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"Le courage de l'esprit"
Chapitre 18 : Le seigneur de la danse

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La robe lui allait comme un gant, sa coiffure était parfaite et son maquillage impeccable. Pourtant le trac ne la quittait pas. Pourquoi ? Elle ne savait pas bien. Elle se tordait sans cesse les mains et tripotait fébrilement les cristaux brillants de sa merveilleuse jupe.

« Mais arrête, enfin ! Siffla Linca.Tu es superbe, je te dis. Allez, tiens-toi droite et montre-leur de quoi tu es capable !

Les grandes portes s'ouvrirent et une grenouille s'avança pour les annoncer.

- Linca, les bals et moi ça fait deux, tu le sais mieux que personne, chuchota Chihiro.

- Ce coup-ci, c'est pas pareil, ma vieille. Fais-moi confiance, T'chi. Linca scintillait dans sa robe blanche comme neige, qui faisait ressortir la nuance bleutée de sa peau. L'être que Chihiro voyait maintenant à ses côtés n'avait plus rien d'une amie d'université, aux allures familières et rassurantes ; c'était à présent un esprit qui lui apparaissait. Cette métamorphose avait quelque chose de perturbant. Néanmoins, le malaise fut instantanément dissipé lorsque Linca la gratifia d'un clin d'œil énorme et irrésistiblement cocasse.

- Je te l'ai déjà dit : là c'est un nouveau chapitre du conte de fées. Cendrillon ne sera pas arrachée des bras de son prince charmant ce soir.

- Linca, soupira Chihiro, je te répète qu'il n'y a rien entre...

- Ogino Chihiro, l'Humaine et Linca, la Chouette blanche de Pripiat ! annonça pompeusement la grenouille. Linca la prit par le bras.

- Tiens-toi droite, tire tes épaules en arrière. Maintenant marche avec majesté, comme si tu portais une couronne. Chihiro se redressa, toutefois elle n'alla pas jusqu'à se couronner.

Elles descendirent les marches de l'escalier principal qui menait vers le grand hall. Le sol était tellement bien astiqué qu'on pouvait s'y mirer. Derrière d'énormes portes vitrées, on voyait un grand balcon, où était installé un orchestre. La foule s’était rassemblée autour des marches et tous regardaient les nouvelles arrivées. Un peu tendue, Chihiro parcourut rapidement des yeux les visages levés vers elle. Elle aperçut d'abord Yubaba, puis, à sa grande surprise, Zéniba à l'autre bout du hall. Elle distingua d'autres visages familiers : Bo, Kamaji, Lin et une douzaine d'autres.

- Si tu cherches un beau jeune homme aux yeux verts, il n'est pas encore là. » Murmura Linca entre les dents. Chihiro ne releva pas la remarque.

Une fois sur la piste, la chasse aux partenaires commença. Tout se déroula cependant dans l'ordre et la courtoisie ; les sollicitations et les propositions se succédaient, puis on inscrivait les noms sur les carnets de bal. En l'espace de dix minutes, tous les amis de Chihiro inscrivirent leurs noms. A sa grande surprise, les partenaires pouvaient être du même sexe, ainsi Linca et Lin avaient noté leur nom sur son carnet. Il était plein lorsqu'elle entendit :

« Nigihayami Kohaku Nushi ! » Elle était trop loin pour vraiment distinguer la personne qui descendait les marches, mais cela ne pouvait être que lui. Nul autre n'avait les cheveux de cette couleur, ni cette façon de se mouvoir avec assurance et grâce.

« Altier jusque dans sa démarche ! » pensa-t-elle, tout en le suivant des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse dans la foule. Bientôt, la musique commença, et Lin rejoignit Chihiro pour la première danse. La musique avait une sonorité traditionnelle et son rythme était syncopé. Une bonne partie des instruments étaient bizarres, et certains musiciens ne l'étaient pas moins ; en fait, dans plusieurs cas, musicien et instrument semblaient ne faire qu'un. Lin et Chihiro se saluèrent, puis Lin entraîna son amie dans une danse courtoise et répétitive plutôt simple à suivre. Après quelques danses semblables avec divers partenaires, elle fut réclamée par Kamaji. Son allure d'ancêtre fatigué disparut complètement lorsqu'il l'entraîna, de ses six bras, dans une danse sauvage et débridée, semblable à une gigue. Vint ensuite le tour de Linca, qui fit avec elle les pas du Fujimusume (1). Chihiro constata non sans surprise qu’ils lui étaient familiers. Ils étaient ceux d'une danse qu'elle connaissait sous un autre nom, et accompagnée d'une musique différente. Elle n'avait pas dansé cela depuis son enfance. C'était une suite de mouvements délicats et raffinés, que l'on effectuait en tenant des éventails. Linca surpassait incomparablement son amie humaine en agilité et en grâce, et semblait d'ailleurs prendre un certain plaisir à le lui démontrer ; Chihiro, cependant, se contentait de rire de sa relative maladresse. De toute façon, elle n'avait jamais été douée pour la danse.

Elle n'avait pas encore revu Haku, bien qu'elle ait cru l'apercevoir fugitivement. Une ou deux fois, elle avait eu la sensation étrange qu'on l'observait avec attention, et cela lui avait donné la chair de poule, sur les bras et la nuque. Après Linca, Bo vint danser avec elle ; cette fois c'était une valse, ou quelque chose d'approchant. Bo la tenait avec sa poigne habituelle.De son côté, elle commençait à être un peu fatiguée. De plus, tous ces esprits virevoltant avec grâce autour d'elle lui donnaient l'impression d'être aussi souple qu'un lingot de plomb. Heureusement, Bo lui remontait le moral. Le bambin se remuait avec une décontraction comique et poussait sans cesse de petits rires nerveux. Finalement, alors qu'elle complétait un tour de valse, elle le vit, lui.

Il dansait avec Lin, qui ne semblait pas très à l'aise dans son kimono de soie bleue. Il tourna et la vit ; il ne lui sourit pas mais se contenta de la regarder. Happée par ces yeux émeraude, Chihiro eut l’impression que le temps se figeait. Puis Bo la ramena vers lui, et elle le perdit à nouveau dans la foule des danseurs. Elle avait un nœud à la gorge et son cœur battait la chamade. Vêtu d'un ample pantalon bleu nuit et d'une veste à col haut généreusement décorée de broderie, il était magnifique. Il avait l'allure d'un dieu. Maintenant, à l'idée de danser avec lui, Chihiro se sentait vraiment intimidée.

Tout le monde s'arrêta le temps d'une pause. Des rivières de vin de fraises-des-neiges et autres libations furent servies par le personnel de la maison. Chihiro repéra Haku à l'autre bout de la salle et se fraya un chemin vers lui.

« Bah, » se dit-elle « je vais aller lui parler ; après une petite conversation amicale, je me sentirai moins nerveuse. Après tout, ce n'est que Haku, alors pourquoi aurais-je peur de danser avec lui ? » Alors qu'elle fendait laborieusement la masse des convives, elle entendit qu'on l'appelait :

« Chihiro, ma chérie ! » Elle se retourna, et vit Zéniba qui se démenait pour arriver vers elle - entreprise que sa corpulence rendait peu aisée. Chihiro lança un regard vers l'endroit où se tenait Haku, mais il était déjà parti.

« Comment trouves-tu la fête ? demanda la sorcière.

- C'est splendide, répondit Chihiro ; puis elle ajouta, penchant la tête sur de côté : A vrai dire, je suis surprise de vous voir ici Grand-mère. Zéniba se mit à rire.

- Je n'en doute pas ! Bo m'a invitée à la fête. Mais je pense que je ne vais pas tarder sinon ma sœur - qui fait mine de m'ignorer depuis tout à l'heure - va finir par exploser ! » Chihiro sourit ; de sa main noueuse et parcheminée. la sorcière lui prit le bras, et son expression devint sérieuse. « Ma chérie, as-tu toujours le talisman que je t'ai donné ? » Chihiro leva son avant-bras droit, et le regard de la sorcière se posa sur l'élastique mauve. « Tiens, c'est bizarre, » se dit-elle tout bas, en fronçant les sourcils. Puis elle regarda à nouveau Chihiro. « Tu vas trouver ça étrange mais... Est-ce qu'on ne t'aurait pas récemment donné quelque chose... Tu sais quelque chose de magique... Je sais que ça paraît fou... » Visiblement mal à l'aise, Zéniba bredouillait lamentablement. Finalement sa voix mourut. Les yeux sombres de Chihiro s'étaient durcis.

« J'ai pris ce talisman en toute confiance Grand-mère, dit-elle d'un ton glacial, et vous en avez profité pour user de votre magie sur moi. » Zéniba tressaillit, mais Chihiro poursuivit malgré le malaise de la sorcière. « Il y a deux jours, j'ai marché dans les airs, et une Dame m'a parlé par télépathie. Cette Dame, qui possédait un immense pouvoir, m'a demandé de te vous transmettre un message, et je n'ai pas l'intention de me mettre une telle personne à dos. » Zéniba pâlit, et parut effrayée. « Elle m'a demandé de vous dire que vous feriez mieux de vous mêler de vos affaires et de ne plus interférer dans les siennes. » Zéniba soupira et hocha la tête. Elle ne dit mot pendant un moment, tentant apparemment de remettre ses idées en place. Finalement, elle dit d'une petite voix...

« Avoir l'honneur de parler aux vénérables esprits est un privilège accordé à peu de gens. Quand je te disais que la main du destin s’était posée sur toi, je ne plaisantais absolument pas. Ta vie ici ne sera pas facile, Chihiro, si nos dieux eux-mêmes décident de ton sort. » Ces paroles ébranlèrent quelque peu Chihiro, qui avait pris la Dame de l'autre jour pour un simple esprit - un être puissant, certes mais au fond plutôt facétieux. Elle s'était imaginé que Haku, peu diplomate par nature, avait dû s'accrocher avec cette personne comme avec beaucoup d'autres ; et celle-ci avait donc simplement cherché à lui jouer un sale tour pour l'énerver. En somme, cette histoire ne la concernait pas vraiment, elle. Mais alors, pourquoi la femme lui avait-elle donné les piques à cheveux qu'elle portait en ce moment ?

« Bon, je verrai ça plus tard. De toute façon, ça ne changera rien d'y penser maintenant. » Néanmoins, les idées se bousculaient furieusement dans sa tête. Il lui semblait qu'elle était la marionnette de tout le monde, et ça elle en avait marre.

« Mouais, les dieux, ils m'ont moins compliqué la vie que vous Grand-mère, » cracha-t-elle. Elle tapa du pied, d'une manière un peu enfantine, et gémit : « Pourquoi ? Pourquoi m'avoir mis cette voix dans la tête, qui m'a fait croire que j'étais folle ? Pourquoi m'avoir fait frapper Scott ? Pourquoi avoir gâché toutes mes chances de me faire accepter dans mon propre monde ? » Ses jolis yeux étaient tristes et pleins de douleur ; elle avait eu une totale confiance en Zéniba.

- J'avais mes raisons, répondit la sorcière. Chihiro l'incendia du regard. Elle reprit précipitamment : Je ne pouvais pas te laisser oublier cet endroit. J'ai utilisé cet élastique pour t'envoyer quelques rappels discrets pour... elle marqua un temps puis articula péniblement : ...dans le but de t'isoler de tes semblables, qui risquaient de te lier à ton monde. Chihiro soupira ; le désarroi de la sorcière commençait à lui faire pitié.

- Vous pensez vraiment que j'aurais pu oublier cet endroit ? dit-elle, se radoucissant un peu.

- Bien sûr que je le pense. Ton entourage exerçait sur toi une telle pression que tôt ou tard, tu te serais persuadée que tout ça n'avait été qu'un rêve.

- Vous n'avez pas vraiment répondu à ma question, grogna Chihiro.

- Je souhaiterais vraiment te répondre, crois-moi. Disons que je devais m'assurer que ton retour parmi nous reste possible. Chihiro sentit fondre son indignation : la sorcière semblait tellement inquiète ; elle n'avait plus le cœur de lui en vouloir.

- J'ai horreur qu'on se serve de moi comme d'un pion sur un échiquier, marmonna-t-elle. Zéniba sourit.

- Tu n'es pas un vulgaire pion Chihiro, tu es une reine ; le dragon et moi-même, ainsi que les Anciens, nous nous en sommes rendu compte. Heureusement pour toi, ma sœur, qui ne t'aime pas, te prend toujours pour une humaine insignifiante. » A ces mots, Zéniba retourna vers la foule. « Prends soin de toi ma chérie ! » cria-t-elle.

On envoya de nouveau la musique, et Chihiro se retrouva avec la grenouille-concierge comme partenaire. Ce qui ne l'enchanta pas vraiment. Ensuite, ce fut le tour de Bee-la. L'esprit du vent se contentait de voleter au-dessus du sol en remuant de l'air, et Chihiro était obligée de le guider comme elle le pouvait, mais elle s'amusa bien quand même. Enfin, quand arriva le moment des deux dernières danses, Chihiro remarqua que le soleil s'était couché, et que le hall s'était quelque peu vidé. Une grande partie du personnel semblait avoir quitté la fête en même temps que l’astre du jour. La musique continuait de jouer et toujours aucun signe de Haku. Elle commença à se sentir un peu abandonnée. Elle s'était préparée à danser avec lui ces deux danses et maintenant, voilà qu'elle se retrouvait au bord de la piste sans cavalier. Elle aperçut Linca qui enlaçait plus qu'étroitement un esprit du feu, et ne put s'empêcher de sourire. Elle au moins, elle s'amusait... La musique s'arrêta et tout le monde quitta la piste de danse. Chihiro se mordit la lèvre. Etait-il parti ? Avait-elle fait quelque chose qui l’avait contrarié ? Les couples retournèrent sur la piste pour la dernière danse.

« Désolé. » souffla quelqu'un à son oreille. Elle se retourna ; il était juste derrière elle. Elle ne l'avait pas entendu arriver. Elle voulut parler mais il posa son index sur ses lèvres pour l'en empêcher, et secoua imperceptiblement la tête. Il la prit par le bras et la mena à la piste.

La musique était lente, presque triste. Avant d'entamer la danse, Haku lâcha Chihiro, s'écarta d'un pas, et la salua. Elle observa un instant les autres couples, et vit qu'ils se tournaient autour en effectuant des pas d'une extrême complexité. La voyant décontenancée, Haku s'avança et posa délicatement sa main sur son front.

« On appelle cette danse le Manatsubi (2). On finit traditionnellement la fête du solstice par cette danse » lui dit-il doucement par télépathie. Toutes les informations requises surgirent soudain dans son esprit. Il retira sa main, et se mit à danser. Elle le suivait, les pas venant naturellement. Son cœur cognait dans sa poitrine. La danse symbolisait la victoire du soleil au summum de son pouvoir, mais aussi sa mort inéluctable avec l'arrivée de l'hiver. On aurait dit une bataille chorégraphiée ; chaque couple se tournait autour, puis à tour de rôle, l'un des partenaires avançait tandis que l'autre reculait. Ils ne se touchaient jamais. La danse en elle-même était superbe, mais rien n'égalait la beauté de Haku lorsqu'il la dansait. Il ne disait rien, ses pas étaient précis et gracieux. Ses yeux magnifiques ne la quittaient pas un seul instant, et leur intensité aurait pu la faire rougir, mais elle plongea son regard dans le sien. Son corps bougeait tout seul. Elle effectuait les pas complexes avec grâce et légèreté, et son cœur battait en cadence avec le rythme de la musique.

Soudain, la musique s'arrêta, et il la salua à nouveau. Elle regarda autour d'elle, ébahie comme au sortir d'un rêve. Ils se trouvaient au centre d'un cercle de spectateurs immobiles et attentifs. Les couples ne s'étaient pas séparés ; on aurait dit qu'un sort les avait figés au milieu de leur danse. Chihiro aperçut Linca, toujours agrippée à son esprit du feu. Elle avait les larmes aux yeux, et un sourire triste aux lèvres. Haku combla l'espace soigneusement préservé entre eux et lui prit les mains. Elle frissonna à ce contact soudain.

« Viens, dit-il doucement, laissons notre public d'adorateurs et allons prendre un peu d'air frais. »

(1) Fujimusume : danse classique japonaise dérivée du kabuki.
Le mot fujimusume peut se traduire par « jeune fille en fleur ». (Littéralement : « jeune fille wisteria"). N.D.T.

(2) Manatsubi : le nom de cette danse signifie « jours au cœur de l'été ». N.D.T.

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