"Le courage de l'esprit"
Chapitre 9 : Et dans la gueule du loup
Après pas mal de navigation dans les nombreux ascenseurs, Chihiro parvint, aidée par l'oiseau-Yu, dans le couloir qu'elle connaissait déjà, au somment de la maison de bains.
"Je vois que Yubaba n'a pas amélioré son goût pendant mon absence," marmonna-t-elle en regardant les immenses portes ornementées. Elle respira à fond et s'avança vers les portes. L'affreux petit heurtoir lui lança un regard furieux. Un large sourire sur le visage, Chihiro le saisit et, avec délices, elle le cogna violemment par trois fois contre la porte.
"Ouuuf!" dit le heurtoir, mais il semblait trop sonné pour faire d'autres commentaires. Les portes s'ouvrirent et les lampes éclairèrent le passage. Chihiro hésita, cette fois encore.
"Allons, dépêchons!" aboya la vieille voix fêlée qui la faisait toujours frissonner. Ne souhaitant pas se faire aspirer vers le bureau de Yubaba, Chihiro avança d'un pas décidé; l'oiseau-Yu quitta son épaule.
En traversant les pièces criardes, elle essaya de réfléchir.
"Je ne la laisserai pas m'intimider," se dit-elle. "Elle a peur de Haku, je pourrai peut-être en profiter. Et puis son bébé et sa soeur m'aiment bien, ou du moins ils m'aimaient bien. Il faut que je découvre ce qu'elle a fait de Linca, et pour y arriver, je dois éviter de me faire transformer en cochon."
Sur ce, elle se redressa le dos et leva le menton.
"Je suis une bonne actrice, j'ai appris à l'être; je saurai lui cacher ma peur." Elle entra dans le cabinet de travail. Il lui sembla que la décoration était d'un mauvais goût encore plus extravagant que dans son souvenir; il y avait encore plus de couleurs discordantes, plus de soierie, de satin et de cuir. Ce mélange lui fit un peu tourner la tête. Yubaba était en train d'écrire. Les têtes verdâtres s'approchèrent par bonds de Chihiro et tentèrent de la faire trébucher. Elle se mit à leur envoyer méchamment des coups de pieds, sans les atteindre, mais cette bravade les dispersa au loin.
Levant le regard, elle vit l'énorme tête outrageusement maquillée de Yubaba qui l'observait, les sourcils levés.
"Le spectacle commence," murmura Chihiro.
"Yubaba!" s'écria-t-elle joyeusement. "Comme je suis contente de vous revoir!" Chihiro s'assit en face de Yubaba, sur une chaise de cuir rouge placée devant le bureau. Elle n'avait pas été invitée à s'asseoir, et en avait parfaitement conscience. Yubaba plissa ses yeux.
"Comme ça tu es revenue," Chihiro fit oui de la tête et se laissa aller en arrière dans sa chaise. "Je suppose que tu veux du travail."
"Eh bien, en fait, non," répondit Chihiro, qui se pencha pour se servir dans le bol de bonbons sur le bureau.
"Quoi! pas de ruses, pas de supplications insupportables, pas de sournoiseries?"
"Non," répondit Chihiro en se croisant les bras et les jambes. Yubaba parut sincèrement surprise.
"Tu veux dire que tu vas rester assise là, et que tu vas me laisser te faire tout ce que je voudrai? Même te changer en cochon?"
Chihiro, qui faisait mine d'examiner ses ongles, releva la tête.
"Oh, vous pouvez essayer." Yubaba devint livide.
"Insolente petite limace! Ne sais-tu pas à qui tu as affaire?"
"Si," répondit simplement Chihiro. Yubaba restait sans voix. Chihiro lui sourit. "Allez-y; transformez-moi en cochon, en poulet, ou en grenouille. A votre choix, mais avant, je voudrais vous signaler quelques petites choses. D'abord, je suis en possession d'un talisman de protection qui m'a été donné par votre soeur. Ensuite, je connais un certain dragon, qui détient la moitié de cette affaire, et qui serait très contrarié d'apprendre que vous avez essayé de me faire du mal." Yubaba pâlit un peu plus.
"Il ne sait même pas que tu es ici." rétorqua-t-elle.
"Ah non?" Chihiro gratifia la sorcière de son sourire le plus machiavélique. Yubaba pâlit encore davantage.
"Il n'a aucun moyen de le savoir."
"Oh, eh bien, si vous voulez prendre le risque." Chihiro se leva et écarta les bras. "Allez-y Grand-mère, foudroyez-moi!" Debout, Yubaba la fixa les yeux exorbités et mâchonna des mots qui ne sortaient pas, mais ce fut tout. Chihiro fit retomber ses bras le long de son corps et s'autorisa un petit soupir. Elle avait gagné, si on peut dire. Son attitude avait désarçonné la sorcière, et elle avait gagné du temps. Sur ce, elle envoya le finale.
"La vérité c'est que vous m'aimez bien, c'est pour ça que vous ne m'avez pas foudroyée." Yubaba se redressa comme si on l'avait insultée. Chihiro poursuivit:
"Et d'ailleurs moi aussi je vous aime bien, malgré vos fanfaronnades et votre amoralité."
"Houmf!" fit la sorcière, et ce fut toute sa réponse. L'ombre d'un instant, Chihiro crut voir sourire la vaste bouche.
"Je te préférais petite; tu étais moins effrontée et tu avais du respect."
"Ce n'est pas que je manque de respect, mais le fait est que vous avez envisagé de manger mes parents, et de m'asservir pour le restant de ma vie, alors disons que ça limite un peu mon respect." Chihiro fit à nouveau un sourire tout-à-fait maléfique.
Yubaba ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose, mais à ce moment il y eut un coup sourd, suivi d'un autre, et d'encore un autre. Chihiro s'attendait à voir apparaître le bébé suivi d'un sillage de destruction, mais au lieu de ça, la porte de la chambre d'enfants s'ouvrit et c'est un énorme petit garçon qui apparut. Bo avait perdu son excédent de graisse, et à présent c'était un gigantesque bambin pourvu de boucles brunes frisées.
"Baba!" dit-il d'une voix qui était toujours celle d'un bébé. "Quand tu auras fini de parler avec Sen, elle peut venir jouer avec moi?" Chihiro fut stupéfaite: il n'exigeait pas, il ne menaçait pas de pleurer. Elle soupçonna l'influence de Zéniba.
"Mais Trésor," protesta la sorcière, "Baba doit punir les mortels qui viennent ici."
"Pourquoi?" protesta Chihiro, qui se leva et frappa le bureau du plat de ses deux mains. "Je n'ai pas mangé la nourriture des esprits, je n'ai pas commis de crime. Je suis arrivée ici par hasard, alors pourquoi ne pas cesser ces jeux stupides, et pourquoi ne pas me dire où se trouve mon amie!" Les yeux sombres de Chihiro brillaient de colère. Yubaba parut perplexe.
"Quelle amie?" demanda-t-elle. "Mais de quoi tu parles?"
"Mon amie Linca est entrée ici quelques minutes avant moi, qu'en avez-vous fait?"
"Baba?" dit Bo fronçant les sourcils, "tu n'as pas fait mal à l'amie de Sen, au moins?"
"Voyons Trésor, je ne ferais pas une chose pareille." geignit Yubaba, avant de lancer un regard irrité à Chihiro. "Une seule humaine a franchi la limite; en vérité, si ton amie est entrée ici comme tu le dis, alors c'est qu'elle n'est pas humaine." A son tour, Chihiro parut perplexe.
Alors Yubaba poussa un soupir.
"Oublions les punitions pour l'instant, tu resteras dans la salle des chaudières jusqu'à ce que j'aie décidé ce que je ferai de toi. Au moins ta puanteur se dissipera pendant que tu y seras. Tu n'en sortiras pas sans ma permission expresse, compris!" Maintenant va-t-en, va jouer avec mon fils, vous avez 15 minutes." Chihiro esquissa une courbette.
"Oui Yubaba, je comprends, je vous remercie." Elle prit la main de Bo et ils allèrent jouer dans la chambre d'enfants.
Yubaba s'assit, son esprit travaillant furieusement. Cette fille, tant qu'elle l'aurait en sa possession, pourrait lui servir de monnaie d'échange.
"Si ce dragon reste absent assez longtemps, je peux m'arranger pour cacher la fille. Ensuite, je pourrai l'utiliser contre lui, pour l'obliger à me rendre ma maison de bains." Elle se frotta la lèvre avec l'index. "Je vais prendre mes dispositions demain matin, 4 ou 5 jours suffiront pour la déplacer vers un endroit sûr, et après ça, tout rentrera dans l'ordre." Yubaba eut un petit rire, puis toussa. Il faudrait vraiment qu'elle arrête la cigarette, se dit-elle; d'ailleurs Bo détestait l'odeur.
"Mais la cigarette, ce n'est pas ça qui pourrait me tuer." se dit-elle en ricanant.
Elle ne remarqua pas que quelque chose bougeait à la fenêtre du bureau. Un grand oiseau blanc qui s'était perché là battit des ailes et s'éloigna. Elle se leva et passa la tête dans la chambre d'enfants.
"Encore cinq minutes vous deux," dit-elle. Chihiro lâcha le petit dinosaure avec lequel elle s'amusait.
"Très bien," dit-elle, et elle commença à mettre un peu d'ordre dans les jouets. Yubaba partit.
"Tu vas revenir?" demanda l'enfant. Chihiro sourit.
"Je vais essayer, mais je pense que ta mère a d'autres projets pour moi." Bo inclina la tête.
"Je vais voir Tatie Zéniba dans trois jours, je lui dirai que tu es là." Chihiro fut surprise par l'astuce dont faisait preuve le bambin.
"Je suis étonnée que ta Baba te laisse lui rendre visite." dit-elle. Bo sourit de toutes ses dents.
"Elle est obligée, elle m'a dit que je ne pouvais pas, alors j'ai pleuré pendant quatre jours sans m'arrêter, et puis maintenant j'y vais tous les mois."
"Fais quand même attention," prévint-elle.
"Je ferai attention," répondit-il. Chihiro se hissa sur la pointe des pieds et l'embrassa sur les joues.
"Prends soin de toi." murmura-t-elle avant de partir.
En arrivant à la salle des chaudières, elle sentit qu'elle transpirait et qu'elle tremblait. Lin était toujours là, marchant de long en large. Dès que Chihiro entra, elle se précipita vers elle, la saisit et la fit s'asseoir sur un matelas posé sur le sol.
"Qu'est-ce que tu fais?" demanda Chihiro en riant nerveusement. Lin examina ses yeux, lui toucha le front, et lui commanda d'ouvrir la bouche pour en inspecter l'intérieur.
"Elle a déjà la fièvre." dit-elle à Kamaji. Kamaji passa une petite bouteille à Lin.
"Donne-lui une dose de ça." dit-il.
Bee-la était à son poste de travail et s'activait frénétiquement. Les noiraudes surgissaient en files de leurs trous, transportant leur charbon vers la chaudière. Lin plongea une cuillère dans la bouche de Chihiro; le liquide avait un goût d'huile de poisson.
"Ah berk! Lin!" dit-elle en suffoquant. "Yubaba ne m'a pas tuée, maintenant c'est toi qui essayes. Je te croyais mon amie." Lin sourit en pinçant les lèvres et se tourna vers Kamaji.
"Si tu ne lui dis pas, il faudra que je le fasse!" Elle paraissait contrariée et tendue.
"Sen, que t'a dit Yubaba?" demanda-t-il, ignorant Lin. Suffoquant toujours, Chihiro expectora quelques renseignements.
"Je pense qu'elle va m'utiliser contre Haku. Sinon je ne peux pas m'expliquer pourquoi je ne suis pas devenue une belle tranche de porc. Je n'ai pas le droit de quitter cette pièce sans son autorisation. D'autre part, elle dit qu'elle ne détient pas Linca, et je pense qu'elle ne ment pas. Alors, ou bien Linca a reçu de l'aide, ou bien..." Sa voix baissa jusqu'à devenir inaudible. Linca ne pouvait pas ne pas être humaine, pensa-t-elle. Elle la connaissait depuis un an et demi.
"Chihiro, tu es en train de mourir." dit Lin, coupant court à ces réflexions.
"Lin!" protesta Kamaji.
"Elle a le droit de savoir!" répliqua-t-elle en hurlant.
"De mourir?" Les choses devenaient un peu confuses dans la tête de Chihiro. "Mourir de quoi? J'ai un peu la fièvre, mais..."
"Ca va s'aggraver," l'interrompit Lin. "Tu te souviens, la dernière fois que tu es venue, comme tu t'es sentie malade, la première nuit?" Chihiro fit un effort de mémoire.
"Oui, j'avais des malaises et je me sentais faible, mais le lendemain j'allais parfaitement bien." Cette maladie s'appelle la Pâle-Vie (1), et normalement tu aurais dû en mourir," dit Kamaji. "Vois-tu," poursuivit-il, "ton corps mortel n'appartient pas à ce monde. Il ne peut s'adapter, sans aide, à ce monde. Le premier effet, la disparition, est supprimé par la nourriture. Cependant, cela ne fait que te retenir ici. Ton corps a besoin d'aide pour survivre ici, sans quoi tous tes organes vitaux finiront par lâcher et s'arrêteront complètement de fonctionner."
Le cerveau de Chihiro se mit à décortiquer le problème.
"Pourquoi? Est-ce une sorte de poison dans l'air? Une protéine dont mon corps a besoin et qui n'est pas présente dans la nourriture d'ici? Peut-être que le corps d'un mortel n'est pas adapté au voyage trans-dimensionnel, et cesse de fonctionner en dehors de son propre espace-temps." Elle secoua la tête. "Et puis zut!" se dit-elle. "Tu es en train de mourir espèce d'idiote, peu importe le pourquoi, il faut trouver une solution!"
"Mais alors, qu'est-ce qui m'a guéri?" damanda-t-elle. Kamaji et Lin se regardèrent.
"Nous ne le savons pas." murmura Lin.
"Te souviens-tu que quelqu'un t'ait jeté un sort?" demanda Kamaji.
"Ca, je m'en souviendrais! Non, personne je pense..." Puis, d'un coup elle se souvint:
"Tu as besoin de reprendre des forces. Je les ai ensorcelés pour toi. Allez, mange!"
"Haku," dit-elle tout bas. Kamaji et Lin se regardèrent à nouveau, perplexes.
"Haku m'a jeté un sort," expliqua-t-elle. "Il m'a donné des boulettes de riz à manger, et il m'a dit qu'il les avait ensorcelées pour me faire recouvrer mes forces. Mais il n'a pas parlé de la Pâle-Vie."
"Il ne voulait sans doute pas t'effrayer," dit Lin doucement. Puis, sur un ton plus pragmatique: "Bon, ce que nous devons faire, c'est lui envoyer un message."
"Comment?" demanda Kamaji. "On ne peut pas le suivre à la trace et je n'ai aucune idée de l'endroit où se trouve sa rivière."
"Zéniba pourrait nous aider," dit Lin.
"Mais comment la contacter? Tu imagines, demander un jour de congé à Yubaba pour aller voir sa soeur? Et puis, il faudrait y aller à pied. Ca prendrait une semaine." Kamaji secoua la tête.
Bee-la, délaissant les huit plaquettes qui pendaient au dessus du poste de travail, vint vers eux et, en faisant bourdonner ses ailes, montra du doigt le plafond, avant de repartir à toute vitesse à son poste.
"Bee-la a raison," dit Kamaji. "La seule personne qui puisse nous aider c'est Yubaba." Chihiro secoua la tête.
"Non, Kamaji. Je ne vais pas donner à cette sorcière davantage de pouvoir sur moi. J'attendrai. Bo va voir Zéniba dans trois jours. Voyons comment lui donner un message à transmettre."
"Et si on n'y arrive pas?" demanda Lin, "si Haku demeure au loin pendant longtemps?" Chihiro soupira.
"Dites-moi franchement, combien de temps me reste-t-il avant d'être vraiment malade?" Kamaji parcourut rapidement son livre noir.
"Une semaine, deux au plus" grommela-t-il.
"Alors j'attendrai, jusqu'à ce que je tienne à peine debout, et à ce moment-là j'irai voir Yubaba."
"Sen, cette maladie est vraiment moche. Tu vas dépérir, baignant dans ta sueur, secouée de tremblements, jusqu'à ce que tu sois trop faible pour manger. Et alors tu mourras."
"Ca n'arrivera pas!" dit-elle en souriant. "Quelqu'un m'aidera avant, mais si c'est Yubaba, elle en profitera pour me manipuler. Et ça je ne veux pas, elle ne doit pas savoir." Chihiro regarda les deux visages inquiets et sourit vaillamment. "Allez vous deux! Vous me croyez donc si faible? Faites-moi un peu confiance". Puis elle se mit à trembler et dut s'allonger.
(1) "Pâle-Vie" : traduction de "Sallow-Hale", invention de Velf. Littéralement: "Santé Jaunâtre". N.D.T.

© Buta Connection |