"Le courage de l'esprit"
Chapitre 17 : Leçons d'amour
Le lendemain, Chihiro lisait dans le salon lorsque Linca entra brusquement.
- Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu es en retard !
- Je ne suis pas en retard ! protesta Chihiro, il me reste une heure avant la leçon.
- Alors dis-moi pourquoi Haku et Lin t’attendent-ils dans le troisième dojo ?
Chihiro posa son livre.
- D'accord, j'y vais, mais il m'avait dit de venir après le déjeuner.
Elle s'aventura dans les couloirs et ne demanda son chemin qu'une seule fois. La porte du hall était fermée ; elle ne se posa pas de question, l'ouvrit et entra. Elle s'arrêta net, puis avisa les piliers en bois de Teck rouge qui encerclaient la salle richement fleurie, et se dissimula vivement derrière le plus proche, à sa gauche. C'était de l'indiscrétion, elle le savait, mais d'une manière ou d'une autre, elle ne pouvait s'en empêcher. Haku s'entraînait. Le sabre qu'il utilisait était d'un étrange gris mat, qui semblait absorber la lumière au lieu de la refléter. Il tournoyait rapidement autour de lui alors qu'il essayait différentes postures et entraînait son jeu de jambes. Chihiro ignorait tout de l'escrime et de l'art de manier un sabre, mais ce qu'il faisait lui plaisait. En réalité, ce n'était pas vraiment la démonstration de l'expert qui la fascinait : elle contemplait honteusement son corps. Il avait enlevé sa tunique et sa chemise, et il était en sueur. Ses cheveux aux reflets verts, lissés par la transpiration, lui collaient au visage. Son torse était mince mais musclé, ses épaules larges. Sa peau, aussi pâle que son visage, avait quelque chose de troublant, de par sa perfection même : pas une cicatrice, ni aucun défaut nulle part. "Pur-sang" est le terme qui lui vint soudain à l'esprit.
Elle était tellement occupée à l'espionner qu'elle n'avait pas remarqué le sourire en coin sur son visage, ni même le regard malicieux dans ses yeux. Tout d'un coup, il virevolta dans sa direction et, d'un geste trop rapide pour qu'elle puisse seulement esquisser une réaction, il lança vers elle son sabre ; la lame se planta profondément dans le pilier derrière lequel elle se dissimulait. Elle poussa un cri aigu et fit un bond vers la sortie.
- Tu es en avance, siffla-t-il. Encore essoufflé, il la toisa de ses yeux verts.
- Linca m'a dit que tu m'attendais ici, s'excusa-t-elle vivement, d'une voix mal maîtrisée. Elle allait lui faire payer ça très cher, à ce maudit lutin.
"Calme-toi", se dit-elle. "Reprends-toi. On dirait que tu n'as jamais vu un homme torse nu ; d'accord, il est viril, il est musclé... MAIS ALLEZ, STOP !" Elle se redressa et croisa les bras.
- Désolée de t'avoir espionné comme ça, mais en fait je voulais simplement éviter de te déranger. Elle ajouta, les sourcils comiquement arqués : Je pense que je ferais mieux de garder mes vêtements pendant l'entraînement...
Il rit de bon cœur.
- Je ne sais pas... En fait tes vêtements pourraient gêner tes mouvements, et puis, c'est quand même mon tour de t'admirer, non? Chihiro rougit légèrement.
- Ecoute, je suis désolée... marmonna-t-elle, essayant de cacher son embarras. Mais la curiosité, c'est ce qui fait le charme d'une lady comme moi, n'est-ce pas ?
Haku pinça les lèvres et lui lança un bâton d'entraînement, qu'elle attrapa au vol.
- Maintenant décide si tu veux être une lady ou si tu veux apprendre à te battre. Il fit tournoyer son lourd bâton. Nous allons d'abord travailler tes réflexes avec ce bâton avant d'utiliser une arme plus dangereuse. Il retira d'un coup sec son épée du pilier, aussi facilement que si elle avait été plantée dans du beurre.
- Ceci est un shinsakuto, dit-il, lui présentant l'épée pour qu'elle l'examine. Le métal gris luisait de manière menaçante. Pour Chihiro, ça avait l'air d'un sabre japonais comme un autre à la lame longue, incurvée, d’un seul tranchant. "Elle a été forgé sur le modèle d'itame et de mokume, poursuivit Haku avec enthousiasme, la trempe est midare dans le style nie, la lame a 29 pouces de long, le nakago mesure 8 pouces. La soudure a été effectuée dans le style shirasays. Ça m'a pris deux ans pour la forger." Chihiro n'entendait strictement rien à ce discours, mais elle savait, connaissant l'obsession de son père pour les motos, que les hommes s'émerveillaient de petits détails techniques et encore plus de termes complexes. En outre, elle ne tenait pas à vexer Haku.
- C'est fabuleux, dit-elle. Il lui répondit par un sourire où pointait l'ironie, révélant ainsi qu'il n'était pas dupe.
- Il se peut que tu y voies juste un bout de métal pointu. Au fur et à mesure que tu progresseras, tu apprendras à apprécier de telles choses. Il rengaina son arme et revêtit sa tunique en grimaçant. Ne touche jamais ce sabre, elle m'est destinée, la magie qu'elle recèle ferait brûler quiconque tenterait de s'en emparer.
Chihiro acquiesça, ne doutant nullement de ces paroles.
- Maintenant, dit-il sur un ton professionnel, voyons voir si tu peux exécuter quelques mouvements. Il lui montra les katas (1) qu'elle devait reproduire. Quand elle trébuchait ou tenait mal son bâton, il frappait le bout de son bâton avec le sien, faisant ainsi vibrer péniblement le bois dans ses mains. Toutefois, elle ne se laissa pas démonter et persévéra, surtout parce que ses critiques étaient gentilles et parce qu'il l'encourageait énormément. Il l’interrompit quand Lin entra. Elle était toute en sueur et son visage était rouge.
- Eh bien, leur lança-t-elle, je vois que vous avez commencé sans moi.
- Elle a très bien travaillé, dit Haku.
- On verra bien. Tu ne me poussais jamais assez quand tu m'entraînais. Entendant cela, Chihiro se surprit à éprouver un brin de jalousie. "Pourquoi ?", se demanda-t-elle, "Il a bien le droit enseigner son art à qui il veut, et Lin est mon amie." Elle crut que la petite voix allait mettre son grain de sel, mais rien ne vint, c'était le silence dans sa tête. Bizarrement, cette voix lui manquait. Haku souriait.
- Bien, je ferais mieux de vous laisser toutes les deux. Je dois m'assurer que tout sera prêt pour ce soir. Il posa ses beaux yeux sur Chihiro ; as-tu tout ce qu'il te faut ? S'enquit-il.
- Evidemment qu'elle a tout ce qu'il lui faut, dit Lin d'un ton cassant, tu as dépensé une fortune pour elle, et si elle veut autre chose, Linca et moi pouvons nous en occuper. Maintenant, du balai ! Lin poussa pratiquement Haku hors de la salle.
- Et maintenant, dit-elle en se frottant les mains, passons aux choses sérieuses.
Après quelques heures passées à subir les vociférations humiliantes de l'implacable Lin, Chihiro réalisa à quel point Haku avait été tendre avec elle. Quand Lin décréta une pause, Chihiro tremblait tellement qu'elle faillit tomber par terre.
- Tu n'es pas mauvaise pour une débutante, dit Lin, pensive. J'arriverai peut-être à quelque chose avec toi. Elle passa une serviette et de l'eau à Chihiro. Ecoute-moi bien, si tu veux apprendre des fioritures et des fantaisies, entraîne-toi avec le dragon. Mais si tu veux vraiment apprendre à mettre KO ton adversaire, alors ce sera avec moi. Chihiro hésita devant ce choix difficile.
- Pourquoi est-ce que je ne peux pas m'entraîner avec vous deux ? demanda-t-elle.
- Il te sera plus bénéfique d'avoir un seul professeur. Les gens ont différents styles de combat. Haku et moi sommes d'accord sur le fait qu'avoir deux professeurs pourrait te perturber. Lin vit l'indécision sur le visage de l'humaine et dit : Tu n'as pas à te décider maintenant, penses-y quand tu reviendras. Personnellement, je ne crois pas que tu aies le physique adéquat pour l’escrime à l’épée, tu as besoin d'une arme plus discrète, comme un couteau.
- Comment je fais si la personne que je combats a une épée ? demanda Chihiro.
- Je t'apprendrai quelques tours qui te permettront de venir à bout même des plus fines lames. Elle ajouta, avec un clin d'œil : et ils sont très vilains, d'ailleurs. Chihiro roula des yeux, elle n'en attendait pas moins. Sérieusement, dit Lin, tu es rapide et agile, tu pourrais éviter les coups de n'importe quel adversaire armé d'une hache ou d'une épée. S'ils ne peuvent pas t'atteindre, ils ne peuvent pas te blesser. Chihiro eut un petit rire.
- "Venir à bout même des plus fines lames..." Tiens, tiens, serais-tu en train de me suggérer quelque chose?
- Peut-être bien. Pour ce qui est d'être une fine lame, le dragon, c'est un des meilleurs.
- Je sais ce que j'ai de mieux à faire : je vais vous regarder vous battre entre vous, et je déciderai après, dit Chihiro sur un ton badin.
- Alors là ! dit Lin, les yeux brillants, jusqu'à présent, il n'a pas daigné relever les défis que je lui ai lancés ; il n'est vraiment pas drôle.
- Je vais te faire une promesse, Lin. Quand je serai suffisamment forte, je me battrai contre toi.
- Ça marche ! Lin lui serra la main. Maintenant, allons-y, Linca a programmé toute l'après-midi, et si tu n'es pas là pour m'aider, je vais me tuer.
Elles quittèrent la salle d'un pas nonchalant. Chihiro s'essuya à nouveau la tête. Lin était inhabituellement silencieuse.
- Qu'est-ce que tu as ? demanda Chihiro.
- Rien... Je... Linca m'a dit qu'elle sera ta nouvelle famille.
- C'est exact, répondit Chihiro, je la connais depuis plus d'un an, on s'entend vraiment bien, elle est seule, et je l'aime beaucoup.
- Eh bien, en soi c'est très louable, mais... tu es sûre que tu ne te sentiras pas coupable d'abandonner les tiens ?
Chihiro marqua un temps ; elle se sentait un peu insultée, néanmoins elle considéra objectivement la question.
- Je ne pense pas, je n'ai jamais eu de frères ni de sœurs, je n'en abandonne donc aucun. Je suis sûre que je pourrai avoir des nouvelles de mes parents de temps en temps. Haku a dit qu'il pourrait s'en charger. C'est juste que je ne vais plus les revoir à moins qu'ils ne viennent me rendre visite.
- J'en doute Sen, dit Lin, ils ne sont pas croyants, ils ne viendront pas. Chihiro acquiesça.
- Je sais mais je leur en parlerai quand même. Lin resta silencieuse pendant un moment et soudain laissa échapper :
- Je n'arrive pas à croire que tu l'aies choisie pour sœur, elle, plutôt que moi ! Je suis quand même plus raisonnable, peut-être moins marrante d'accord, mais je t'aime autant qu'elle! Chihiro bégaya :
- Je... Eh bien... Je n'avais pas réalisé que tu voulais ça. Lin fit la moue :
- Je suis peut-être un peu rugueuse sur les bords mais je suis capable d'éprouver des sentiments. Elle se dirigea vers l'ascenseur avec Chihiro et abaissa le levier. Tu te souviens du jour où Zéniba a failli tuer Haku parce qu'il lui avait volé quelque chose pour Yubaba ? Chihiro se crispa, le souvenir de tout ce sang la mettait mal à l'aise. Haku s'était débattu comme un fauve blessé, tentant de mordre, rugissant à ses tentatives pour lui venir en aide. Elle l'avait fait quand même, sans se soucier d'y laisser ses doigts, terrifiée qu'elle était à l'idée de le perdre. Tout ça, d'ailleurs, à cause d'un morceau d'or minuscule.
- Je me souviens, dit-elle calmement.
- Eh bien, Kamaji m'a dit quelque chose ce jour-là. Il m'a dit que je ne comprenais rien à l'amour. (2)
Encore plongée dans son souvenir, Chihiro n'entendit que le mot "amour" ; soudain gênée, elle faillit interrompre Lin pour lui assurer que Haku et elle n'étaient qu'amis ; mais elle se souvint de ce que lui avait dit Linca au sujet de l'amour platonique qui lie les enfants et les esprits, et elle se ravisa.
- Eh bien, j'ai réalisé qu'il avait raison, poursuivit Lin, tous mes sentiments étaient morts. Si je ne les avais pas étouffés, ils auraient fait revenir le souvenir de tout ce que j'ai perdu. Chihiro ne dit rien, elle ne connaissait que trop bien ce dont parlait Lin. Et puis, ajouta la jeune femme, tu t'en es allée, et Haku est parti lui aussi, et je me suis retrouvée si seule ; à la grande surprise de Chihiro, Lin pleurait. Elle serra la jeune femme dans ses bras et la laissa pleurer.
Au bout d'un moment, elle entraîna Lin dans un ascenseur vide qui venait arriver. Lin cessa alors de sangloter.
- Quoi qu'il en soit, dit-elle en reniflant, Haku est revenu et j'ai pu, en quelque sorte, le connaître un peu mieux. Il m'effraie, mais je pense que nous sommes amis. S'efforçant de sourire, elle ajouta : c'était réconfortant de parler avec quelqu'un qui comprenait ce que j'ai perdu.
- Qu'as-tu perdu ? demanda doucement Chihiro.
- Mon nom, mon passé. Je ne me rappelle même plus pourquoi je suis venue ici. J'essaie de penser à mon passé mais tout ce que je vois c'est un trou noir béant. J'ai eu autrefois quelque chose comme une vraie vie, je n'étais pas juste Lin, comme maintenant. Je pense que j'ai eu un enfant. Chihiro ferma les yeux, tentant de faire sienne la souffrance de Lin. J'ignore comment, mais je le sais. Pourquoi ai-je fait ça ? Pourquoi ai-je abandonné mon enfant ? Ou bien est-il mort, est-ce pour cela que je suis venue ici ? Lin secoua la tête ; Je n'ai aucune chance de mettre fin à mon contrat. Haku a essayé de m'aider, mais ce contrat est inattaquable, je l'ai signé de mon plein gré. Chihiro ne savait pas trop quoi dire :
- Lin, si je pouvais t'aider... Mais sa voix mourut.
- Je sais, dit Lin, souriant tristement, tu m'aiderais si tu le pouvais. Mais tu n'es qu'une humaine - même si tu es une humaine très gentille et qui ne sent pas si mauvais que ça. Lin soupira et secoua la tête. Je ne veux pas t'embêter avec cette histoire, reprit-elle, tout ce que j'essaye de te dire, en fait, c'est que je suis capable d'éprouver des sentiments. Je sais aimer, même si je ne le montre pas. J'ai peur de souffrir, c'est tout. Chihiro sourit, puis dit :
- Et pourquoi ne pourrais-je pas avoir deux sœurs ? Lin leva vers elle son regard ; ses yeux marron étaient tristes. Elle ouvrit et ferma plusieurs fois la bouche pour essayer de dire quelque chose, mais les mots ne venaient pas. A la fin, elle dit rapidement :
- Ce serait merveilleux.
- Il y a un inconvénient, dit Chihiro, ça voudrait dire que tu serais liée à Linca. Lin se mit à rire.
- Je m'y ferai. Elles s'étreignirent à nouveau et c'est alors qu'une voix perça le silence :
- C'est un câlin réservé, ou on peut s'y joindre ? Ni Lin ni Chihiro n'avaient remarqué que l'ascenseur s'était arrêté et ouvert. Linca se tenait là sans bouger ; elle les fixait du regard, les poings sur les hanches, l'air contrarié. Puisque nous sommes sensées devenir une joyeuse famille, dès que l'humaine-qui-pue sera liée à ce monde, autant que je commence à m'entraîner tout de suite. Chihiro et Lin tendirent toutes deux un bras et Linca vint se blottir parmi elles. Aucune des trois ne dit mot pendant un moment, puis Linca se dégagea pour essuyer ses larmes. Assez plaisanté, fit-elle d'une voix un peu altérée, nous devons nous préparer pour le bal. L'eau du bain se refroidit, allons-y. Elle frappa des mains et les femmes préposées aux bains, les Yuna (3), sortirent de la chambre de Chihiro, tenant dans leurs mains des peignoirs blancs en matière duveteuse. Lin tenta de s'esquiver par l'ascenseur, mais au moment où elle allait saisir le levier, Chihiro lui attrapa les mains.
- Si je dois souffrir, vous le devez également, c'est ainsi que se comporte une famille. Lin fit une affreuse grimace et Linca une horrible moue. Chihiro prit un peignoir et dit, avec un grand soupir : Bon, quand il faut y aller, il faut y aller.
Sur ce, elle entra à grands pas dans sa chambre, avec à sa suite ses deux presque-sœurs, qui traînaient un peu la jambe.
(1) Suite à la proposition de Mooncat, le terme "katas" a été utilisé dans la traduction.
C’est un terme technique désignant un enchaînement de mouvements guerriers. N.D.T.
(2) "Il m'a dit que je ne comprenais rien à l'amour"
Dans le dub français, le dialogue est exactement :
Lin : "Mais qu'est-ce qui lui prend ?"
Kamaji : "Tu ne comprends donc pas ? C'est l'amour, très chère."
Mais dans le dub anglais, on a :
Lin : "What's going on ?"
Kamaji : "Something you wouldn't recognize. It's called love."
Le dub anglais laisse donc entendre que Lin serait une personne plutôt insensible, étrangère à l'amour. N.D.T.
(3) Yuna : Ce terme signifierait littéralement "femme d'eau chaude". En fait on ne sait pas quel type de bains
Chihiro
et ses "sœurs" s'apprêtent à prendre, mais on peut supposer qu'il s'agit de bains bouillants,
pas particulièrement agréables (d'où la fuite de Lin et l'idée de souffrir ensemble.) N.D.T.

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