"Le courage de l'esprit"
Chapitre 22 : Une confiance trahie
Le lendemain matin, sitôt levée, elle s'habilla et se mit à préparer ses affaires pour le retour. Quand elle descendit pour prendre son petit-déjeuner, son père jeta un regard à son grand fourre-tout, mais ne dit rien. Sa mère, quant à elle, semblait extrêmement agitée et nerveuse. Elle se mit à bavarder de choses et d'autres, et ne fit pas la moindre allusion à... certaines idées fantasmatiques ; Chihiro ne lui en tint pas grief.
Elle fit un raid dans la cuisine pour récupérer toutes les bonnes choses que ses amis apprécieraient. Elle prit quatre paquets de café et trois boîtes de pudding au chocolat. Elle ne trouva pas de vodka ; il faudrait qu'elle en achète avant de s'en aller cet après-midi. L'idée lui vint de proposer à ses parents de l'accompagner jusqu'à la frontière, afin qu'ils puissent la voir disparaître en franchissant cette barrière dont ils refusaient d'admettre l'existence. Cependant, elle se ravisa : ils étaient déjà assez perturbés comme ça. A l'heure du déjeuner, Chihiro était fin prête, tous bagages faits. Son père l'avait lui-même conduite à la ville voisine pour se procurer de la vodka. Elle avait acheté, en plus, vingt tablettes de chocolat, pour faire du pudding à tous ses amis. (Elle savait toutefois, sans se l'avouer, qu'elle finirait par manger tout le chocolat tout seule.) Elle prit également un paquet de café supplémentaire. Son père ne fit pas de remarques à propos de ces achats curieux qui semblaient révéler un étrange régime alimentaire.
Chihiro regardait la télé et se mettait au courant, une dernière fois, des affaires du monde, lorsqu'on frappa à la porte. Sa mère sursauta.
« C'est eux, » dit son père. Il ouvrit la porte, et une femme d'environ 40 ans s'avança, suivie de deux hommes de forte carrure, revêtus d'uniformes bizarres.
« Mademoiselle Ogino » dit la femme en s'inclinant formellement. Après un instant, Chihiro, perplexe, lui rendit son salut. La femme sourit. « Votre père nous dit que vous envisagez de partir en voyage. » Chihiro lança un regard à son père.
- Et vous, vous êtes qui, d'abord ? répliqua-t-elle assez brutalement.
- Je suis le Docteur Tanaka. » Une sensation de froid saisit Chihiro. « Nous voudrions que vous veniez à l'hôpital pour quelques jours ; juste pour que nous puissions vous examiner.
- Vous voulez me mettre chez les fous ?
- Je ne l'aurais pas dit de cette façon, mais nous souhaitons effectivement vous interner le temps de vous examiner. »
Chihiro croisa ses bras.
« Et si je ne veux pas y aller ?
- Je crains que vous n'ayez pas le choix en l'occurrence, Mademoiselle Ogino. Les formulaires d'internement ont déjà été signés par votre famille. » Chihiro fusilla ses parents du regard. Sa mère baissa les yeux ; son père sourit faiblement.
« C'est ce qu'il y a de mieux à faire. Tu ne vas pas bien, plaida-t-il.
- Je ne suis pas folle ! siffla-t-elle, prenant toute la pièce à témoin. J'ai dit la vérité, tout est réel, et je rentre chez moi.
- Je ne doute pas que cela puisse vous sembler réel, répondit la femme-médecin. Cependant, les fantasmes schizophrènes sont très difficiles à reconnaître pour ce qu'ils sont, parce qu'ils apparaissent très réels. Nous voulons simplement vous aider. » C'est alors que Chihiro s'aperçut que les deux hommes s'étaient discrètement rapprochés d'elle. Elle éclata d'un rire sarcastique, et partit à toutes jambes dans l'escalier.
Elle se précipita dans sa chambre et coinça une chaise contre la porte. Puis elle ouvrit sa fenêtre et remercia les dieux de Haku d'avoir donné la passion du jardinage à sa mère : la moitié de la maison était recouverte de treillage. On se mit à cogner contre sa contre sa porte. Son père exigea qu'elle sorte. A toute vitesse elle enjamba la fenêtre, et descendit le mur, massacrant au passage les précieuses clématites de sa mère. Elle sauta les deux derniers mètres et se reçut comme une vraie athlète, exploit qu'elle n'aurait jamais pu accomplir sans les sorts de ses deux sœurs. Elle bondit le long de la route, les yeux rivés sur le bois en contrebas.
Mais ils y en avaient d'autres, qui attendaient dehors. Ils la poursuivirent en voiture ; la dépassant dans un dernier coup d'accélérateur, ils s'arrêtèrent quelques mètres plus loin en faisant crisser les pneus. Quatre hommes sortirent et lui barrèrent le chemin, en bas de la colline. Elle en esquiva deux en se faufilant, et passa quasiment à saute-mouton sur le troisième après lui avoir décoché un coup de pied dans le tibia. Le quatrième devait être un ancien policier ou quelque chose du genre, parce qu'il savait se battre. Il lui envoya un coup de poing dans l'estomac, qui la fit s'écrouler en suffocant. Le sort de Linca protégeait des blessures, mais pas de ce genre de coup.
C'était terminé. Ils lui bloquèrent un bras dans le dos et l'entraînèrent en direction de la colline. Elle n'abandonnait pas, cependant : elle mordait et ruait tant qu'elle pouvait, et ils durent se mettre à deux pour la tenir, en attendant l'arrivée du docteur et des parents.
« Mademoiselle Ogino, calmez-vous s'il vous plaît, ou je vais devoir vous administrer un sédatif. » Chihiro cracha sur le docteur et hurla de rage. La colère était trop forte.
« Vous êtes mes parents ! cria-t-elle. Comment vous pouvez me faire ça ! » Sa mère pleurait, mais son père la regarda froidement : elle lui faisait honte.
La femme-médecin remplissait une seringue.
« Si vous m'enfermez ça ne va pas me guérir. Ca ne fera pas de moi la fille parfaite dont vous avez tellement envie. Je dis la vérité, et vous n'y changerez rien avec vos médicaments et vos médecins ! » Son sang la brûlait dans ses veines, un voile rouge semblait recouvrir sa vue. La seringue mordit sa chair. « Je n'y resterai pas longtemps ! » cracha-t-elle, réalisant tout de suite après qu'ils penseraient « suicide » et non « évasion ». « J'espère que vous êtes contents, j'espère que vous dormirez bien cette nuit, surtout toi Papa ! » Le médicament commençait à faire son effet ; elle essaya d'ajouter quelque chose, mais ce ne fut qu'une suite de mots sans aucun sens.
Elle entendit la femme-médecin qui essayait de rassurer sa mère ; Yuuko ne cessait de répéter :
« Ce n'est pas bien, nous ne devrions pas faire ça. Regardez-la, elle est terrifiée ! »
« Pas terrifiée ! pensa Chihiro. Je suis en colère oui, comme je ne l'ai jamais été. Peut-être qu'ils ne savent pas ce qu'ils sont en train de me faire, mais ce n'est pas une excuse. » Cependant, à mesure que le médicament s'emparait de son esprit, ses pensées s'effritaient.
« S'il te plait... » murmura-t-elle, comme sa mère l'embrassait. « S'il te plait... laisse... partir. »
« Je viendrai te voir, promit sa mère. Je te ramènerai à la maison dès que je pourrai. » Yuuko effleura son visage de ses doigts ; ensuite on entraîna Chihiro et on la fourra à l'arrière d'une ambulance.
Une fois qu'on l'eut sanglée sur la civière, la femme-médecin prit sa tension et écouta ses pulsations cardiaques. L'ambulance démarra.
« Mademoiselle Ogino, il n'y a pas de raison avoir peur, vraiment, dit-elle d'une voix apaisante. Une fois que nous vous aurons examinée, nous vous installerons probablement dans un pavillon de moyenne sécurité ; mais nous ne pourrons le faire que si vous vous comportez bien. Nous ne sommes pas des monstres qui enferment les gens et qui jettent la clé. Nous voulons que vous guérissiez et que vous nous quittiez. Il faut que vous nous aidiez un peu. »
Chihiro ne répondit pas. En sombrant dans une inconscience artificielle, elle sentit le pendentif qui devenait froid sur sa poitrine.
Elle commença à reprendre ses esprits peu après son arrivée au pavillon où on l'avait assignée. Une infirmière très amicale mais aussi très condescendante la promena, sanglée sur un fauteuil roulant. L'infirmière lui fit visiter le pavillon ; les seules pensées qui venaient à Chihiro étaient des idées d'évasion. « Voici la salle télé ; elle vous plaira n'est-ce pas ? Voici la salle de jeux... » Chihiro ne vit rien de nature à lui donner espoir. Tout était soit enfermé dans des placards soit fixé avec des boulons. Toutes les fenêtres étaient sévèrement bardées de barreaux. La plupart des patients étaient dans le même état qu'elle, abrutis par les sédatifs. Le sort de Linca semblait cependant neutraliser quelque peu les médicaments. Chihiro avait conscience de ce qui se passait mais son corps ne paraissait pas réagir.
« A présent voici votre chambre... » poursuivit l'infirmière. Quatre murs de carreaux blancs, totalement dépouillés, une minuscule fenêtre à barreaux, un lit et un conduit d'aération si haut dans le mur qu'elle ne pouvait l'atteindre même en se mettant debout sur son lit.
« Maintenant nous allons nous mettre au lit et nous allons dormir un peu... » L'infirmière et un garçon de salle soulevèrent son corps flasque et le déposèrent sur le lit ; ils attachèrent ses poignets à des entraves (1) qui étaient fixées au lit.
Le planton sortit ; avec un grand sourire dégoulinant de bienveillance, l'infirmière tourna la tête de Chihiro vers le plafond, et la cala avec des oreillers de part et d'autre, de manière à ce qu'elle ne roule pas sur le côté, pendant que la patiente était sous sédatifs.
« Débarrassons-nous de ces bijoux, nous ne voulons pas nous blesser avec, n'est-ce pas ? » Après avoir retiré une bague et les boucles d'oreille, elle jeta un coup d'œil au ruban à son poignet, presque dissimulé par l'entrave.
« Nous pouvons garder ça, c'est juste du tissu, » dit-elle en la gratifiant d'un sourire encore plus sirupeux.
« Nous allons juste enlever ceci... » Le corps de Chihiro fut agité brusquement d'un soubresaut si brutal que l'infirmière se recula stupéfaite. Sur sa poitrine, le pendentif venait de la brûler.
« Ca vous ne... le prendrez pas ! » cracha-t-elle, d'une voix pâteuse. L'infirmière la fixa un moment, puis son regard parut s'attendrir et ses yeux s'embuèrent.
« Ah, je comprends... » dit-elle d'une voix toute rêveuse ; sur ce, elle partit, sans même remarquer les piques à cheveux. La porte se referma avec un déclic net, et Chihiro se retrouva seule. La convulsion passée, ses muscles redevinrent du caoutchouc, et elle se laissa retomber sur le lit. Elle s'efforça de dormir, sachant qu'elle aurait besoin de toutes ses forces, mais le sommeil refusait de venir. Les lumières s'éteignirent toutes une heure plus tard ; elle reçut une nouvelle injection peu de temps après. Elle ne se débattit pas cette fois-là.
A ce moment seulement, lorsqu'elle fut toute seule, avec ce serrement de l'estomac qui signifiait que les médicaments agissaient, les larmes vinrent. Elles coulèrent silencieusement sur son visage ; c'étaient des larmes d'amère déception.
« Je devrais être rentrée maintenant, » se dit-elle en chuchotant dans le noir. « Désolée, j'ai essayé, j'ai vraiment essayé. » L'obscurité sembla s'appesantir sur elle ; après quelques battements de cils, ses yeux se fermèrent. « Je vais essayer encore. » Elle soupira et se laissa glisser dans une inconscience sans rêves.
(1) entraves : il semble que le terme utilisé dans les hôpitaux soit « manchettes ».
Cet euphémisme est tout de même un peu gênant. N.D.T.

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