"Le courage de l'esprit"
Chapitre 20 : la douce douleur des au-revoir
L'heure du départ approchait. Chihiro était tellement excitée qu'elle aurait pu exploser à tout moment.
« Qu'est-ce que je pourrais bien leur dire pour les convaincre ? Je suis partie depuis deux semaines déjà, est-ce qu'au moins ils m'écouteront ? » Elle se rongeait sans cesse les ongles. Pourtant, la nuit d'avant, elle avait dormi comme un bébé ; cela faisait même des années qu'elle n'avait pas aussi bien dormi. Elle s'était réveillée avec un sentiment de complète béatitude ; mais l'angoisse était bientôt revenue l'oppresser.
« C'est juste pour quelques jours, T'chi. » La voix de Linca la tira de ses pensées. La femme-esprit lui tapota le bras. « A te voir, on croirait que tu t'en vas pour toujours, » lui dit-elle, la regardant avec une certaine inquiétude.
« C'est que... j'ai ce terrible pressentiment que quelque chose va mal se passer, répondit Chihiro. Et c'est très intense. » Linca la dévisagea d'un œil soupçonneux.
« As-tu eu une prémonition ?
- Quoi ? Chihiro en oublia ses tracas pendant un instant.
- Une prémonition ; avec toute cette magie parasite qui se balade un peu partout par ici, les gens développent parfois des pouvoirs qu'ils n'avaient pas auparavant.
- Mais je ne suis une mortelle, dit Chihiro.
- Ça ne change rien. Les choses ne fonctionnent pas ici comme dans le monde des humains, Chihiro. Il n'y a pas de lois prédéfinies comme celles de la physique ou de la biologie, que vous connaissez chez vous. Tu t'en rendras compte si... quand tu reviendras ici. » Chihiro sourit de ce lapsus.
« Je reviendrai. Même si pour ça je dois traîner mon corps meurtri et sanguinolent jusqu'à cette frontière, je le ferai. »
Juste à ce moment, la porte de sa chambre s'ouvrit. Lin passa la tête. Elle était pâle et avait les traits tirés. Des cernes se dessinaient sous ses yeux marron.
« C'est l'heure Chihiro, soupira-t-elle. Chihiro sourit à la femme-esprit.
- Ça doit sûrement être l'heure, si tu te mets à m'appeler Chihiro, au lieu de Sen. »
Lin essaya sans conviction de lui rendre son sourire, puis elle secoua la tête et referma la porte. Chihiro se leva ; elle avait remis ses vieux vêtements, et en éprouvait des sensations bizarres. Le tissu de sa jupe pourpre était un peu rêche. Ces fibres de fabrication humaine lui irritaient légèrement la peau. De plus, sa jupe la serrait un peu. Deux semaines de bonne chère lui avaient fait prendre quelques kilos bienvenus, et lui avaient donné une jolie silhouette, ainsi que de belles couleurs sur les joues. Ses parents auraient du mal à la reconnaître ; elle n'était plus la jeune femme pâle et maigre, au regard angoissé, d'il y a deux semaines.
« On y va ? » proposa Chihiro. Linca la regarda de ses yeux blancs qui semblaient luire à présent, comme s'ils étaient humides. Ses délicates lèvres bleues tremblaient. « Tu ne vas pas pleurer, maintenant ? » dit Chihiro. « Je ne vais pas à la mort. C'est juste une petite visite, comme tu l'as dit toi-même. »
Linca et Chihiro traversèrent en silence la maison des bains et le pont. Un petit groupe de gens s'était formé à l'autre bout du pont. Quand elles arrivèrent à leur hauteur, des exclamations amicales s'élevèrent de toutes parts. « Bonne chance ! » disaient les uns, « Reviens vite ! » ajoutaient les autres. Un plaisantin lança : « En revenant, n'oublie pas ton déodorant ! »
Tout au bout du pont se tenait Kamaji. Elle le serra fort dans ses bras.
« Tu dois revenir vite Sen, Bee-la et moi pensons que tu as un don pour préparer des infusions. Quand tu reviendras nous t'embaucherons si tu le souhaites. Dans tous les cas, reviens-nous vite et on verra bien après. » Bo pleurait quand elle le prit dans ses bras.
« Je n'aurai plus personne avec qui jouer, » hurla-t-il.
Quand elle arriva à la hauteur de Lin, elle eut l'impression d'être réduite en lambeaux, mais elle parvint à se maîtriser.
« T'as intérêt de revenir vite, sinon je viendrai te chercher moi-même ! déclara Lin, d'une voix qui tremblait un peu.
- J'en ai bien l'intention, Lin, répondit-elle, d'une voix tout aussi peu ferme.
- On va former une famille, tu seras ma seule famille. Enfin, la seule dont je me souvienne, » soupira-t-elle. Posant ses doigts sur le front de Chihiro, elle dit, sur un ton incantatoire :
« Sang, os, muscles, et tendons,
Sur vous, nos pouvoirs nous étendons.
Supportez plus de charges que vous n'en portâtes jamais,
Et sans faiblesse ni relâche travaillez désormais. »
Chihiro sentit une vague de chaleur submerger son corps.
« C'est le mieux que je puisse faire, » soupira Lin, l'air épuisée. « Cela t'aidera à garder tes forces et la vivacité de tes réflexes. » Chihiro la serra dans ses bras. « Prends soin de toi, pour l'amour de la Dame, et n'oublie pas tes leçons de combat. »
Lin se recula pour faire place à Linca.
« C'est vraiment trop dur, ces au-revoir ! » pensa tristement Chihiro, dont le regard allait de Lin à Linca ; Lin, qui essuyait les larmes de ses yeux rougis, et Linca, son cher petit esprit aux cheveux blonds cendrés, à la peau bleutée, qui se tenait devant elle. Linca posa, de même, sa main sur son front.
« Que le sang coagule, que les os se recollent,
Que la peau cicatrise, qu'elle soit ferme et pas molle.
Par mon pouvoir, que tes blessures guérissent,
Et que tes ennemis s'affolent et fléchissent. »
Chihiro sentit une vigoureuse et stimulante onde de froid la pénétrer jusqu'aux os.
« Ça te procurera une certaine protection contre les blessures. Les lames ne rebondiront pas sur toi, mais elles t'infligeront moins de mal et tu guériras plus rapidement. De plus, tes ennemis auront plus de difficulté à t'atteindre. » Elle eut un sourire pincé. « Désolée pour les rimes un peu bébêtes... Je suis une traditionnelle pour ce qui est des enchantements, alors il me faut des rimes. Mais en fait, les mots n'ont pas vraiment d'importance, ils m'aident à me concentrer. » Un moment, Linca resta plantée là, silencieuse ; finalement, elle dit :
« Reviens-nous petite sœur, sans toi il n'y a pas de joie dans nos vies d'immortels. Tu es comme un oiseau merveilleux qui arrive dans notre ciel pour illuminer nos vies si ternes ; mais maintenant on dirait que t'envoles vers d'autres horizons... » Linca s'était mise à pleurer.
« Et c'est moi que tu traites de philosophe ? » dit Chihiro. En souriant, elle ajouta :
« En tout cas, je crois que tu as décidément un faible pour les êtres mortels. Pour ce qui est d'illuminer, je veux bien, mais... on ne t'a jamais dit qu'une étoile qui brille deux fois plus fort brille deux fois moins longtemps ? » Linca haussa les épaules, tout en s'essuyant le nez.
« Et alors ? Un jour, tu atteindras le stade de supernova. Nous qui brûlons éternellement, nous nous souviendrons de toi. N'est-ce pas une forme d'immortalité ? » Chihiro éclata de rire malgré la douleur lancinante qu'elle ressentait dans son cœur.
« Ce qui serait bien, ce serait un peu de vodka. On pourrait faire comme au bon vieux temps ! Comme quand toi et moi on bavassait jusqu'à pas d'heure, au lieu d'étudier. » Le visage de Linca s'éclaira.
« Tu pourrais en rapporter un peu ?
- D'accord, je vais essayer. Et puis du chocolat et du café, beaucoup de café. » Linca regarda par-dessus son épaule.
« Il t'attend. » Chihiro se retourna et aperçut Haku qui se tenait en bas des marches. Elle fit quelques pas dans sa direction, mais s'arrêta en réalisant que Linca et Lin ne la suivaient pas.
« Vous ne m'accompagnez pas à la frontière ? » Lin regarda Haku.
« Je pense que c'est un privilège qui lui revient, tu ne crois pas ? » Chihiro fronça les sourcils, hésita, puis s'inclina devant elles. En se mordant les joues, elle parvint à ne pas pleurer.
« Merci à toutes les deux. Je vous reverrai bientôt, dit-elle, avant de descendre les marches.
- Maintenant que tu m'as promis de la vodka, t'as intérêt à revenir ! cria Linca. Tu n'as pas le droit de mentir à ta propre sœur. » Dans l'escalier, les pas de Chihiro étaient mal assurés, mais elle réussit à ne pas chanceler.
« Un pied devant l'autre, » se dit-elle.
Après quelques instants elle se retrouva devant Haku. Il la dévisagea de ses yeux verts pendant un moment, puis il lui tendit la main.
« Viens, » soupira-t-il. Elle prit sa main, et ils descendirent la rue en marchant, comme ils l'avaient fait dix ans plus tôt - quoique, pensa Chihiro, c'était peut-être plutôt en courant qu'ils avaient parcouru cette rue, la dernière fois. Elle avait du mal à se rappeler ce moment, parce ce qu'alors, elle n'avait qu'une idée en tête, celle de rejoindre ses parents. Maintenant, ce qui occupait ses pensées, c'était une toute autre chose... Ils marchèrent en silence. Chihiro devina que le dragon était tendu. Il n'en laissait rien paraître, et sa démarche avait autant d'aisance que d'habitude, mais quelque chose disait à Chihiro qu'il devait être aussi nerveux qu'elle. Pourtant il lui tenait la main si doucement, la berçant presque...
En peu de temps - trop peu - ils arrivèrent à la frontière. Chihiro regarda le vent caresser l'herbe pendant un moment. La frontière était resté ouverte tout le temps qu'elle avait passé dans le monde des esprits. Aujourd'hui, elle se refermerait après qu'elle eût traversé, et désormais seule une puissante magie pourrait la rouvrir, pour lui permettre de la franchir dans l'autre sens.
« Tu vas me manquer, dit enfin Haku. J'ai entendu ce que Linca t'a dit. Elle a raison, tu as une certaine influence sur nous ; tu nous as tous rendus un peu humains, je pense. Chihiro le regarda.
- Je ne veux pas vous changer entièrement. Vous êtes des esprits ; je ne juge aucun d'entre vous, pas même les esprits du genre de Yubaba. Vous êtes comme vous êtes.
- Parmi ceux de ton espèce, beaucoup seraient tentés de nous juger. Tu es différente, Chihiro... Tu nous acceptes... Tu m'acceptes tel que je suis et tu n'as pas peur de moi. » Chihiro regarda ses pieds ; sa main trembla légèrement dans la sienne.
« La peur vient de l'incompréhension d'autrui, répondit-elle. Je pense que j'arrive à vous comprendre. Si j'ai choisi d'étudier la mythologie, c'était pour ça, je pense... C'était pour vous comprendre, et aussi pour me sentir proche de vous tous, à nouveau. » Haku serra doucement sa main dans la sienne. Elle leva les yeux et plongea son regard dans le sien ; une fois de plus, elle se laissa fasciner.
« Je ne vais pas te demander encore une fois si tu es sûre de ton choix ; maintenant je sais que tu l'es. »
Il étendit sa main libre, la paume levée. Une lumière bleue en émana, puis une boîte y apparut : elle était de la taille de sa paume, et recouverte de velours noir.
« C'est pour toi, dit-il. Ouvre-la. »
Chihiro retira sa main de la sienne à contrecœur et prit la boite. Elle l'ouvrit, faisant basculer le couvercle vers le haut. A l'intérieur, sur le même velours noir, reposait un pendentif. C'était un dragon en argent avec des yeux de jade. Il enserrait la tranche d'une pierre plate, de la taille de l'ongle de son pouce. Cette pierre était si noire et si bien polie qu'elle pouvait y apercevoir son son reflet. Elle caressa le dragon d'argent. Il était minuscule, et pourtant on pouvait en distinguer les écailles, incisées une à une avec une exquise minutie.
« C'est de l'obsidienne (1), dit posément Haku. C'est une pierre très puissante qui absorbe la magie comme une éponge. » Il sortit le pendentif de la boite, qui disparut. Il le retourna dans ses mains.
- J'y ai enfermé plusieurs sorts et je peux encore en rajouter. Il ouvrit la chaîne d'argent et, se penchant sur Chihiro, la mit autour de son cou. Elle perçut les senteurs de ses cheveux fraîchement parfumés. L'une d'elles était particulière, et rappelait l'odeur que l'on pouvait sentir lors des tempêtes de pluie et celle des brumes fraîches en montagnes. Ce devait être son odeur naturelle – elle en était persuadée. Ce parfum l'enivrait, et elle avait l'impression que ses jambes allaient se dérober sous elle. Il recula un peu, puis fit glisser le pendentif sous son chemisier.
« Ne t'en sépare jamais. Il doit rester en contact avec ta peau. » Chihiro acquiesça d'un signe de tête ; elle était si heureuse qu'elle en perdait la voix.
« Il ne me quittera pas une seconde, lui assura-t-elle, c'est magnifique. » Il sourit si tristement qu'elle crut que son cœur allait se briser. Il s'avança et soudain elle était dans ses bras.
« Reviens-moi ! lui murmura-t-il à l'oreille. Reviens, je ferai en sorte que ta vie soit remplie et joyeuse à chaque instant. » Il se recula et lui embrassa le front. Ses lèvres brulèrent délicieusement sa peau durant un court - trop court - instant. Puis il disparut. Il n'était plus là. Chihiro s'entoura de ses bras, tentant désespérement de préserver la chaleur de Haku qu'elle ressentait encore sur elle.
« Souviens-toi, » chuchota une voix qui ne pouvait être que la sienne, « ne regarde pas en arrière. » Un hurlement fendit le ciel ; levant les yeux, elle aperçut un magnifique dragon blanc qui traversait le ciel.
De peur d'être terrassée par toutes les émotions qui l'assaillaient, elle se détourna brusquement et se mit à courir. A toute vitesse, sans regarder autour d'elle, elle atteignit la frontière, et s'engagea sans ralentir dans le tunnel, sous la tour à l'horloge. A l'autre bout, elle faillit une nouvelle fois se cogner contre la statue. A ce moment seulement, elle diminua son allure, et après quelques mètres, elle s'arrêta net. Elle se retourna, le corps tremblant et les genoux menaçant de lâcher. Il n'y avait plus rien à cet endroit, juste le bois et une chemin de terre qui se terminait abruptement. Même la statue qu'elle avait évité de justesse quelques secondes plus tôt n'était plus là. Elle regarda autour d'elle, pitoyablement, tout en essayant de reprendre son souffle. Le soleil brillait trop fort et lui brûlait la peau. Le vent soufflait d'une façon étrange et des sons qu'elle avait oubliés l'entouraient de toutes parts. Elle ressentit un début de panique, et tenta de respirer pour se calmer. L'air lui-même semblait brûler ses poumons. Rien, non, vraiment rien n'était normal.
« Ce monde n'est pas le mien ! » s'écria-t-elle, plaintivement. S'entourant de ses bras, elle poussa un cri de pure terreur en direction de ce ciel qui lui paraissait bien trop bleu. Puis elle tomba à genoux, et pleura amèrement pendant un long moment, le cœur brisé.
(1) L'obsidienne est une roche volcanique vitreuse et riche en silice. N.D.T.

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