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"Le courage de l'esprit"
Chapitre 15 : L'inconvénient d'être une humaine

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Haku l'envoya chercher pour le déjeuner. Elle le fit attendre deux heures, et l'aurait fait lanterner plus longtemps encore si Linca n'avait menacé de se trancher les veines si elle n'y allait pas. Arrivant en renfort, Lin prit l'affaire en main : elle traîna quasiment Chihiro jusqu'à l'ascenseur, la fourra dans la cabine, et abaissa elle-même le levier. Une fois dans le couloir, Chihiro marcha aussi lentement que possible ; cependant, parvenue à la porte, elle entra brusquement et sans frapper.

Penché sur son bureau, Haku écrivait, ses cheveux sarcelle masquaient son visage. Il leva les yeux à son arrivée.

"Alors, te voilà enfin," dit-il, levant ses sourcils noirs, tandis que ses yeux émeraude lançaient des éclairs.

"Je m'occupais de Linca." Chihiro se campa résolument devant lui, les bras croisés, et lui lança un regard furieux et plein de défi. "Qu'est-ce que tu veux ?" fit-elle d'un ton sec. Il posa son pinceau et lui indiqua du geste le siège en vis-à-vis du sien ; Chihiro s'y assit.

"Je voudrais d'abord m'excuser." Chihiro en fut presque décontenancée, tant elle s'attendait à une lutte opiniâtre.

"Continue," dit-elle. Il soupira, et se passa les doigts dans les cheveux.

"J'ai eu tort ; même s'il fallait que je te ramène, la fin ne justifiait pas les moyens. Je n'avais pas le droit de faire ce que j'ai fait."

Chihiro approuva de la tête, avec un reste de circonspection.

"J'accepte tes excuses, mais c'est plutôt à Linca que tu devrais les présenter." Il inclina la tête, les yeux baissés.

"C'est vrai, et je le ferai, mais je dois d'abord régler quelque chose avec Yubaba." Chihiro fronça les sourcils. "Disons que ça fera partie des excuses." Sur ce, il lui mit dans la main un verre de cette chose qui ressemblait à du vin à la fraise. Elle en prit une petite gorgée, et sourit, charmée par la saveur extraordinaire du breuvage.

"Mais c'est quoi au juste, cette substance, Haku ?"

"Du vin de fraises-des-neiges (1), assez fameux d'ailleurs ; j'aime beaucoup." Chihiro en prit une nouvelle gorgée.

"C'est délicieux," dit-elle, toute souriante.

"On ne sert que les meilleurs crus dans ce bureau," dit-il, se calant dans son fauteuil, et se passant une main sur la nuque.

"As-tu des projets précis pour la suite ?" s'enquit-il. Chihiro secoua la tête.

"Non, pas vraiment."

"Bon, alors voilà, si tu restes encore une semaine ou deux… Les dieux vont bientôt se manifester, on pourrait simplement ne rien faire et attendre, mais…"

"Mais ?" répéta Chihiro. "Pourquoi y a-t-il toujours un mais ?" pensa-t-elle. Haku baissa son bras, l'air sérieux.

"Bon, supposons que tout se passe bien. Tu deviens liée à ce monde, tu te fais une place parmi nous. Mais… et tes parents ?"

Les joues de Chihiro rougirent de honte. Depuis plus d'une semaine qu'elle était ici, elle n'avait quasiment pas eu une seule pensée pour eux. Elle fixa le bureau, trop gênée pour regarder Haku dans les yeux. Se penchant au-dessus du plan de travail, l'homme-dragon plaça un doigt sous son menton et lui releva la tête. Elle vit que ses yeux étaient pleins de douceur et de compassion.

"Pourrais-je faire une suggestion ?" Le ton de sa voix était aimable, presque tendre.

"Bien sûr," répondit-elle. Cette réponse lui demanda un réel effort. Elle se sentait comme paralysée par son regard intense, et sa respiration s'était réduite à un souffle ténu. Il laissa retomber sa main, et Chihiro en ressentit une déception qu'elle ne parvenait pas bien à s'expliquer.

"Tu devrais aller les voir." Il leva les mains pour parer à ses protestations. "Juste un jour ou deux ; tu leur expliques ce qui s'est passé, et puis tu reviens."

Elle restait dubitative.

"Je vais te lancer un sort pour que tu puisses franchir les dimensions en toute sécurité." Elle fit oui de la tête ; il avait raison : sa famille s'imaginerait le pire, si elle disparaissait sans explication.

"Faut-il… faut-il que j'y aille aujourd'hui même ?" demanda-t-elle timidement ; il secoua la tête, et ses cheveux jouèrent avec la lumière.

"Non, durant les tous prochains jours, je pense qu'on va te garder ici." Il sourit et ses yeux pétillèrent.

"Oui, parce que c'est la fête du solstice dans deux jours ; il faut que tu restes pour en profiter. Linca ne me le pardonnerait jamais, si je t'envoyais chez toi avant qu'elle ait pu te faire essayer une certaine robe." Chihiro eut un petit rire, qu'elle interrompit en voyant que son visage redevenait sérieux.

"Est-ce que tout ceci te convient ? Est-ce que ça te parait déraisonnable ?". Le ton de sa voix était inquiet.

"Non," répondit Chihiro. "Non, pas du tout. Au fond, tu es quelqu'un de moins immoral que moi."

"Pas vraiment." dit-il ; A cet instant, il fronça les sourcils et tourna la tête de côté, comme pour écouter quelque chose. "Linca et Lin sont en train de se disputer, tu ferais mieux de descendre voir."

"Comment le sais-tu ?" Un sourire énigmatique se dessina sur les lèvres de Haku.

"Je peux les entendre d'ici ; je suis un dragon et j'ai une ouïe très fine." précisa-t-il. Chihiro se cala dans son siège, lui fit son sourire le plus étourdissant, et lui tendit son verre vide.

"Je crois que je vais les laisser se débrouiller entre elles." Ella agita son verre ; Haku le remplit à nouveau du liquide de la bouteille couverte d'enjolivures. Elle se réinstalla confortablement dans son fauteuil, croisa les jambes et se mit à boire le vin à petites gorgées.

"Je pourrais finir par y prendre goût." Elle soupira d'aise, les yeux mi-clos.

"Je n'en doute pas," répondit Haku, se resservant à son tour. Il la regarda par-dessus son verre, son regard rasant le rebord, et ses yeux verts s'emplirent de mystère. "Quelque chose me dit que je pourrais y prendre goût moi aussi…" murmura-t-il.


La dispute était terminée quand elle redescendit dans sa chambre. Chihiro était comme sur un petit nuage, trop heureuse pour que l'humeur boudeuse des deux femmes ne l'atteigne. Elle s'était entretenu avec Haku pendant une bonne heure, sans la moindre gêne, en totale harmonie. Il lui avait parlé de sa rivière, avec beaucoup d'enthousiasme.

"Elle est si belle, je voudrais pouvoir te la décrire, mais les mots ne t'en donneraient qu'une pauvre image."

"Je pourrai la voir, un jour ?" avait-elle demandé. Son visage s'était éclairé, il avait pris une expression impatiente, presque enfantine.

"Oui, j'aimerais bien te la montrer," avait-il dit, la voix calme mais les yeux brillants.

L'esprit de Chihiro s'était mis, timidement, à envisager une possibilité qui, plus tôt dans la journée, ne lui aurait semblé être qu'un fantasme de fille un peu niaise. Linca aurait bien ri si elle avait connu ces pensées. Cependant, le doute assombrissait un peu ses rêveries : cela, était-ce vraiment possible ?

"Bien sûr que non, nous sommes juste des amis !" se dit-elle, mais l'idée refusait de s'éclipser. Elle déambula toute la journée, la tête pleine de rêves. A la fin de l'après-midi, Linca se sentit assez bien pour se lever ; elle déclara qu'elle allait descendre à la salle des chaudières. Chihiro, épuisée, se déshabilla pour dormir et se glissa dans son lit. Alors qu'elle s'endormait, il lui sembla percevoir un mouvement dans l'obscurité ; mais, trop fatiguée pour s'en soucier, elle mit cela au compte de son imagination. Bientôt elle sombra dans un profond sommeil.


Chihiro ne s'éveilla que dans l'après-midi ; elle battit des cils, bailla, s'étira et poussa un soupir de contentement. Après avoir pris tout son temps pour se réveiller, elle projeta ses longues jambes hors du lit, et se rendit dans la petite salle de bains pour se laver la figure. Là, la jeune fille se regarda dans le miroir au-dessus du lavabo. De grands yeux marrons émergeaient d'une sombre nébuleuse de cheveux noisette. Chihiro haussa les épaules, et retourna d'un pas nonchalant dans la chambre à coucher. C'est alors qu'elle la vit.

Au dos de la cloison de sa chambre était suspendue une robe. Non, pas une simple robe, LA robe qu'on ne possède qu'une fois dans sa vie, et qui vous donne l'impression d'être une princesse. Chihiro étendit la main, hésita - elle avait peur de la toucher. La robe chatoyait sous ses yeux. Le haut était en soie vert pastel, avec des manches cloches assez longues pour couvrir ses mains. Sur le corsage étaient brodées, d'un fil de soie légèrement plus foncé, d'admirables et délicates fleurs qu'elle ne reconnut pas. Chihiro toucha les mailles : elles étaient d'une extrême finesse. Une jupe à panneaux et à pinces, de la même soie teintée, tombait librement du corsage. Quant elle s'évasait - lors d'une danse par exemple - les pans laissaient entrevoir une soie d'un vert brillant. Pour comble de beauté, le tissu était incrusté d'éclats cristallins. Par centaines, ces minuscules joyaux lui envoyaient des clins d'œils.

Troublée devant une telle merveille, Chihiro se dit que ce vêtement devait avoir une grande valeur, même dans le monde des esprits. Il avait dû coûter une fortune, Chihiro en était certaine. Sur le sol, il y avait une paire de chaussons de danse, verts également, avec des rubans assez longs pour lacer la jambe. On avait déposé une carte sur le chausson gauche. Sur cette carte étaient inscrites, d'une belle écriture serrée, ces lignes :

Chihiro,

Sèche tes larmes, tu iras au bal. (2) (Linca m'a suggéré d'écrire ça, elle m'a dit que ça te ferait rire.) J'espère que tu trouves la robe à ton goût. Je me suis permis, j'espère que ça ne t'ennuie pas.

La note n'était pas signée mais Chihiro savait de qui tout ceci venait. Elle fronça le sourcil, comment fallait-il comprendre "je me suis permis" ? Puis elle vit un bout de ruban rose qui pointait de l'autre chausson. Elle tira dessus, et des plaques, probablement en os, apparurent. C'était des cartes de danse, de celles qu'on n'utilise que pour les bals très officiels. Les noms des partenaires étaient mentionnés pour chaque danse, et ces cartes étaient attachées au poignet. De cette façon, il n'y avait pas de confusion quant aux partenaires, qui étaient répartis de façon égale. A l'endroit prévu pour les deux dernières danses, il y avait…

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Chihiro en eut des frissons. Il avait fait tout cela pour lui épargner la gêne de devoir lui demander des vêtements. Elle n'avait pas d'argent pour acheter une robe, encore moins pour une robe comme celle-là. Elle commença à se demander s'il ne possédait pas un trésor comme les dragons mythiques.

Tandis qu'elle se changeait, elle eut une vilaine surprise. Après avoir maudit la nature et les embarras qu'elle réserve aux femmes, elle se demanda comment gérer la situation. Les femmes-esprits utilisaient-elles des produits d'hygiène comme les femmes humaines ? Pour autant qu'elle sache, la réponse était non. Quoi qu'il en soit, elle s'habilla et descendit à l'étage des bains. La maison de bains était complètement silencieuse, seuls de rares esprits se trouvaient là, à cette heure, et à cette date si proche du solstice. Elle aperçut la grenouille qui faisait office de concierge.

"Est-ce que Lin est là ?" lui demanda-t-elle. La grenouille dut y regarder à deux fois.

"M… Maîtresse Chihiro, qu'est-ce qui vous amène à cet étage ?" dit-elle en bégayant.

"Je cherche Lin." répondit Chihiro, avec une pointe de sarcasme.

"Ah… Ah oui… eh bien elle décore le hall pour la fête. Y… Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ?" La grenouille lui fit une courbette.

"Pourquoi tant d'empressement ?" se demanda Chihiro.

"Non merci," répondit-elle avant de s'éloigner.

Après avoir demandé son chemin plusieurs fois, elle se rendit compte que tout le monde l'appelait "Maîtresse Chihiro", et lui faisait des courbettes et des salamalecs.

"Mais qu'est-ce qu'ils ont ?" pensa-t-elle. Puis elle comprit ; Haku leur avait flanqué une Sainte Trouille, de celles que seul un dieu pouvait inspirer, et maintenant ils étaient terrorisés à l'idée de l'offenser. Elle en fut un peu ennuyée. Finalement, elle trouva le hall où Lin aboyait sèchement des ordres.

"Plus haut j'ai dit ! C'est pas droit ! Ces lampes sont sales !" Chihiro s'approcha d'elle sans se presser.

"Ca alors !" dit Lin, les mains sur les hanches. "Tu as finalement décidé de te lever !" Chihiro sourit, et demanda :

"Lin, où puis-je trouver des bandages ?"

"Des bandages ? Qu'est-ce qui t'est arrivé ?"

"Rien," dit-elle posément, "il m'en faut, c'est tout."

"Voyons, tu peux me le dire, à moi," dit Lin. "Alors qu'est-ce que tu t'es fait ?"

"Rien, je…" Une main se posa sur son épaule. Elle sut qui c'était avant même de se retourner. Personne d'autre n'aurait pu la faire sursauter ainsi. Il la regarda avec l'air d'attendre quelque chose, un petit sourire sur le visage, une gaîté dans les yeux.

"Merci pour la robe," bredouilla Chihiro. "Je ne sais vraiment pas quoi dire… elle est merveilleuse." Le sourire de Haku s'épanouit.

"Haku," dit Lin, "elle s'est blessé quelque part mais elle ne veut pas m'en parler."

"Je ne suis pas blessée." protesta Chihiro, pressentant qu'on allait bientôt se liguer pour la faire parler. "J'ai juste besoin de quelques bandages."

"Pourquoi ? demanda Haku, l'air perplexe.

"J'en ai besoin, c'est tout." marmonna-t-elle, avec un début d'énervement.

"Pourquoi ne veux-tu pas nous le dire ? Nous sommes tes amis," insista Lin.

"C'est personnel !" siffla-t-elle ; ça devenait vraiment trop embarrassant.

"Il ne faut pas avoir peur," dit Haku d'une voix câline. "Tu peux tout nous dire." Chihiro devint rouge comme une tomate ; elle aurait préféré qu'un gouffre béant s'ouvre sous ses pieds et l'engloutisse, plutôt que d'avoir à supporter le regard inquiet des deux esprits. La colère monta brusquement en elle.

"Très bien !" fit-elle sèchement. "Vous voulez savoir ce qui se passe, voici les nouvelles !" Elle leur fit un sourire plein de hargne. "La matrice de la femme humaine est en sommeil la plupart du temps et tant que cela dure, elle ne l'embête pas. Néanmoins, dès qu'une fille devient pubère, si elle n'a pas de relations qui entraînent une grossesse…" A mesure qu'elle parlait, les yeux de Haku et de Lin s'écarquillaient. Lin devint un peu verte. Chihiro poursuivit et ne leur épargna aucun détail. Elle leur fit un exposé couvrant la conception, la naissance, et même - pour les mettre mal à l'aise - la sexualité. (Elle était sûre que les esprits faisaient ces choses de la même façon que les humains mais elle les leur expliqua quand même, car elle tenait à les humilier par son ton condescendant.)

"… et pour finir, l'endomètre se détache, et il en résulte un saignement qui peut durer de trois jours à une semaine." conclut-elle après une conférence de plusieurs minutes. Lin et Haku la regardèrent sans rien dire. Chihiro remua nerveusement ses pieds, se maudissant d'avoir perdu son calme, une fois encore. Elle soupira, puis leva les yeux vers leurs mines perturbées. "Est-ce que je pourrais avoir des bandages, maintenant ?"

"Tu… saignes pendant une semaine !" couina Lin. "Ca te fait mal ? …comment se fait-il que tu n'en meures pas ?"

"On ne perd qu'une petite quantité de sang," marmonna Chihiro. "Parfois c'est douloureux, comme une contraction."

"Mais… c'est dégoûtant !" cria Lin.

"Lin !" intervint Haku. Lin rougit immédiatement. "Tout ceci peut nous sembler anormal, à nous, mais Chihiro est une humaine. Nous l'oublions tous quelquefois." Il lança à Lin un regard qui semblait dire : comprends-moi à demi-mot.

"Désolée," marmonna Lin.

"Ca ne fait rien," dit Chihiro avec un sourire. "C'est dégoûtant, c'est vrai, j'en sais quelque chose, parce que moi je vis avec !" Lin prit une mine honteuse. Là-dessus, Haku tendit à Chihiro des bandages blancs comme neige.

"Ca suffira ?" demanda-t-il, Chihiro fit oui de la tête. Elle s'émerveillait, à chaque fois, de sa capacité à tirer des objets du néant, pour ainsi dire.

"Merci," murmura-t-elle, soudain gênée à nouveau.

"Non, merci à toi," dit-il.

"Merci pour quoi ?" demanda-t-elle. Haku infléchit légèrement le coin de sa bouche, mais hormis ce détail son expression était sérieuse.

"Pour ton petit discours ; c'était très instructif." Il se détourna et s'éloigna.

"Qu'est-ce qui était le plus instructif ?" fit Chihiro entre ses dents. "L'info sur la procréation humaine, ou… de me voir en colère ?"

"Les deux je pense," dit Lin avec un gentil sourire de grande sœur. "Rappelle-moi de t'expliquer comment les esprits font des enfants." Elle lança un regard en direction de Haku. "Je pense que ça pourrait te servir."

(1) "du vin de fraises-des-neiges". En anglais, "snowberry wine", invention de Velf.
Littéralement : "baie des neiges". N.D.T.

(2) "Sèche tes larmes, tu iras au bal". Linca compare Chihiro à Cendrillon,
comme elle l'avait fait lors du bal des étudiants étrangers. N.D.T.

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