"Le courage de l'esprit"
Chapitre 11 : On est jamais mieux que chez soi
Chihiro dut faire un réel effort pour ouvrir les yeux. Lorsqu'elle y parvint, le monde entier semblait tournoyer autour d'elle. Elle était désorientée et n'arrivait pas à reconnaître les choses qui l'entouraient. Finalement, sa vision s'accommoda. Elle se trouvait dans une grande pièce, et son lit faisait face à de larges fenêtres habillées de tentures noires.. Elle était couchée au milieu du lit, sur des oreillers doux et duveteux, sous une couverture blanche rembourrée de plumes. Elle se regarda et s'étira. Elle était tout à fait nue sous cette espèce de couette ! Son regard erra dans la pièce et c'est à ce moment qu'elle aperçut l'autre occupante de la chambre. Linca était assise sur une chaise à côté du lit. Elle était affaissée sur le côté ; ses mains et son visage reposaient sur le lit. Du moins, elle crut reconnaître Linca - ses cheveux étaient d'un blond si pâle qu'ils paraissaient blancs, ils évoquaient la neige vierge. Sa peau aussi était pâle et légèrement bleutée; elle avait presque l'air d'une morte. Chihiro se mit péniblement en position assise, se couvrant le corps avec la couverture. Elle posa sa main sur la tête de la jeune femme, qui remua.
"Linca !" souffla-t-elle.
"Hmmm", Linca tenta de se réfugier sous la couverture.
"Linca, grouille, ton cours de maths est à neuf heures !" lui chuchota Chihiro dans l'oreille. Linca se redressa brusquement sur sa chaise et regarda autour d'elle.
"Je suis réveillée !" Elle se frotta les yeux, "je suis à la bourre de combien ? Est-ce j'ai le temps de..." Elle regarda Chihiro. "Ca, c'était pas sympa, T'chi." Chihiro sourit, puis écarquilla les yeux. Ceux de Linca étaient totalement blancs, ils n'avaient ni iris ni pupille, et ses lèvres étaient exsangues et bleues. Elle était belle pourtant, étrangement belle.
"Et toi, c'était sympa, peut-être, de m'avoir caché ton grand secret ?" répliqua Chihiro ; Linca fronça les sourcils.
"Je voulais te le dire, vraiment, mais avant tout je devais voir comment tu te débrouillais dans le monde des humains. De savoir que ta meilleure amie était un esprit de terre, ça aurait perturbé ta conception des choses, je pense." Elle bailla, "d'ailleurs, toi-même tu ne m'as rien dit de ton séjour ici, ou alors, seulement d'une manière indirecte." Chihiro sourit narquoisement.
"Il ne faut pas m'en vouloir pour ça. Tout le monde pensait que j'étais folle, même moi, des fois."
"Bon, enfin, quelle importance maintenant ?" dit Linca en prenant sa main, "Je t'ai ramenée chez toi."
"Sauf que maintenant, il faut que je reparte." marmonna Chihiro, se rappelant toute sa conversation avec Haku.
"Lui ! Ne t'en fais pas trop pour ce que t'a dit le grand méchant dragon, il se donne des airs de dieu suprême, mais il a un point faible, et c'est toi. Je suis sûre que si tu le supplies en faisant les yeux doux, en battant des cils et tout, il te laissera rester."
"J'ai déjà essayé," dit Chihiro, honteuse en y repensant.
"Vraiment ?" Linca pencha la tête sur le côté, "Je suis fière de toi, ma fille." Elle étendit la main et ramena sur Chihiro la couverture qu'elle avait laissé glisser.
"Au fait, Lin et moi on a éjecté l'homme-dragon de la chambre avant de faire ta toilette. Je dis ça, juste pour le cas où tu te poserais des questions." Chihiro rit - Linca la faisait toujours rire.
"On s'égare. Qu'est-ce que tu faisais, au juste, dans le monde des humains ? Pourquoi es-tu devenue mon amie ? En fait, étais-tu vraiment à l'université ? Qui t'a donné une apparence humaine ?" Linca leva les mains.
"Eh, pas si vite." Elle jeta un oeil par dessus son épaule, du côté du shoji (1). "Je répondrai à toutes tes questions plus tard, je te le promets, mais d'abord il faut qu'on mette un peu d'ordre dans tes affaires."
Elle se leva et alla frapper légèrement sur le shoji.
"Elle est réveillée." dit-elle tranquillement. La cloison coulissa bruyamment et Haku entra. Ses cheveux étaient légèrement ébouriffés, mais hormis cela son apparence n'avait pas changé. Il vint vers le lit, et un bol fumant apparut soudain dans ses mains tendues.
"D'où ça sort, ça ?" demanda Chihiro. Il s'assit sur la chaise de Linca. Linca quitta la pièce et referma le shoji derrière elle, non sans avoir d'abord fait un grand clin d'oeil à Chihiro."
"De la cuisine." répondit Haku. "Je l'ai juste transporté ici."
"Alors, tu ne peux pas créer des choses à partir de rien ?" La question fit sourire Haku.
"Non. Je pourrais créer une illusion, mais tu ne pourrais pas la manger. Il tint sa main au-dessus du bol, qui émit une lumière bleue pendant un instant, puis il entreprit de nourrir Chihiro à la petite cuillère. On aurait dit de la bouillie de riz. Chihiro accepta la première becquée, mais ensuite elle dit :
"Tu sais, je pourrrais me nourrir toute seule."
"Maintenant, on cesse de parler et on mange," dit-il avec sévérité. La saveur de la bouillie était agréable, et Chihiro ne protesta pas davantage. Bientôt le bol fut vide. Haku le déposa, puis il se pencha pour remonter la couverture sur Chihiro, comme Linca l'avait fait.
"Il faut que tu restes au chaud," murmura-t-il. La vision des épaules nues de Chihiro sembla distraire ses pensées. Elle percevait des senteurs d'herbes sur lui ; était-il allé voir Kamaji ? Il se redressa sur sa chaise.
"Pourquoi ne pas m'avoir dit que tu souffrais de Pâle-Vie ?" Embarrassée, Chihiro pinçait nerveusement la couverture.
"Je ne sais pas, je pense que j'étais en colère contre toi, et puis, à quoi bon tenter de guérir puisque de toute façon j'allais repartir ?" Il la regarda, ses yeux verts semblaient soucieux.
"C'était bête de ta part. Sais-tu à quel point cette maladie est dangereuse ? Pourquoi souffrir si tu n'es pas obligée ?" Elle haussa les épaules.
"C'était juste une question d'amour-propre", marmonna-t-elle.
"Ton amour-propre, il aurait pu te tuer, surtout après la concoction que Kamaji t'a administrée."
Voilà pourquoi il était allé en bas. Il avait dû passer un savon à Kamaji. A présent ses yeux étaient durs et remplis de colère.
"Tu n'as pas changé d'avis, n'est-ce pas ?" fit-elle d'une petite voix timide. Les yeux se radoucirent, il secoua la tête, ce qui fit chatoyer ses cheveux aux reflets verts.
"Non, en fait je suis encore plus décidé qu'hier. Tu dois repartir chez toi, le monde des esprits est trop dangereux. Il est malsain pour toi de vivre ici." Il regarda son visage mince et pâle, et ses yeux sombres et profonds qui le fixaient d’un regard implorant. Cependant sa résolution ne faiblit aucunement. "Je t'ai dit que j'avais mes raisons. Si tu restais ici, à moins de devenir à nouveau une employée sous contrat, tu serais obligée de justifier ton existence parmi nous devant le Seigneur et la Dame eux-mêmes. Et même s'ils acceptaient de t'intégrer, tu serais liée à ce lieu, et tu ne pourrais plus jamais retourner chez toi. Tu ne reverrais plus jamais tes parents ni tes amis."
"Chez moi, c'est ici", fit-elle tout bas. "Je veux bien travailler à nouveau sous contrat ; ce ne serait pas une si mauvaise solution. Il y a beaucoup de choses que je préfèrerais oublier."
"Jamais !" gronda-t-il d'une voix grave, qui venait des profondeurs de son être. "Il faudra d'abord passer sur ma charogne sanglante !" Chihiro en resta stupéfaite. Par moments, une férocité de carnivore semblait remonter en lui. Il continua avec plus de douceur : "Tu vois pourquoi tu dois repartir ?" dit-il, quémandant sa compréhension ; elle inclina la tête sans rien dire ; il soupira. "Je dois retourner à ma rivière. Mon travail là-bas n'est pas terminé." Il prit sa main droite dans la sienne. La main de Chihiro était chaude et douce, et semblait toute menue dans la sienne. De son pouce, il caressa le dos de cette main, puis il prit conscience de son geste et s'arrêta. Il lui jeta un coup d'oeil assez penaud. Puis ses préoccupations reprirent le dessus. Chihiro ne parlait guère, et ça ne lui ressemblait pas. "Elle prend tout ça très mal," pensa-t-il.
"Je vais repartir dans deux jours, ça te donnera le temps de te reposer avant de rentrer chez toi." Elle se contenta d'incliner à nouveau la tête, le regard posé sur la couverture. Il lâcha sa main doucement, presque avec regret. "Repose-toi bien, Linca s'occupera de toi. De toute façon, vous devez avoir des choses à vous dire." Il se leva, et alors qu'il allait sortir de la chambre, il se retourna. "S’il existait un moyen de te garder ici en toute sécurité, tu sais bien que je n’hésiterais pas." Elle releva finalement le regard et le fixa assez froidement dans les yeux. Elle vit, sur son visage, le besoin d'être compris, mais n'y répondit pas.
"Je sais," dit-elle, ses yeux sombres maintenant remplis de colère ; ce n'était vraiment pas juste ! Il soupira.
"Très bien Chihiro, tu n'as qu'à me détester si ça te fait du bien." dit-il entre ses dents. A l'étonnement de Chihiro, il sortit de la pièce en traversant le mur le plus proche.
Le cœur de Chihiro était lourd comme du plomb. Elle regarda la plaine qui s’étendait au loin par la fenêtre dont Linca avait ouvert les rideaux. Au lieu d’être recouverte d’eau comme dans son souvenir, elle était sèche. Neanmoins, elle ressemblait à une mer, une mer verte. Elle était vide de tout détail marquant, le chemin de fer excepté. Pourtant, malgré sa nudité, elle possédait une sorte de splendeur. Arriver si près du but, après s'être débattue pendant des années entre l'espoir et la folie... Cette chère Linca avait avait bien vu son désir, et elle avait fait ce qu'elle avait pu pour le réaliser. Celui qui lui arrachait tout au dernier moment, c'était cet être qu'elle désirait si ardemment comprendre. La douleur que cela lui causait était telle qu'elle n'aurait pas pu trouver de mots pour l'exprimer. Sentant naître des larmes, elle cacha son visage dans ses mains. Elle tenta d'arrêter ses larmes, mais elles vinrent quand même, et bientôt elle pleurait et sanglotait comme si son coeur allait se briser. Elle n'entendit même pas Linca entrer.
Des bras l'enlacèrent et une main caressa ses cheveux.
"T'chi," murmura-t-elle, "ce n'est pas si grave, et c'est peut-être bien comme ça. Il a peut-être raison. Je n'aurais pas dû t'amener ici."
"Non," dit Chihiro en reniflant. "Je suis heureuse que tu l'aies fait, mais ça fait mal de penser que je vais devoir m'en aller. C'est ici que je me sens chez moi." Linca soupira.
"Sais-tu que les humains sont tous attirés par ce lieu ? Ils trouvent sa magie et son pouvoir irrésistible. Es-tu sûre que ce n'est pas la même chose pour toi ?"
"Linca, toi qui me connaissais dans mon propre monde, qu'en penses-tu ?"
"Je pense que ta place est ici, que ton âme est ici." Linca essuya le visage de Chihiro avec un linge humide.
"T'chi, tu veux absolument rester ?" demanda Linca.
"Je le veux plus que tout.", répondit Chihiro, la voix rauque. Pour mieux voir son amie, Linca s'approcha de Chihiro en se tortillant sur le lit. De ses yeux blancs, elle la considéra pensivement.
"Eh bien, pourquoi ne pas fausser compagnie à Dragon-Tout-Puissant, et aller t'adresser à quelqu'un d'autre qui a du pouvoir ?"
"Zéniba ? Tu crois qu'elle sera d'accord pour m'aider ?"
"Elle t'aidera, pour ça il suffit que tu te pointes à sa porte," répondit Linca en souriant. "Ta grand-mère adoptive t'aidera de toutes les façons qu'elle pourra."
"Mais qu'en est-il de Haku ?" demanda Chihiro, "Il fait seulement ce qu'il croit être le mieux pour moi."
"Est-ce vraiment le mieux pour toi ?" s'enquit l'esprit.
"Non," murmura Chihiro.
"Alors fais à ton idée, tu n'es pas obligée d'écouter Son Excellence." Chihiro fronça les sourcils.
"Je vais y aller comment ? Je n'ai pas de tickets de train."
"Pour quoi faire, des tickets ?" gloussa Linca, "Je te lancerai un sort pour te donner un petit surcroît de force, et tu n'auras qu'à grimper sur les tampons arrières et te laisser emmener." L'idée tentait Chihiro, elle dut l'admettre.
"Mais, et toi ?" demanda Chihiro.
"Je distrairai Sa Majesté. Je me débrouillerai pour exciter Yubaba, ou quelque chose comme ça."
"Il sera vraiment furieux quand il découvrira ma fuite." dit Chihiro, mais elle ne put s'empêcher de sourire.
"Eh alors ?" dit Linca, "il ne me fera pas parler, et tu seras en sécurité chez Mamie." Chihiro hésitait encore.
"Allez T'chi, c'est la meilleure idée que je puisse trouver ; je veux que tu restes, je n'ai jamais eu d'amie, à proprement parler, avant toi. Si tu t'en vas d'ici, je ne pourrai pas te suivre sans le pouvoir de ce dragon, et je ne pense pas qu'il voudra refaire ce qu'il a fait la dernière fois. A ce qu'on dit, il aurait dormi pendant presque un mois après m'avoir envoyée, ça l'a presque tué." Chihiro sourit.
"J'irai, comme tu as dit, si tu me racontes toute l'histoire."
"Je te raconterai tout ça quand tu seras chez Zéniba. Pour le moment, reste ignorante et naïve et tout ; tu as besoin de te reposer."
"D'accord Linca, je te remercie." Chihiro bailla, elle avait vraiment sommeil.
"Hé, à quoi servent les amis ?" Linca se dissipa dans l'éther. Chihiro s'allongea dans son lit.
"Les gens d'ici, ça leur arrive de se servir d'une porte ?" se demanda-t-elle, tandis que son esprit succombait au sommeil.
(1) shoji : cloison coulissante en papier translucide monté sur une trame de bois.
C'est un élément typique des maisons traditionnelles japonaises. N.D.T.

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