"Le courage de l'esprit"
Chapitre 13 : Confrontation
D'agréables odeurs de cuisine tirèrent Chihiro de son sommeil. Ses narines frémirent, chatouillées par des parfums aussi délicieux qu'appétissants.
"Miam," se dit-elle, et son estomac gargouilla. Elle roula hors de sa natte posée sur le sol, se débarbouilla dans la cuvette, et noua ses cheveux en arrière. Puis elle franchit les rideaux qui partageaient la pièce en deux.
Grand-mère était à son fourneau et remuait le contenu d'une vaste marmite en fonte. Sans-Visage, à la table, battait des oeufs. Chihiro y prit place et apprécia la chaleur du fourneau, car la chemise de nuit en lin que Zéniba lui avait passée était un peu mince.
"Tu vas pouvoir manger très bientôt, ma chérie," dit Grand-mère. Cinq minutes plus tard, Chihiro se retrouva avec un énorme bol rempli d'une savoureuse bouillie de flocons d'avoine.
"Je veux te voir tout manger. Tu as besoin de reprendre des forces, et puis il faut que tu te remplumes un peu." Chihiro sourit et attaqua la bouillie.
Elle en était à la moitié lorsque Bo pénétra, non sans contorsions, dans la pièce. Il était couvert de boue des pieds à la tête. Après toute cette pluie, le Fond de l'Etang n'était plus qu'un marécage. Grand-mère secoua la tête.
"Tu as vu dans quel état tu es ! Enfin bon, assieds-toi, on te lavera plus tard." On mit un bol devant Bo.
"Mais je n'ai pas faim, Tatie." Chihiro s'étouffa presque. "Je veux jouer avec Sen !" dit-il d'une voix geignarde.
"Tu pourras sortir jouer quand tu auras mangé. Sen et moi nous devons parler." Bo fit la moue mais ne discuta pas. Il retourna se balader à l'extérieur après avoir englouti sa nourriture. Sans-Visage mit une tasse de thé dans les mains de Chihiro et lui offrit des biscuits sur un plateau.
"Non, j'en peux plus !" dit-elle en riant, "Je vais éclater."
Grand-mère s'assit.
"Maintenant, ma chérie, raconte-moi tout." Chihiro se lança dans son récit. La sorcière sourcilla à plusieurs reprises, comme si elle trouvait l'histoire pénible à entendre, mais elle s'abstint de l'interrompre.
"Et j'ai vu qu'il allait s'entêter, dans sa décision. Ca m'a tellement contrariée que je me suis échappée, pour ainsi dire..." Chihiro conclut par ces mots ; Zéniba soupira.
"Eh bien, tu me mets dans une situation délicate, ma chérie. Mon premier réflexe serait de te renvoyer dans ton monde, mais tu n'y serais plus à ta place. Il faut que nous fassions en sorte de te lier à ce monde-ci, et ce ne sera pas facile."
"Alors comment puis-je devenir liée à cet endroit ?"
"Premièrement, il faut que le Seigneur et la Dame t'en estiment digne. Deuxièmement, tu dois toi-même justifier ton existence ici. Et troisièmement, tu dois trouver trois puissants esprits pour parler en ta faveur."
Chihiro fronça les sourcils. "Vous avez raison, c'est difficile."
"Ne te tourmente pas, ma chérie, tu es faite pour ce monde, c'est très clair."
"Que voulez-vous dire ?" demanda Chihiro.
"Je veux dire que ton irruption ici, survenue non pas une mais deux fois, n'est pas l'effet du hasard. Le sort dirige ton destin d'une main ferme. Compte tenu de cela, je serai heureuse de parler en ta faveur."
"Oh Grand-mère ! Vraiment !" Chihiro serra la vieille femme dans ses bras.
A ce moment précis, les fenêtres furent secouées par un déplacement d'air. Chihiro se raidit, devinant quel visiteur venait ainsi de s'annoncer.
"Oh la la !" murmura-t-elle en se tassant sur sa chaise. Il l'avait trouvée, et vite. Elle regarda Zéniba ; la vieille sorcière sourit.
"Surprise ?" demanda-t-elle ; Chihiro fit oui de la tête.
"Tu ne devrais pas. Les dragons sont des créatures têtues."
La porte s'ouvrit d'un coup, faisant crier ses gonds. Haku entra quelques secondes plus tard. Du moins, Chihiro crut le reconnaître. Ses cheveux noirs aux éclats verts étaient ébouriffés et ses vêtements immaculés tout chiffonnés. Livide comme un cadavre, il pénétra à grandes enjambées dans la pièce et s'inclina avec raideur devant Zéniba. Celle-ci inclina la tête en retour, réprimant difficilement un sourire. Puis il fixa longuement Chihiro de ses yeux verts. Elle crut que son coeur allait s'arrêter. Une envie de courir vers la porte et de s'enfuir la saisit. Ce regard, c'était celui d'un prédateur prêt à fondre sur sa proie ; c'était un regard affamé, avide, altéré par le désir de la mise à mort. Pourtant c'est la colère froide émanant de lui qui était la plus effrayante. En même temps que la peur, le doute la saisit : et s'il était vraiment un danger pour elle ? Et si c'était justement pour ça qu'il voulait la renvoyer chez elle ?
Elle n'eut guère le temps d'y penser, car il s'approcha vivement, la saisit fermement par le bras et la força à se lever.
"Haku... Je..." Les yeux d'émeraude lui lancèrent un regard furieux, la défiant de parler davantage. Du coup, elle se tut, et l'instant d'après, elle se retrouva traînée vers l'extérieur. Quelle force il avait ! Sa main la serrait à lui en faire mal. Elle tenta de dégager son bras, freina des talons, mais il la tirait toujours. Il franchirent ainsi la porte, qui se referma derrière eux.
Zéniba et Sans-Visage se regardèrent.
"Eh bien, ça ne s'est pas trop bien passé," dit-elle, puis elle se mit à rire. "Ca risque d'être plutôt amusant." Elle fila à la fenêtre. Sans-Visage fit un "Euh" désapprobateur.
"Ah tais-toi," dit Zéniba, "tu me gâches toujours le plaisir. Je veux juste m'assurer qu'ils ne vont pas s'étriper."
Une fois dehors, Haku lâcha enfin Chihiro, qui en fut si surprise qu'elle fit un plongeon sur le côté et s'étala dans la boue. Il se pencha pour l'aider à se relever, mais elle l'esquiva et se remit debout toute seule. Sa chemise de nuit était trempée et maculée de boue. Elle était en colère à présent. "Comment oses-tu me traiter comme ça ! Je ne suis pas ton caniche, tu n'as pas à me traîner !" Il se tint devant elle les poings serrés ; ses yeux étaient froids comme la mort, mais quand il parla, sa voix était tout-à-fait calme :
"C'est idiot, ce que tu as fait. Tu aurais pu te faire mal, même te tuer. Sais-tu ce qui serait arrivé si tu t'étais fait prendre, quand tu faisais la passagère clandestine sur ce train ?"
"Il ne s'est rien passé et je vais très bien..." répliqua-t-elle d'un ton cassant, mais il l'interrompit par un grondement.
"Tu aurais été obligée de servir sur ce train pendant un an et un jour, et je n'aurais rien pu y faire." Mais elle était à présent aussi échauffée qu'il était froid.
"Ah oui, ça, ça t'aurait vraiment énervé, n'est-ce-pas ? Une chose en dehors de ton pouvoir ! Eh bien en fait, j'aurais peut-être dû me faire prendre. Là au moins je serais restée."
"Chihiro, je pensais que tu comprenais..."
"Ah ouais je comprends..." cracha-t-elle - son sale caractère prenait le dessus, des années de maîtrise de soi filaient à vau-l'eau - "... je comprends que tu veux me voir dégager !"
"Non !" A son tour il élevait la voix. "Je ferais n'importe quoi pour te garder, tu crois vraiment que je veux te renvoyer dans un endroit où tu ne seras pas heureuse ? Mais c'est là qu'est ta famille, et c'est là que tu seras en sécurité."
"Très touchée de ta sollicitude !" fit-elle d'un ton sarcastique.
"OUI, JE M'INQUIETE POUR TOI !" rugit-il "Je m'inquiète plus que tu ne pourras JAMAIS l'imaginer ! As-tu seulement idée de ce que j'ai pu ressentir ? J'avais le pouvoir d'entrer en contact avec toi, mais je ne pouvais pas te trouver. J'ai cherché pendant des années, je pouvais seulement espérer que tu allais bien, j'ai été tourmenté sans cesse par des rêves où je te voyais pleurer et crier mon nom. Parfois ta voix était pleine de colère, parfois elle était si suppliante que mon coeur aurait pu se briser. J'ai envoyé Linca pour te trouver, pour voir comment tu allais, pour t'aider si tu en avais besoin. Mais maintenant tu es ici et je ne peux garantir ta sécurité."
Elle devina qu'il en avait dit plus qu'il ne l'aurait voulu, et seulement parce qu'elle l'avait provoqué. Pendant un instant, les yeux verts avaient révélé une intense souffrance, puis ils s'étaient à nouveau durcis.
"Maintenant tu vas venir avec moi, consciente ou inconsciente. Je te ramène chez toi."
"JE SUIS CHEZ MOI !" cria-t-elle, prenant à témoin le ciel matinal. De son doigt pointé, elle toucha la poitrine de Haku, sans se soucier de sa taille ni de sa force. "Mets-toi bien ça dans ta tête de lézard, mon petit dragon : Je ne suis pas ta chose. C'est ma vie et je la vis comme je veux. Tu te préoccupes de ma sécurité, soit, mais si j'ai envie de prendre des risques, c'est mon problème. Dans le monde des humains, je pourrais me promener dans la rue et me faire agresser, violer ou tuer, ou même les trois à la fois ! Il y a autant de risques d'un côté que de l'autre, tout ce qui change c'est les armes, ici la magie, là-bas les armes à feu. Je veux rester. Je ne doute pas que tu puisses facilement me faire perdre connaissance, et me ramener en me traînant. Mais franchement, c'est comme ça que tu veux me traiter ? Pour ce qui est de tes mauvais rêves, crois-moi, ça ne s'arrangera pas, je ferai ce qu'il faudra pour que tu n'aies pas un instant de paix. Je hais ce monde là-bas, ma place est ici, avec toi..."
Elle ménagea un silence, et lorsqu'elle vit la surprise se dessiner sur son visage, elle ajouta rapidement : "...et avec Lin, Kamaji, Linca et Grand-mère." Etait-ce une illusion, ou bien avait-il vraiment adouci son regard, esquissé un sourire ? Elle poussa un grand soupir, et sa colère reflua, la laissant tremblante, tandis que l'adrénaline se dégradait dans ses veines. "Je sais ce que je dois affronter. Je ne suis pas aussi fragile que j'en ai l'air. Oui, je suis une mortelle, je peux mourir, mais il en va de même pour les esprits." Elle fit un pas en arrière et se débarrassa de son attitude agressive. "Je sais ce que je dois faire pour pouvoir rester et conserver ma liberté. Je sais que je vais devoir tout laisser derrière. Si je suis prête à faire cela, pourquoi ne peux-tu de ton côté avoir confiance en moi ? Je ne suis plus une enfant. S'il te plaît, accepte ma décision." Il regarda le sol, laissant ses mèches aux reflets verts recouvrir son visage.
"C'est juste que tu es si naïve. Tu ne sais rien de cet endroit et tu ne peux même pas te défendre, ni physiquement ni par la magie." Relevant la tête, il la regarda et sourit bizarrement. "Tu as grandi, ça ne m'avait pas échappé. Tu es devenue une jeune femme très attirante." Les joues de Chihiro se colorèrent. Ne sachant pas trop à quoi s'en tenir, elle ne releva pas le compliment. Haku poursuivit sur un ton plus sérieux : "Tu es vraiment sûre de ta décision ?"
"Oui, je le suis." répondit-elle. Il s'avança vers elle et posa les mains sur ses épaules.
"Alors très bien, je t'aiderai et je parlerai en ta faveur."
"Merci," murmura-t-elle. Elle hésita, se demandant si elle devait le serrer dans ses bras ou quoi ; tout-à-coup elle prit conscience de sa stature imposante. Son ventre se noua à l'idée de l'enlacer. Elle avait peine à croire qu'elle venait de lui hurler à la figure. Il la libéra de son dilemme en disant :
"Bon, avant qu'on reparte, tu ne crois pas que tu devrais t'arranger un peu ?" Elle se regarda. Elle savait que sa chemise de nuit était irrémédiablement sale, mais elle ne s'était pas aperçue que l'eau l'avait rendue transparente, ni qu'elle lui collait au corps, aux endroits les plus embarrassants.
"Ah !" glapit-elle. N'ayant pas assez de mains pour tout cacher, elle se contenta de croiser ses bras et rougit à en devenir cramoisie.
"Entendons-nous bien," dit-il avec un sourire un peu gamin, "ton style actuel n'est pas mal, il a tout pour accrocher le regard, mais disons qu'il est quand même un peu spectaculaire."
"Espèce de cochon, fais plutôt quelque chose pour m'aider !" dit-elle sèchement. Il leva les bras en signe de reddition.
"A vos ordres, belle dame," fit-il avec un petit rire. Chihiro éprouva une sensation bizarre, comme un frisson glacial qui lui parcourait l'échine. Une demi-pinte d'eau dégoulina de l'ourlet de sa chemise de nuit, mouillant ses pieds nus.
"C'est mieux, comme ça ?" demanda-t-il, souriant toujours.
"Beaucoup mieux," dit-elle avec un regard furieux, avant de vérifier sa tenue : elle était de nouveau complètement sèche et opaque. Même la boue était partie. Chihiro sourit malgré elle. Linca avait raison, la magie la fascinait.
Il toussa pour solliciter son attention.
"Maintenant tu devrais te reculer un peu, je pense." Elle fronça les sourcils.
"Et pourquoi ?"
"Parce que si nous voulons mettre moins d'une semaine à rentrer, je dois changer de forme."
"Ah... d'ac... d'accord." bégaya-t-elle, d'un air un peu bête. Il était si facile d'oublier qu'il n'était pas humain. Elle s'écarta de lui, attendant avec curiosité la transformation. Il y eut un éclair aveuglant. Lorsqu'elle recouvra la vue, le dragon lui apparut dans toute sa splendeur ; avec son corps long comme un collier brillant d'écailles nacrées, sa crinière d'un vert soyeux, ses cornes effilées... Les yeux, cependant, étaient les mêmes ; la profonde intelligence de leur regard, à elle seule, aurait dissuadé quiconque de le considérer comme une sorte d'animal. Chihiro ne put s'empêcher de le contempler pendant un moment.
"Il est magnifique !" se dit-elle, avant de faire un effort pour reprendre ses esprits.
"Tu l'as fait exprès !" fit-elle d'un ton accusateur. "Tu savais bien que j'avais envie de te voir te transformer, hein ?" De la gueule sortit une langue pendante, et les yeux brillèrent d'amusement. C'était clair, il se moquait d'elle. Enervée, elle se hissa sans aucune élégance sur son échine et agrippa les cornes. Elle se souvint qu'elle devait enserrer le corps avec ses genoux pour éviter de glisser. Cela l'obligea à remonter sa chemise de nuit jusqu'à des hauteurs inhabituelles dans la bonne société. Un instant, elle fut tentée d'arracher carrément le bas, mais elle repoussa cette idée. Après tout, c'était un cadeau. Haku décolla et s'éleva à toute allure vers les nuages.
Zéniba soupira en les voyant partir.
"C'est bien quand tout fonctionne comme on l'avait prévu, n'est-ce-pas, mon ami ?"
"Euh," dit Sans-Visage.
Bo revint dans la pièce, après avoir assisté à toute la confrontation, sans se faire remarquer des protagonistes.
"Tatie ?"
"Oui ?" répondit la sorcière. La figure joufflue de Bo était l'image même de la confusion.
"Il se passe quoi ?" Zéniba sourit.
"Je t'expliquerai quand tu seras plus grand."

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