre noir tout écorné. Il s'installa et se mit à le parcourir.
Lin revint. La joie des retrouvailles rendait sa démarche sautillante, mais son expression devint inquiète.
"Alors que vas-tu faire? Yubaba sait certainement qu'une humaine est ici, et elle sait peut-être même que c'est toi."
"Je ne sais pas," dit Chihiro, préoccupée. "Je suis venue ici par hasard. Mon amie est prise au piège ici avec moi; Kamaji pense que Yubaba la détient à l'heure qu'il est." Lin fit oui de la tête.
"C'est très probable, et vu que Haku n'est pas là, vous n'avez pas de protection contre elle."
"Haku n'est pas là!" Maintenant Chihiro était vraiment inquiète.
"Non, il partage son temps entre ici et la rivière," Lin frappa le sol du pied. "Quel idiot! Ca, on peut lui faire confiance pour être ailleurs quand on a besoin de lui."
A ce moment quelqu'un frappa légèrement à la porte. Lin sursauta et regarda Chihiro. Bee-la fit bourdonner ses ailes. Lin alla à la porte et l'ouvrit. L'oiseau-Yu, toujours sous sa forme de moineau, entra en voletant. Il fit deux fois le tour de la tête de Chihiro et s'installa sur son épaule.
"Je crois que tu es convoquée," dit Lin doucement.
"J'avais deviné," dit Chihiro qui se secoua et soupira. "Il vaut mieux que j'aille régler ça." Avant de franchir la porte, elle se retourna vers eux. "Si je reviens transformée en cochon, ne me donnez pas trop de déchets de cuisine. Je préfère les gâteaux au chocolat." Elle sortit de la salle des chaudières et ferma la porte sur leurs expressions inquiètes.
(1) "esprit lié aux éléments" est la traduction de "bonded spirit", une expression inventée par Velf.
La distinction entre esprits liés et non liés deviendra importante par la suite. N.D.T.

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