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"Le courage de l'esprit"
Chapitre 23 : Il se peut qu'un jour...

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Nagaraeba
Mata kono goro ya
Shinobaremu
Ushi to mishi yo zo
Ima wa Koishiki

(Il se peut qu'un jour
Je repense avec nostalgie
Et tendresse
A ce jour présent
Où je suis si malheureux.)

-- Fujiwara No Kiyosuke

Elle cacha ses piques à cheveux après la première nuit, et s'efforça de garder son pendentif hors de vue. Il était un réconfort pour elle ; son poids la rassurait, et lui rappelait qu'il existait un endroit où elle pouvait se sentir chez elle. Après trois jours dans le pavillon, elle s'était forgé une réputation de fauteuse de troubles. Elle avait tenté de briser une fenêtre après avoir arraché une chaise fixée au sol ; elle avait fait un premier moulinet avec cette chaise au bout du bras, comptant la lancer contre la vitre, mais ils lui avaient sauté dessus avant même qu'elle ait entamé son second. On la bourra de sédatifs et on la fourra dans la salle télé, devant des dessins animés abrutissants à souhait ; elle y passa le restant de la journée, engourdie et léthargique. Lorsqu'elle revint à elle, elle réalisa avec horreur qu'elle avait bavé sur son menton et même sur ses vêtements, jusqu'en bas de sa personne. Personne n'avait pris la peine de lui essuyer le visage.

Le jour suivant, elle avait tenté de grimper dans un conduit d'aération, placé à faible hauteur dans la salle de détente. Son pied avait accroché le fil déclencheur d'une alarme silencieuse. Après cela, elle avait passé vingt-quatre heures confinée dans sa chambre. Le docteur Tanaka la somma de reconsidérer son comportement.

« En faisant cela, vous allez perdre toutes vos chances d'être placée dans un pavillon moins sécurisé.

- Je n'ai rien à faire ici, je ne suis pas folle, répondit-elle. Regardez-moi, docteur, je suis sensée et raisonnable. Même si je prends mes fantasmes pour la réalité, je ne fais de mal à personne, je pense ? »

- Vous alliez vous enfuir ; en tentant de retourner voir vos parents, vous lanciez inconsciemment un appel à l'aide. Vous êtes à tel point enfoncée dans votre fantasme que vous croyez vraiment pouvoir vivre dedans.

- Si c'est le cas, docteur, alors dites-moi où je me trouvais ces deux dernières semaines. Si c'était un fantasme, comment se fait-il que je sois revenue bien nourrie et sans une égratignure ? Le docteur secoua la tête.

- Je ne peux que supposer que vous êtes parvenue à prendre soin de vous durant votre immersion.

- Et c'est normal ? demanda Chihiro, connaissant la réponse.

- Non, répondit le docteur. Votre cas est très intéressant. »

Chihiro ne doutait pas des bonnes intentions du docteur, mais elle avait une méfiance fondamentale envers le corps médical. Elle savait que cela provenait de l'horrible thérapeute qu'on lui avait infligée bien des années plus tôt. Par ailleurs, elle tentait vraiment de se calmer et de réfléchir, sachant bien qu'autrement, elle ne trouverait pas de moyen de s'en sortir ; mais en dépit des médicaments dont on la bourrait, elle était constamment dans un état de quasi-panique, et ne parvenait à ignorer l'instinct qui lui disait qu'elle ne quitterait cet endroit qu'en s'échappant. Ses parents vinrent la voir, mais elle était sous médicaments après une nouvelle tentative d'évasion, au cours de laquelle elle avait provoqué une inondation dans les toilettes. Elle comprit à peine leurs paroles, mais discerna confusément qu'ils étaient tous deux attristés de la voir dans cet état.

« Tant mieux, pensa-t-elle. Bien fait pour eux ! »

Elle réalisa, au bout de cinq jours, qu'on ne lui ferait pas subir de thérapie de choc, ni d'autres traitements barbares ; rassurée sur ce point, elle parvint finalement à se reprendre en main. Elle s'était rendu compte que les tentatives d'évasion opportunistes ne la menaient nulle part. Il lui fallait un plan. Elle devint une pensionnaire modèle du jour au lendemain. Il en résulta tout d'abord une certaine suspicion accompagnée d'une surveillance accrue, mais après plusieurs jours de bonne conduite, elle constata que les infirmières et les plantons lui prêtaient moins attention. Quatre jours plus tard, le docteur Tanaka lui annonça que si elle persévérait ainsi, elle serait transférée dans quelques semaines.

« Là ou l'évasion sera plus facile ! » se dit-elle. Ce n'était pas vraiment un plan, juste une ébauche, mais c'était la seule idée qu'elle avait pu trouver.

La nuit, étant sous sédatifs, elle n'avait pas le loisir de se sentir seule ou de penser à ses amis du monde des esprits. Lorsqu'elle trouvait quelques moments pour réfléchir, elle se disait qu'ils devaient être en train de se poser des questions. Penseraient-ils qu'elle avait décidé de rester ? Ou bien se mettraient-ils à sa recherche ? Elle se souvint des paroles de Haku.

« Tu peux nous faire confiance : nous ne te laisserons pas tomber une seconde fois. »

Le temps passa ; elle continua à chercher des issues possibles.


Elle était à l'hôpital depuis un peu plus de deux semaines lorsque se produisit un assez beau pataquès dans l'organisation de l'établissement. Le pavillon manquait de personnel, et on avait donc fait venir des infirmières d'un autre bâtiment. Lorsque Chihiro alla se coucher ce soir-là on ne lui donna pas de sédatif. Elle était encore épuisée par tous les résidus de médicaments qui demeuraient dans son organisme, mais cette nuit-là, elle s'endormit d'un sommeil naturel. Elle se mit à rêver.

Tout comme avant, elle avait l'impression de regarder une télévision, qui serait placée très loin d'elle. Elle vit le bureau de Haku ; Linca, Lin, Kamaji et Haku lui-même y étaient regroupés. L'homme-dragon marchait de long en large, les mains jointes derrière son dos. L'inquiétude assombrissait son beau visage.

« La semaine dernière, déjà, dit-il brusquement à Linca, nous aurions dû faire quelque chose !

- Ce sont ses parents, tout de même, objecta Lin. Elle a bien le droit de rester avec eux, tout le temps qu'elle désire.

- Elle n'est pas avec ses parents. » grommela-t-il en réponse. Il cessa d'arpenter la pièce comme un fauve en cage.

« Comment le savez-vous ? demanda Kamaji, qui essuyait nerveusement ses lunettes.

- Vous me croyez assez insouciant pour la laisser partir comme ça, sans m'assurer de pouvoir la localiser ? Elle est bien à 150 kilomètres de l'endroit où elle devrait se trouver.

- Et si, après tout, risqua très prudemment Kamaji, elle avait décidé de rester ? Haku lança au vieil esprit un regard qui aurait pu réduire la pierre en poudre.

- Non, intervint Linca, ce n'est sûrement pas ça. Je l'ai vu dans ses yeux quand elle est partie, elle avait clairement le l'intention de revenir. » Haku la regarda et acquiesça d'un signe de tête, puis il se remit à marcher de long en large. « Il y a autre chose... » marmonna Linca. Les yeux verts se posèrent à nouveau sur elle. « Elle était terriblement angoissée au moment de partir. Je crois qu'elle avait un pressentiment.

- Et c'est maintenant que tu en parles ? Ca t'était sorti de la tête ? dit-il, avec un calme aussi inquiétant que celui qui précède les tempêtes.

- Si elle a choisi de ne pas t'en parler, pourquoi l'aurais-je fait ? répliqua Linca. Haku secoua la tête.

— En voilà assez. Je suis fatigué d'attendre. » Il se retourna et balaya du regard tous ceux qui se trouvaient dans la pièce. « Que vous l'approuviez ou non, je vais aller la chercher. »

Chihiro se mit à crier à tue-tête dans leur direction :

« Je vous en prie, venez, j'ai besoin de vous ! Je vous en prie ! » Cependant ils ne semblaient pas l'entendre. Elle se mit à espérer qu'ils viendraient tout de même, mais Kamaji fit voler cet espoir en morceaux.

« Il y a des règles, Haku, tu le sais bien. Tu ne peux pas interférer, à moins qu'elle appelle à l'aide. »

Haku se laissa tomber dans sa chaise. Il paraissait épuisé, comme s'il n'avait pas dormi depuis plusieurs jours. Il ferma les yeux et se frotta le front.

« La dernière fois que j'ai établi le contact avec elle... j'ai ressenti un tel sentiment de rage... comme si elle avait subi une grande injustice ou une trahison, » murmura-t-il. Tous le regardaient. « Après ça, rien. » Il soupira, d'un air las. « Rien pendant deux semaines. Comme si elle était endormie tout ce temps. » Tout d'un coup ses yeux lancèrent des éclairs et sa bouche se tordit. Son poing s'abattit sur le bois noir du bureau qui craqua ; tous sursautèrent.

« Elle pourrait être morte, pour ce que j'en sais ! Et je reste assis à ne rien faire !

- Tu le saurais, si elle était morte, je pense, » chuchota Lin.

A nouveau, Chihiro cria vers eux.

« Je vous en prie ! J'ai besoin de votre aide, je vous en prie ! » L'image commençait à s'évanouir. « Non, non ! » cria-t-elle, prise de panique. Alors, elle eut une inspiration subite, de celles qu'engendre le désespoir le plus absolu :

« Nigihayami Kohaku Nushi. Je demande ton aide. Par le pouvoir de ta rivière, je t'enjoins de me venir en aide ! » On aurait dit un sort ; sans l'espèce de rime, certes, mais Linca n'avait-elle pas dit que les mots ne comptaient pas vraiment ? Ils étaient un support, rien de plus ; l'important, c'était l'intention, la volonté.

La scène redevint nette. Haku releva brusquement la tête et regarda droit dans sa direction, ses yeux verts agrandis par la surprise. Il se leva.

« Chihiro ? » dit-il tout bas. A ce moment, elle ressentit une douleur dans son bras ; on venait finalement de lui injecter les médicaments.

« Aide-moi Haku s'il te plaît ! cria-t-elle, je suis prise au piège ! »

« Chihiro ! » appela-t-il de nouveau, heurtant involontairement sa chaise qui fut projetée sur le côté. « Qui te détient ? Où es-tu exactement ? » L'image se dissipait rapidement sous l'effet des médicaments, qui semblaient la tirer vers l'inconscience, loin de lui.

« Dans un hôpital ! » cria-t-elle. « Où exactement je ne suis pas sûre, je... » Sa conscience chavira et sombra.

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