"Le courage de l'esprit"
Chapitre 21 : Vérités, mensonges et parents
Il faisait nuit lorsqu'elle arriva aux abords de la grande maison bleue. « Oh non ! » gémit-elle soudain : elle venait de distinguer la voiture de police garée devant.
« Et qu'est-ce que tu t'imaginais ? » pensa-t-elle, résignée. « Qu'ils allaient renoncer à te chercher, et reprendre tranquillement le cours de leur vie, comme ça, après seulement deux semaines ? » En hâte elle concocta une histoire à raconter. Le scénario qu'elle inventa n'était pas très fameux, mais il suffirait, espérait-elle, pour se débarrasser des policiers. Elle monta les escaliers et frappa à la porte.
Elle s'ouvrit d'un coup ; l'instant d'après, Chihiro ressentit un choc brutal, comme si on venait de la frapper de plein fouet. Sa mère s'était jetée sur elle et l'étreignait avec passion.
« Oh Chihiro ! Mon petit bébé ! » Elle n'avait jamais reçu autant de baisers. Son père, resté à l'intérieur, semblait pétrifié.
« Je pensais que tu ne reviendrais jamais, » finit-il par dire, en s'essuyant les yeux.
« Mais où étais-tu ! » s'écria sa mère. « Pas un message, pas un mot, tu as disparu sans aucune nouvelle. Est-ce qu'on t'a fait du mal ? »
« S'il vous plaît, Madame Ogino ! » Un élégant policier en civil, âgé d'une quarantaine d'années, s'avança. « Laissons votre fille s'asseoir tranquillement, elle va nous raconter tout cela. »
On fit entrer Chihiro dans le salon. Elle prit place sur le canapé, à côté de sa mère qui ne l'avait pas lâchée. Son père insista pour qu'elle se fasse avant tout examiner dans un hôpital ; elle protesta mais il s'accrochait à son idée ; à la fin, elle déclara, l'air épuisée, qu'elle avait vraiment très soif et il courut lui chercher à boire dans la cuisine. Sur ce, le policier l'invita à décrire les faits ; elle se mit alors à déballer, d'une manière un peu décousue, la fiction qu'elle venait sommairement d'élaborer : elle et Linca avaient rencontré deux garçons chinois à Kyoto ; ils avaient paru gentils ; ils leur avaient payé un verre ; mais il devait y avoir quelque chose dans la boisson, parce qu'elles s'étaient réveillées dans un petit appartement sordide. Et après les deux garçons avaient menacé de les retenir prisonnières tant qu'elles n'accepteraient pas de se marier avec eux. Oui, ils voulaient un mariage blanc, pour la citoyenneté.
« Nous avons été bien traitées, souligna-t-elle. Mais nous avons refusé de leur céder ; bon, ça c'était un peu bête de notre part, nous aurions dû faire semblant d'accepter, je pense. Nous avons essayé de leur expliquer que Linca n'était pas japonaise et donc ils n'obtiendraient pas la citoyenneté en l'épousant. Ils ont cru que nous mentions et alors ils ne nous ont rien donné à manger pendant deux jours. » L'histoire sonnait faux même à ses propres oreilles, mais le policier la notait intégralement, sans sourciller.
« Et alors, une nuit nous sommes restées avec un seul d'entre eux. Il a bu et il est devenu un peu saoul. Linca s'est jetée sur lui, elle l'a frappé, il est tombé et alors elle lui a donné des coups de pieds jusqu'à ce qu'il ne bouge plus. » Elle s'interrompit, frémissant à l'évocation de cette scène horrible, quoiqu'imaginaire. « Nous lui avons pris les clés et puis nous nous sommes enfuies. Nous avons cru qu'ils nous suivaient, alors nous sommes montées dans le premier bus que nous avons trouvé. Mais comme nous avions toujours peur qu'ils nous suivent, nous avons décidé de continuer à nous enfuir, juste pour être sûres. Donc après, moi, je suis revenue ici, et Linca a pris le premier avion pour la Russie, enfin, vers la Russie je pense. Je ne sais pas si elle reviendra jamais. »
« Ma pauvre petite ! « murmura son père, planté devant la porte de la cuisine, ayant totalement oublié ce qu'il était sensé faire là.
Le policier posa quelques questions supplémentaires ; elle fournit des descriptions et des adresses d'hôtel imaginaires. Son histoire ne tenait pas debout, elle le savait... mais peu importe, bien avant que la police ait pu tout vérifier, elle serait partie, pensait-elle.
« Mademoiselle Ogino, vous avez un passé médical... Etes-vous bien sûre qu'il s'agisse de faits réels ? Vous devez vous rendre compte que cette histoire est assez extravagante.
- Vous accusez ma fille de mentir ? s'insurgea son père. Le policier se leva.
- Je dois simplement envisager toutes les hypothèses, Monsieur Ogino. Il se tourna vers Chihiro.
- Passez au commissariat dans un jour ou deux. Nous aurons vérifié les faits, et vous, de votre côté, vous vous souviendrez de plus de choses. » Fronçant les sourcils, il ajouta : « Ne quittez pas cette adresse, Mademoiselle Ogino, nous aurons besoin de vous contacter.
- Bien sûr, Monsieur, fit-elle innocemment, je vous remercie. » Son père raccompagna le policier à la porte.
Pendant les deux heures suivantes, ses parents firent de leur mieux pour satisfaire tous ses besoins, et même au-delà. Ils ne lui posèrent pas davantage de questions sur son absence, craignant apparemment de la contrarier. Ce soir-là, quand elle alla se coucher, elle se sentait très seule, et surtout très coupable. Nerveusement, elle se mit à tripoter son pendentif. Celui-ci ne la quittait jamais, pas plus que ses piques à cheveux, ou son ruban. Le poids du pendentif accroché à son cou la rassurait ; il lui rappelait les autres liens, les autres devoirs qu'elle s'était donnés, et cela apaisait un peu sa conscience.
« Je suis leur seul enfant, comment puis-je leur faire ça ? » criait une partie d'elle-même, qu'elle tentait de faire taire : « Mais c'est ma vie, et ma place n'est plus ici. Elle n'a jamais été ici, de toute façon. Je ne suis pas née où j'aurais dû naître ; j'ai réalisé à quel monde j'appartenais quand j'ai découvert ce monde-là par hasard. Mes parents... je les aime tous les deux mais ils ne m'ont jamais comprise, même avant mon voyage. » Elle soupira et regarda son reflet dans le minuscule miroir d'obsidienne.
« Je leur dira demain, » confia-t-elle à son bijou.
Le lendemain, Chihiro décida de consacrer la journée à ses parents. C'était un agréable jour d'été, chaud mais parcouru d'une brise fraîche. Elle aida sa mère dans le jardin. Yuuko bavardait avec elle, comme à son ordinaire, apparemment sans états d'âme. La seule allusion qu'elle fit à son escapade fut...
« Nous sommes si contents que tu sois de retour. » Elle répéta cela plusieurs fois, mais ce fut tout. Après s'être dûment salie jusqu'aux yeux dans le jardin, Chihiro alla aider son père qui bricolait dans le garage. Il possédait une moto datant de l'âge baroque ou classique, et passait son temps, depuis des années, à la réparer. Chihiro l'aida à dégraisser le moteur. (C'était la deuxième fois qu'elle le faisait, cette année-là.) Contrairement à sa mère, son père ne lui dit rien ; une fois seulement, lorsqu'elle lui tendit une bougie d'allumage, il marmonna...
« Ils ne t'ont pas fait de mal, au moins ? » Chihiro entendit à peine la question mais elle comprit où son père voulait en venir.
« Non, ils ne m'ont pas fait de mal. » Il répondit par un grognement et n'ajouta rien.
L'heure du dîner vint et Chihiro décida que c'était le moment ou jamais. Assise avec ses parents, elle picora dans son assiette pendant quelques minutes, en se demandant par où elle allait bien pouvoir commencer. Finalement, elle posa ses baguettes et soupira. Le pendentif lui sembla devenir plus chaud — était-ce un encouragement ? En tout cas, elle se sentit rassurée. « Il faut que je vous dise quelque chose, à tous les deux. » annonça-t-elle. Ils la regardèrent fixement, visiblement paralysés par l'appréhension.
« Ca commence bien, » se dit-elle.
« Je le savais ! » fit son père, le souffle court. « Ces monstres t'ont mise enceinte ! » Chihiro secoua la tête.
« Non Papa, des monstres il n'y en avait pas. » Elle soupira à nouveau, pensant : « Des monstres... il n'y avait que ça, mais à quoi bon les embrouiller ? » Elle toucha le pendentif sous le tissu de son vêtement et poursuivit. « Je m'excuse, je vous ai menti. » Ses parents échangèrent un regard.
« Je n'ai pas été kidnappée par des Chinois à Kyoto. C'était juste une histoire débile que j'ai inventée pour me débarrasser de la police. » Son père sembla sur le point de s'étouffer; sa mère cacha son visage dans ses mains.
« Qu'est-ce que... Qu'est-ce que tu as fait ?
- Je n'ai rien fait, Maman, » répliqua-t-elle, agacée. « Zut, se dit-elle, pour l'approche en douceur, je crois que c'est raté. » Elle hésita puis, tout à coup excédée, elle lâcha : « Je suis allée dans le monde des esprits, Linca m'y a emmenée, ce n'est pas une humaine, c'est un esprit, elle est resté là-bas. Moi je suis venue pour vous dire au-revoir.
- Au-revoir ? murmura sa mère.
- J'y retourne ; je veux vivre là-bas... en permanence. » Elle regarda les mines abasourdies de ses parents. « Et une fois repartie je ne pourrai plus revenir. Je compte partir demain. » Son père secoua la tête.
« Nous pensions que tu avais dépassé tout ça, dit-il.
- Non, répondit-elle, là-dessus aussi, je vais ai menti, et je me suis menti à moi-même. Je n'ai jamais cessé de croire à ce lieu. Jamais vraiment. Et je n'ai jamais pris les médicaments que vous m'avez donnés, non plus. Pour moi, c'était clair que vous ne voudriez jamais me croire, alors... pourquoi vous aurai-je dit la vérité ?
- Mais Chihiro, tout ça c'est une chose que tu as inventée, dans ton imagination, tu ne voudrais quand même pas que nous... »
- Je sais que vous ne me croyez pas, dit-elle posément, interrompant son père. Et ça fait partie du problème. Vous auriez dû me croire ; est-ce que vous réalisez à quel point j'étais en colère contre vous ? Vous m'avez fait subir quatre ans de thérapie dont je n'avais aucun besoin. Vous avez cru tout ce que cette bonne femme vous a dit, et vous l'avez laissée faire ses sales trucs, son lavage de cerveau. » Chihiro constata non sans surprise qu'elle était, à présent, parfaitement calme, pour ne pas dire d'un calme anormal. Le pendentif semblait maintenant presque chaud contre sa poitrine. « J'ai réalisé malgré tout, reprit-elle, que ce n'était pas votre faute ; après tout, ce que vous avez fait, c'était seulement humain de
votre part. »
« Si seulement ils voulaient me croire. Il suffirait qu'ils me croient pour qu'ils trouvent formidable, merveilleuse, et même amusante, toute cette aventure. » Résignée, elle poursuivit jusqu'au bout ses révélations déplaisantes. « Si vous ne me croyez pas, vous serez incapables de franchir la frontière pour venir me rendre visite. Je ne reviendrai jamais dans ce monde-ci ; cela me sera impossible. La première fois que nous avons franchi la frontière, nous étions inconscients de ce que nous faisions ; dans un état d'ignorance, on peut entrer dans ce monde-là ; par contre, dans un état d'incrédulité et de rejet, c'est impossible, l'accès nous est interdit. Cela vaut aussi bien pour moi que pour vous ou pour d'autres. »
Il s'ensuivit un silence qui sembla s'éterniser.
« Tu crois vraiment à tout cela, n'est-ce pas ? » demanda enfin sa mère.
- Croire n'est pas le mot, c'est un fait, » répondit-elle. Son père poussa un grognement mais n'ajouta rien. Chihiro conclut, en se levant : « Je n'ai aucun moyen de vous le prouver. Mais essayez d'avoir foi en moi, je vous en prie. » Se détournant, elle monta les escaliers et se dirigea vers sa chambre. Elle ouvrit sa porte, puis, sans entrer, la referma de manière très audible. Ensuite, sans faire de bruit, elle retourna s'asseoir sur les marches supérieures de l'escalier, de manière à entendre la conversation de ses parents sans se faire voir.
« Je pensais qu'elle avait dépassé tout ça ; elle est entrée à l'université, je pensais qu'elle allait bien, dit son père.
- Je me doutais de quelque chose, chuchota sa mère. Elle contemplait longuement le ciel, depuis la fenêtre de sa chambre, lorsqu'on pouvait voir les étoiles. Je l'ai observée ; on aurait dit qu'elle était dans un autre monde. Elle avait le regard plein d'une sorte de nostalgie. Je ne lui ai jamais posé de questions à ce sujet ; à vrai dire, j'avais un peu peur des réponses qu'elle pourrait me faire.
- Tu sais ce que nous devons faire ; nous pensions ne jamais en arriver là mais...
- Elle est heureuse, coupa sa mère. Est-ce qu'on ne pourrait pas simplement la laisser comme elle est ? Elle a ce fantasme dans la tête depuis qu'elle a dix ans. Il y a peu de chances qu'elle y renonce maintenant.
- Elle s'en va demain ! siffla son père. On ne peut pas lui passer cette fantaisie, c'est sérieux maintenant. »
Chihiro secoua la tête et regagna sa chambre. C'était stupide, de sa part, d'avoir un instant imaginé qu'ils pourraient la comprendre. Dans tout cela, en définitive, le seul point surprenant était la remarquable indulgence de sa mère. Elle s'assit sur le lit et porta la main à son pendentif.
« Voilà, je leur ai dit, maintenant, lui murmura-t-elle. Ils ne m'ont pas cru, mais c'est fait. » Elle avait la bizarre impression d'être toute vide et sans consistance, comme si, dans ce monde, elle n'était plus une personne réelle, mais une sorte d'ectoplasme.
« Je repars demain, » se dit-elle.
Si elle s'était douté de ce qui l'attendait, elle aurait sur-le-champ bouclé son sac et couru vers la frontière, mais elle se mit au lit et s'endormit.

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