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"Le courage de l'esprit"
Chapitre 10 : Ami ou ennemi?

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En reprenant connaissance, Chihiro poussa un gémissement.

"Reste tranquille," dit Lin. "N'essaie pas de te lever trop vite."

"Qu'est-ce qui s'est passé?" demanda Chihiro, la voix rauque. Sa gorge était sèche et son corps était douloureux comme si on l'avait tabassée à plusieurs reprises avec un gros gourdin. Elle avait mal partout, chaque muscle protestait, et quand elle changea de position la crampe faillit la faire hurler.

"Je t'ai dit de rester allongée tranquillement", répéta Lin sèchement, "tu veux te faire du mal ou quoi? Tu es la pire patiente que j'aie jamais eue!" Chihiro se détendit.

"Et tu as eu combien de patientes, Lin?"

"Trois," déclara-t-elle, "tu es la quatrième."

"Eh bien, ce n'est pas assez pour pouvoir faire des comparaisons. Quatre dans ta longue vie! Remarque, si tu étais une guérisseuse professionnelle, là je pourrais me sentir insultée."

"Laissez un peu tomber, vous deux," soupira Kamaji. "Lin, laisse-la tranquille, et toi Sen, arrête de la contrarier."

"Et vous, vous êtes mon père peut-être?" dit Chihiro sur un ton plaintif.

"Si tu te comportes comme une gamine tu seras traitée comme telle," rétorqua le vénérable esprit. Lin lui tira carrément la langue. Chihiro pouffa et se mit en devoir de s'asseoir.

"Arrête!" cria Lin.

"Il faut que je bouge, enfin, Lin. Si je reste allongée sur le dos toute la journée, ça ne fera que m'affaiblir plus vite."

"Très bien." Elle leva les mains en signe de capitulation. "J'abandonne." Lin l'aida à s'asseoir contre le mur, et plaça des oreillers derrière son dos. Elle lui mit entre les mains du thé au gingembre et citron.

"Maintenant bois ça et ne fais pas d'histoires." Chihiro prit une petite gorgée de thé et fit la grimace - c'était vraiment fort. Le gingembre lui brûla la bouche, et le citron était si amer que des larmes lui vinrent aux yeux.

"Je pourrais tuer quelqu'un pour une tasse de café," dit-elle plaintivement. "C'est ça qui me rend malade, c'est le manque de café, et pas le voyage trans-dimensionnel."

Lin sourit sans comprendre de quoi elle parlait.

"Alors, qu'est-ce qui s'est passé?" demanda à nouveau Chihiro. Ses muscles commençaient à se détendre mais sa tête lui faisait toujours mal et elle éprouvait des nausées.

"Tu t'es écroulée, et tu t'es tordue de convulsions pendant un bon moment." dit Lin, "Après tu es demeurée inconsciente pour le restant de la journée."

"Pas étonnant que j'aie l'impression d'avoir la gueule de bois," marmonna-t-elle. Lin la regarda l'air soucieux.

"Sen je t'en supplie va voir Yubaba, il n'y a pas de raison que tu souffres."

"Non," répondit fermement Chihiro, "je ne veux pas être mêlée aux combines de cette sorcière."

"Mais..."

"Il n'y a pas de mais, Lin, c'est comme ça. Qu'est-ce que tu crois qu'elle va me demander en échange? Au minimum elle me fera signer un contrat qui me fera oublier mon nom... Et puis quoi d'autre? Est-ce qu'elle va m'utiliser contre sa soeur? Contre Haku? Et si elle redevenait l'unique propriétaire de la maison? Je parie que Kamaji perdrait son apprenti. Toi et les autres employés vous perdriez votre jour de congé, votre part des pourboires, ou les horaires mobiles qui vous permettent de ne pas travailler tout le temps de nuit. Tous ces avantages, vous les avez eus par Haku; mais elle, elle fera tout sauter."

"Tu devrais penser un peu à toi, plutôt qu'à nous," répondit Lin.

"Vous êtes mes amis, alors comment pourrais-je m'empêcher de penser à vous?" Chihiro soupira. "Ce que j'ai décidé, c'est mieux pour tout le monde, pas seulement pour moi." Lin se contenta de secouer la tête. Ca la dépassait, de voir à quel point Chihiro oubliait son propre intérêt. Ce désintéressement lui paraissait vraiment stupide.

"As-tu donné le message à Bo?" demanda Chihiro.

"Oui." répondit Lin. "Et il a dit qu'il se ferait une joie de le transmettre pour nous. Il part demain." Chihiro sourit.

"Vous voyez bien, dans quelques jours tout ira bien, moi y compris." S'entendant prononcer ces mots, Chihiro ne put s'empêcher de penser:

"Ca me va bien, le genre optimiste. Tout a toujours foiré pour moi."


Au cours des 24 heures qui suivirent, l'état de Chihiro empira. Elle se sentait aussi faible qu'un petit oiseau, et elle était prise de vomissements. Elle avait réussi à digérer son dernier repas grâce à un mélange d'herbes que Kamaji avait concocté pour elle. Elle aidait Kamaji à préparer les infusions d'herbes et d'extraits les plus essentiels, afin que Bee-la ne soit pas obligé d'interrompre son travail pour les préparer lui-même. Quand il avait le temps, le gros esprit d'air s'asseyait près d'elle et lui envoyait de l'air frais en battant des ailes.

Chihiro lui racontait plein de choses, et obtenait de temps en temps un "bzzz" en réponse. Elle bavardait aussi avec les noiraudes. Kamaji pensait que tout ce bavardage était à mettre au compte de la claustrophobie. La jeune femme devait s'ennuyer, pensait-il, elle était coincée dans la salle des chaudières depuis quatre jours.

Lin venait quand elle pouvait, mais elle avait beaucoup à faire. Le solstice d'été approchait. C'était une des rares occasions où la maison de bains était fermée. Il n'y avait pas de raison d'ouvrir à ce moment, aucun esprit ne serait venu de toute façon. Ils fêtaient la victoire ultime du soleil sur l'hiver en demeurant auprès de leurs rivières, leurs courants aériens, leurs arbres ou leurs montagnes.

"La Nature tout entière se réjouit du solstice," dit Kamaji.

"Ah bon? Je ne m'en étais jamais vraiment aperçue," répondit Chihiro.

"C'est normal, tu es une humaine," répondit-il en guise d'explication.

Lin ne parlait que de ça.

"C'est super, on est tous en congé cette nuit-là et on fait une fête gigantesque. Tu vas bien t'amuser!"

"Je ne sais pas," marmonna Chihiro. "Moi et les fêtes, ça fait deux."

"N'importe quoi!" répliqua Lin, "tout le monde s'amuse pendant le solstice."

Le sort de Linca préoccupait Chihiro, en plus de tout le reste. Où était-elle? Allait-elle bien? Sa bonne humeur et son sens de l'humour lui manquaient; au moins Linca connaissait le café et le chocolat, même si elle n'était pas humaine, à en croire Yubaba. Quoi qu'il en soit, Yubaba semblait préoccupée par la présence possible d'un humain en liberté sur son territoire. Lin avait informé Chihiro que la sorcière avait formé des escouades et les avait envoyées battre le secteur.

A l'aube du cinquième jour, Chihiro fut reveillée par des coups secs à la porte de la salle des chaudières. Kamaji et Bee-la étaient sur le point de débuter leur journée. Chihiro se mit debout avec difficulté, elle se sentait faible mais non malade. La porte s'ouvrit et une grenouille que Chihiro ne connaissait pas s'avança en se dandinant.

"Yubaba veut vous voir, humaine." dit-elle seulement. Chihiro se laissa tomber à genoux, parce que ses jambes tremblaient trop.

"Donnez-moi dix minutes pour m'habiller, s'il vous plaît."

"Vous n'avez pas toute la journée!" lui répondit vertement la grenouille qui sortit en claquant la porte.

"Kamaji" dit-elle dans un souffle, "aidez-moi, je ne veux pas avoir l'air malade." Les deux esprits se démenèrent, et en peu de temps, elle se retrouva vêtue d'une tunique et d'un pantalon de lin couleur crème. Bee-la dénicha des cosmétiques dans des endroits improbables, et l'instant d'après elle était poudrée et fardée. Il masqua ingénieusement la pâleur de sa peau. Pour finir, Kamaji lui donna une dose d'un truc qui la brûla du haut en bas de la gorge.

"Ca te donnera des forces, mais pas pour longtemps, et quand ça se dissipera, ça te laissera encore plus faible que tu ne l'es maintenant."

"Merci, vous deux," dit-elle en leur serrant à chacun la main. "Et je vous promets que si je ne reçois pas d'aide d'ici demain, je demanderai à Yubaba de m'aider." Kamaji inclina la tête et Bee-la fit bzzz.

"Dépêche-toi maintenant," dit Kamaji. Yubaba n'aime pas qu'on la fasse attendre.


Le batracien l'escorta sur son trajet dans la maison de bains. Il ne cessait de ronchonner.

"Humaine puante, pas bien de venir ici... Devrait être punie... Ca serait pas arrivé il y a 20 ans." Chihiro ne dit rien. Le médicament de Kamaji semblait palpiter dans son corps. C'était comme un feu dans ses veines, mais elle se rendait bien compte que cela dévorait une énergie considérable. Ils arrivèrent à l'étage du haut. Etrangement, le batracien s'était tu. Au lieu de conduire Chihiro aux fameuses portes que le bon goût avait reniées, le batracien obliqua brusquement et s'engagea dans le couloir en direction opposée.

"Hé!" dit Chihiro, "on ne se trompe pas de chemin?" Il ne répondit rien.

"Hé!" dit-elle à nouveau, mais il continuait. Chihiro le rattrapa et se plaça devant lui. Le batracien, l'air parfaitement inexpressif, la dépassa et poursuivit son chemin.

"Très bien," lui dit-elle, "je n'ai qu'à te suivre alors?" Ils obliquèrent au bout du couloir de marbre mal éclairé. Le couloir s'arrêtait brusquement devant une porte de bois sombre. La grenouille frappa et la porte s'ouvrit d'elle-même.

"Ca va, j'ai compris," marmonna Chihiro, et elle entra.

La pièce était vaste, claire et bien aérée. Des paravents recouvraient deux murs, et les autres étaient de verre, laissant voir la plaine qui s'étendait en contrebas. Il y avait un bureau de bois sombre avec deux chaises placées en vis-à-vis. Hormis un ornement bizarre et une peinture, la pièce était pour ainsi dire nue. Il n'y avait rien sur le bureau à part un pinceau et de l'encre.

"Assieds-toi je te prie," dit une voix. Elle était plus profonde que dans son souvenir, mais il n'y avait pas à s'y tromper: une voix plutôt grave et calme, aux intonations subtilement mélodieuses.

Les idées se bousculèrent dans sa cervelle, et elle ne trouva rien à dire pendant un instant; elle s'assit sur la chaise de cuir marron à haut dossier. Elle regarda autour d'elle, et ne le vit pas; la pièce semblait vide. Elle entendit un bruit près de la porte et pîvota sur son siège. Là non plus, il n'y avait personne.

"A quoi tu joues?" demanda-t-elle d'une voix qu'elle s'efforça de rendre calme.

"Je ne joue pas." La réponse vint de derrière elle dans la pièce; elle tourna vivement la tête et le vit, debout près des fenêtres.

"Je suis juste en train de te regarder, pour voir s'il reste quelque chose de la petite fille de mon souvenir."

Chihiro ne dit rien, parce qu'elle ne pouvait pas parler, sa langue étant comme clouée à son palais. Pendant un moment, elle ne vit que les yeux. Ces grands yeux en amandes, cette nuance de vert, si étrange, si lumineuse; les regarder, c'était comme se noyer dans un lac d'émeraudes. Elle parvint à s'en détacher et contempla le restant de sa personne. Il portait un pantalon ample de coton noir, dont les ourlets effleuraient ses pieds nus. Une tunique de couleur grise anthracite, plus ajustée, couvrait le haut de son corps, et sa taille était serrée par une large ceinture à noeud, d'un vert sombre.

Une partie d'elle-même s'attendait à voir le jeune garçon qu'elle avait connu; après tout, Lin n'avait pas vieilli. Ce fut un choc pour elle de voir qu'il n'avait plus rien d'un adolescent. Les contours de son visage étaient plus ciselés, plus précis. Ses joues n'avaient pas la moindre ombre de barbe. Chihiro se dit qu'il devait être parfaitement imberbe. Ses yeux continuèrent leur parcours, jusqu'à ses cheveux. Noirs avec des reflets verts, et la même coupe que dans son souvenir, ou peut-être un peu plus longs. Sa stature était haute, et il devait maintenant la dépasser d'une bonne tête. Il avait également une carrure plus solide. Brusquement, Chihiro détacha son regard de son physique, réalisant qu'elle l'avait détaillé pendant une bonne minute. Elle perçut son amusement, par la légère inflexion de ses lèvres pleines.

"Tu as bien regardé?" demanda-t-il nonchalamment. Plus tard Chihiro pensa à un million de répliques possibles, mais sur le moment elle dit...

"Je ne savais pas que les esprits pouvaient prendre de l'âge?" Il sourit alors, et elle sentit son ventre se contracter, il était vraiment d'une beauté irrésistible.

"Irrésistible et dangereux," se dit-elle. "Je sens le pouvoir en lui, il a changé."

"Nous ne vieillissons pas," répondit-il, "à moins de le vouloir. En fait, la plupart d'entre nous ne tiennent pas à conserver indéfiniment une forme enfantine. Nous grandissons tous d'une certaine façon, mais à un certain moment nous choisissons de vieillir ou non."

"Pourquoi as-tu fait ce choix?" demanda-t-elle. Il rit; c'était un rire profond et plein.

"Toujours pleine d'audace je vois, ou alors... peut-être y a-t-il toujours une enfant dans ce corps de femme?" Chihiro ne parvint pas à élucider s'il s'agissait d'un compliment ou d'une insulte.

Il vient au bureau et s'assit. Il y avait une élégance si naturelle dans ses mouvements...

"Arrête!" se dit-elle, "tu le regardes comme s'il était un cheval que tu vas acheter. Relève un peu le niveau de tes pensées, et concentre-toi, tu n'es pas encore tirée d'affaire!"

"Je croyais que Yubaba voulait me voir?" dit-elle.

"Elle voulait," répondit-il, "mais je suis revenu beaucoup plus vite qu'elle n'aurait pu l'imaginer, et j'ai réussi à t'intercepter." Il prit un verre. Chihiro regarda le bureau et vit, posés dessus, une élégante bouteille remplie d'un liquide pétillant, et deux verres de cristal.

"Mais, il n'y avait rien sur ce bureau il y a un instant." pensa-t-elle. Elle saisit un verre et prit une petite gorgée du liquide blanc et trouble. On aurait dit une liqueur de fraises pétillante, corsée, et glacée. Ca la glaçait et ça la réchauffait en même temps.

Elle inspira à fond, et expira en chassant les mèches de son visage. Après un instant d'intense réflexion, Haku fit un petit sourire résigné.

"Tu sais, je pensais qu'après tout ce temps, j'aurais plein de choses à te dire, mais maintenant je ne trouve rien." Chihiro perçut qu'en disant cela, il se dépouillait de son personnage, et renonçait à jouer les divinités effrayantes; elle se sourit à elle-même.

"On dirait que je ne suis pas la seule à savoir jouer des rôles."

"Je pensais la même chose," dit-elle tout haut. "Mais rien de ce que je voulais dire n'a l'air tellement important, maintenant."

"Bon," dit-il en se mettant à l'aise. "Commençons par le commencement. Tu es ici par hasard, comme l'autre fois, n'est-ce pas?"

"Comment le sais-tu?" demanda-t-elle.

"Un petit oiseau me l'a dit," répondit-il.

"D'accord, garde tes secrets," dit-elle en souriant. "Oui, je suis arrivée ici sans le faire exprès, il y avait une fille avec moi, elle s'appelle Linca. Sais-tu où elle est?" Le visage de Haku s'assombrit un instant.

"On s'en occupe," dit-il.

"Mais où est-elle? Est-ce qu'elle va bien? Où est-elle allée?" insista Chihiro.

"Elle va très bien et tu la verras bientôt."

"Encore des secrets," pensa-t-elle, qu'y avait-il là-dessous? Chihiro prit une autre gorgée du machin-fraise.

Haku soupira et posa son verre.

"Bien que je sois content de te revoir, nous devons commencer à organiser ton retour."

"Mon retour?" Chihiro resta interloquée. Durant toute la semaine qu'elle avait passée dans cet endroit, elle n'avait pas pensé une seule fois à son monde.

"Oui, tu vas rentrer chez toi." Il vit son air perplexe. "Ecoute, tu ne pensais pas sérieusement que tu pourrais rester ici?" Le visage de Chihiro s'empourpra - bien sûr que si, elle pensait rester.

"C'est totalement hors de question," dit Haku en secouant la tête, ce qui fit miroiter ses cheveux. "Tu ne peux pas rester dans ce monde; ce n'est pas un endroit pour les humains." Chihiro n'était pas disposée à entendre ce raisonnement, qu'elle avait déjà trop entendu. Chaque fois qu'elle ne pouvait pas comprendre, pas faire quelque chose, la seule explication qu'on lui servait, c'était qu'elle était humaine.

"Pourquoi? Ca te dégoûte à ce point, d'être près d'une humaine?" fit-elle sèchement, mais l'instant d'après elle regretta sa phrase, en voyant l'air blessé sur son visage. Haku ferma à demi ses paupières.

"Quelle expression reptilienne," pensa-t-elle.

"C'est pour toi que je m'inquiète; beaucoup d'esprits ont une mauvaise opinion de votre espèce, et ils n'ont pas complètement tort. Ce monde est dangereux, tu t'imagines peut-être que c'est comme dans un conte de fées, mais si tu crois ça, tu as tort. Ici, tu peux saigner aussi facilement que chez toi, et la magie peut te faire des choses dont tu n'as même pas idée." Sa voix évoquait un sifflement menaçant.

"Et alors, si je veux prendre le risque!" cracha-t-elle en retour.

"Moi je ne le veux pas," répondit-il. Cette phrase retira le dard que les précédentes venaient de planter, et Chihiro sentit fondre sa colère. Une partie d'elle, la plus têtue, aurait bien crié: "Mais qu'est-ce vous avez tous, à me dire ce qui est bien pour moi!" Mais à Haku elle répondit...

"Je t'en prie... je t'en prie ne me renvoie pas. J'étais malheureuse là-bas, je veux rester." Des ses yeux grands ouverts, elle lui adressa un regard qui était l'expression parfaite de la sincérité. "Je t'en prie," dit-elle dans un murmure. Les yeux verts la dévisagèrent un long moment.

"Non," dit-il avec douceur. "Il faut que tu retournes, que penseraient tes parents?" Chihiro fit une grimace. Ses parents, ils seraient évidemment dans tous leurs états.

Haku se leva.

"Je regrette, mais c'est ainsi que les choses doivent se passer. J'ai mes raisons. Je te ramènerai dans deux jours." Pour Chihiro, c'était clair, elle était congédiée. Elle se leva, un peu chancelante, l'effet de la potion de Kamaji commençant à se dissiper. Elle ne comprenait pas bien les dernières paroles de Haku, mais quelle importance, puisqu'elle repartait? Elle s'inclina très bas.

"Merci de m'avoir reçue, Nigihayami Kohaku Nushi." Haku la regarda sévèrement. Elle avait prononcé son nom complet comme on profère une insulte.

Sans rien ajouter, elle quitta son bureau; il l'appela mais elle se contenta de refermer la porte, et elle s'engagea dans le couloir d'un pas hésitant. Des larmes vinrent lui troubler la vue. A nouveau, elle pleurait; il lui sembla que ces derniers temps elle n'avait guère cessé de pleurer.

"Je ne veux pas retourner," dit-elle, en sanglotant. "Je ne peux pas, je ne veux pas." Elle trébucha, et réalisa qu'elle tremblait. Elle haletait et reniflait mais n'arrivait pas à arrêter ses larmes.

"Il ne veut pas de moi ici. Où puis-je aller maintenant?" gémit-elle, seule dans le corridor.

"Je ne retournerai pas," dit-elle dans un murmure; à ce moment ses jambes lui firent défaut, et elle s'affaissa sur le sol.


Haku était devant la fenêtre et regardait dans le vague lorsqu'il entendit qu'on faisait glisser le paravent.

"Un petit oiseau me l'a dit!" couina Linca, "pourquoi ne pas lui avoir dit?"

"C'est déjà assez compliqué pour elle. Tu n'aurais pas dû l'amener ici."

"Oh ça va, le dragon!" dit sèchement Linca. "Avec tout le respect que je te dois, tu ne l'as pas vue comme je l'ai vue moi, elle était toute timide, toute réservée, sa volonté était complètement écrasée. Ses parents pensaient qu'elle était folle, elle souffrait. J'aurais dû faire quoi?"

"Ton travail," gronda-t-il. "Je t'ai envoyée là-bas pour t'assurer qu'elle allait bien, et pour l'aider à se réintégrer dans son propre monde. Au lieu de ça tu l'as amenée ici, et tu lui as mis dans la tête des idées qui ne peuvent engendrer que des déceptions." La colère du dragon fit frémir Linca mais elle tint ferme.

"Oh, mon boulot, je l'ai fait. J'ai même essayé de lui trouver un petit ami." A ces mots Haku releva brusquement la tête ete plissa les yeux.

"Tu étais là pour l'aider, pas pour faire l'entremetteuse!" siffla-t-il, et un grondement de colère se fit entendre dans sa gorge.

"Il va me montrer les dents?" pensa Linca; Haku la dominait de sa hauteur, et elle était parfaitement consciente de l'immense pouvoir qu'il pouvait déchaîner. Elle était intimidée mais refusait de le laisser paraître.

"Et quel meilleur moyen de l'enraciner dans son monde, à part un homme, et peut-être des enfants?" Haku se détourna d'elle et se mit à regarder par la fenêtre, le corps raidi et les mâchoires serrées.

"Mais elle a rejeté tout ça; elle désirait toujours, après toutes ces années, retrouver un endroit où elle n'a passé que quelques jours. J'ai vu que c'était peine perdue, alors je l'ai ramenée à la maison."

"Elle n'est pas sensée être ici, elle est une humaine, et c'est dangereux." protesta-t-il.

"Dangereux pour qui?" rétorqua Linca, "pour toi ou pour elle?" Linca n'obtint pas de réponse car Haku venait de pousser un cri:

"Chihiro!" il sortit brusquement de la pièce, et courut dans le couloir, jusqu'à l'endroit où la jeune femme était affalée en un tas pitoyable. La tirant doucement à lui, il la remit sur ses pieds.

"Pardon," murmura-t-il en écartant les mèches qui recouvraient son visage. Puis il la souleva dans ses bras et la ramena à ses appartements.

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