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"Le courage de l'esprit"
Chapitre 24 : De véritables amis

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Le lendemain, elle se souvenait encore de son rêve, mais seulement en partie : elle se rappelait les avoir vus, mais non ce qu'ils avaient dit. Le jour suivant, elle eut une surprise. Assise dans le hall des visites, elle vit venir vers elle un homme de grande taille. Il lui fallut un moment pour le reconnaître ; pourtant, ces cheveux cuivrés, ces taches de rousseur et cette haute stature d'Occidental étaient autant d'évidences criantes, mais le cerveau de Chihiro était embrumé et réagissait lentement. Ce fut seulement quand il lui tendit la main qu'elle le reconnut.

« Scott, » dit-elle dans un souffle. Elle se leva, vacilla légèrement, puis d'un coup elle le serra dans ses bras ; elle essaya de ne pas fondre en larmes, mais elle était si heureuse de voir un visage amical qu'elle ne put s'en empêcher.

« Hé ! » dit-il. « Je pensais que tu serais contente de me voir, pas que tu allais me pleurer dessus ! » Il l'aida à s'asseoir ; le hall des visites, une salle blanche et nue, était presque totalement vide. Beaucoup de gens préféraient oublier les pensionnaires de cet endroit. Des caméras surveillaient la pièce en permanence. Chihiro cligna des yeux sous la lumière crue des néons. Scott remarqua à quel point elle paraissait fatiguée, vidée ; son visage s'était amaigri et on voyait de larges cernes sous ses yeux. Il secoua la tête.

« Och wee lassie, what have they done to youn ? » s'exclama-t-il, dans un écossais à couper au couteau. (1) Il lui tendit un mouchoir en papier, qu'elle prit pour s'essuyer le visage. Alors il lui raconta comment, à l'université, il s'était arrangé pour obtenir le laissez-passer qui lui permettait de venir la voir — un document normalement réservé aux membres de la famille.

« J'ai demandé à des étudiants en médecine de me faire une petite faveur... Tu n'imagines pas le nombre d'entre eux qui ont déjà de la famille dans les professions médicales.

- Mais comment as-tu su que j'étais ici ? » Un sourire se dessina sur son visage, où apparurent des fossettes fort séduisantes.

« J'ai pénétré dans la base de données informatiques de l'université pour obtenir ton adresse, et ensuite, j'ai passé un coup de fil à ta mère. » Il fronça les sourcils. « Elle se sent coupable, elle regrette de t'avoir fait mettre ici. Ce qui m'amène à te poser la question... » Il marqua un temps et pencha la tête sur le côté ; puis il posa sur elle ses yeux bleus perçants. « Pourquoi es-tu ici ? Si tu m'autorises une remarque, tu n'as pas l'air folle. »

Cela fit rire Chihiro.

« Je le prends comme un compliment. » Elle lui fit un bref résumé de l'aventure qu'elle avait vécue à dix ans. Puis elle lui expliqua, sans citer de noms, par quel stratagème on l'avait fait revenir dans le monde des esprits. Ensuite, elle lui apprit qu'elle était revenue sur le conseil de Haku. « Il voulait que je fasse la paix avec mes parents. Il ne pouvait pas se douter que tout ceci arriverait. » Elle soupira et le regarda en face, implorant du regard une compréhension qu'elle savait improbable. « Je sais que ça paraît fou, mais toutes ces choses existent vraiment, et je veux retourner là-bas. » Elle scruta son visage franc, semé de taches, et constata avec surprise qu'il ne semblait pas sur le point d'éclater de rire, ni de s'insurger contre l'absurdité apparente de ses propos. Au lieu de cela, il se cala dans sa chaise et se mit, apparemment, à méditer ce qu'elle venait de lui dire ; son visage était pensif, mais aucun jugement ne transparaissait dans son expression. Finalement, il dit...

« C'est bizarre comme histoire, mais je ne pense pas que tu sois folle. » La surprise fit pousser un petit cri à Chihiro. Scott, voyant son expression incrédule, se contenta de lui sourire gentiment.

« Alors, tu me crois ? » dit-elle dans un souffle ; puis elle fronça les sourcils : « Mais pourquoi ? »

« Je suis écossais, Chihiro. Nous autres, nous apprenons dès le berceau que le monde n'est pas tout à fait tel qu'il nous apparaît. D'autre part, tu as le droit de croire en ce que tu veux, ce n'est pas un problème pour moi. Tu n'es pas folle ; tu parles de ton histoire d'une manière sensée. Si tu dis que tu as rencontré des esprits, alors je considère que c'est la vérité. »

A nouveau, Chihiro faillit fondre en larmes, mais une idée lui vint.

« Je ne devrais pas être dans cet endroit, Scott, » murmura-t-elle ; il acquiesça d'un signe de tête ; elle reprit : « Il faut que je sorte d'ici. » Il avala sa salive, attendant la suite. « J'ai besoin de ton aide, » fit-elle tout bas. Baissant de même la voix, il répondit :

« Je ne te pourrai pas te servir à grand-chose, j'en ai peur. Cet endroit est verrouillé de partout. J'ai beau y réfléchir, je ne vois pas comment te faire sortir. » Elle remarqua une sorte d'impatience juvénile sur son visage et cela la fit sourire.

« Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je suis sûre que mes amis s'en occuperont. Ce qu'il me faut, c'est un moyen de transport, pour pouvoir m'éloigner rapidement d'ici une fois que je serai sortie. Les prochains jours, pendant une semaine peut-être, ou aussi longtemps que tu pourras, veux-tu bien m'attendre dans ta voiture dès la tombée de la nuit ? » Il lui sourit.

« Je n'ai rien contre l'idée de passer quelques nuits dans ma voiture, mais tu sais, au bout d'un moment on pourrait finir par me remarquer, et je pourrais être forcé de quitter les lieux en compagnie d'une petite escorte de police. » Chihiro lui sourit à son tour, touchée par tant de gentillesse — comment avait-elle pu lui résister si longtemps ? Il était un vrai gentleman, il était beau, et il l'avait toujours traitée comme une princesse. A présent, voilà qu'il acceptait de l'aider à s'évader — sachant qu'en faisant cela il enfreindrait la loi. Elle n'avait jamais eu pour lui les sentiments qu'il méritait, elle était vraiment trop cruche, mais qu'y faire... Elle poussa un soupir.

« Fais ce que tu peux, c'est tout, et ne t'attire pas d'ennuis. En fait je pourrais me débrouiller toute seule, mais si tu étais là, les choses iraient plus vite.

- Et si ça se passe mal ? demanda-t-il en chuchotant. Si tu n'arrives pas à sortir ?

- Alors je prendrai le chemin le plus long.

- Tu veux dire... ?

- Je simulerai ma « guérison ».

- Mais ça pourrait prendre des années ! dit-il dans un souffle.

- Je sais, répondit-elle en souriant tristement. Je l'ai déjà fait, je suis une très bonne actrice. Je me fiche du temps que ça prendra. J'ai fait une promesse et je compte la tenir. » Dans les yeux de Chihiro, Scott vit apparaître une lueur étrange qu'il n'y avait jamais vue ; son regard faisait penser à celui d'une louve affamée qui affronte un hiver inexorable ; à ce moment, pour la première fois, il la crut capable de réussir, par la seule force de sa volonté, quand bien même tout lui ferait défaut. La sonnerie annonçant la fin des visites retentit alors, les faisant tous deux sursauter. A contrecœur, Scott se leva.

« Je ferai ce que tu me demandes ; je ne supporte pas de te voir ici, Chihiro. J'espère vraiment que ces amis dont tu me parles parviendront jusqu'à toi. Elle lui fit un large sourire.

- Ils y arriveront, j'ai confiance en eux. »


En réalité, elle ne savait pas pourquoi elle comptait sur leur aide imminente, mais elle les avait vus en rêve et voulait espérer. Elle attendit donc que quelque chose se passe. Lorsque vint la nuit qui conclut sa troisième semaine à l'hôpital, sa patience fut récompensée.

Cette nuit-là, il se produisit une chose a priori impossible. Elle s'éveilla malgré le sédatif, après une heure de sommeil. Elle ouvrit des yeux troubles ; à cause des médicaments, sa conscience n'était encore qu'intermittente. Elle crut entendre une voix ; elle fronça les sourcils et poussa un gémissement.

« Chihiro. » Un murmure presque inaudible effleura ses oreilles. Son cœur faillit s'arrêter. Cette voix grave et calme, elle la connaissait si bien ; douce et harmonieuse, avec une fibre d'acier.

« Haku, » souffla-t-elle.

« Oui, » répondit la voix, « Je suis là, tourne ta tête. » Regardant à sa gauche, elle le vit, debout, à son chevet. Avec ferveur, elle se laissa remplir de sa présence ; comme une plante assoiffée qui reçoit l'ondée, elle aurait aimé l'absorber, le boire ; chaque détail de sa personne lui était précieux. Ses yeux émeraude, en amandes, qui la regardaient attentivement derrière des mèches de cheveux noirs aux reflets verts, les traits délicats de son visage au teint pâle, qui semblait presque translucide dans le clair de lune qui pénétrait par sa minuscule fenêtre. Elle promena son regard sur toute sa svelte silhouette, de ses larges épaules à ses pieds nus. Il avait quelque chose de bizarre... mais l'esprit de Chihiro était si nébuleux qu'il lui fallut un moment pour réaliser : il était transparent.

« Je suis là... d'une certaine façon. » dit-il en souriant, ce qui la fit sourire aussi. « Tu m'as bien regardé ? » ajouta-t-il pour la taquiner gentiment.

« Je n'arrive pas à croire que tu sois là. » dit-elle, d'une voix que le sommeil rendait rauque et gutturale. Elle se rendit compte qu'elle devait être horrible à regarder. « Je pense que je rêve, » reprit-elle, tout bas.

« Non, je t'assure. » Il sourit à nouveau. « Je suis venu pour t'aider. » Il aperçut à ce moment les bracelets qui l'entravaient et son visage s'empourpra de colère ; un instant ses yeux brûlèrent d'un feu vert.

« Ce sont tes parents qui t'ont mis ici ? Qui t'a fait ça ? » Il découvrit ses dents acérées et gronda comme un fauve : « Quel que soit le responsable, je vais en faire de la charpie...

- Ne fais pas ça, Haku, dit-elle en soupirant, ça mettrait un affreux désordre dans cette chambre qui est si bien tenue. » Il la fixa un moment du regard, puis sourit ; sa colère disparut d'un coup.

« Eh bien, au moins ils ne t'ont pas enlevé ton sens de l'humour, pour l'instant. Cela dit, le sarcasme ne te va pas trop bien, jeune fille, tu devrais l'éviter. » Il inclina la tête de côté et leva les sourcils. « Ou alors, tu préfères peut-être que je te laisse moisir ici encore un peu ? » Chihiro secoua vigoureusement la tête.

« C'est bien ce que je pensais, murmura-t-il. De toute façon, tes sœurs m'assassineraient dans ce cas. » Chihiro eut un petit rire discret.

« Elles m'ont manqué, » dit-elle. D'une voix sourde, elle ajouta : « Vous m'avez tous manqué. » Il acquiesça ;

« Toi aussi tu nous a manqué, plus que tu ne pourrais t'imaginer. »

Il s'approcha du lit, et les bracelets s'ouvrirent sans qu'il lève même un doigt. Elle se mit péniblement en position assise. Il la regarda se tortiller tant bien que mal, sans pouvoir l'aider. Comme pour couper court à des effusions inopportunes, il se lança tout-à-coup dans des explications pratiques.

« Je peux te dire comment sortir d'ici, dit-il précipitamment, mais ensuite tu devras te débrouiller toute seule. » Elle acquiesça, luttant pour chasser de son esprit la brume du sommeil. Elle aurait voulu se laisser tomber dans ses bras et y pleurer tout à son aise. Cependant elle savait bien que ce n'était pas vraiment lui qui était là, mais seulement une projection de sa personne. Il ne respirait pas ; elle ne pouvait pas sentir la chaleur si réconfortante de son corps — ce n'était pas juste ! Pourquoi fallait-il qu'elle soit si forte tout le temps ? Normalement, dans une bonne histoire, une héroïne se contente de s'évanouir, et reprend conscience 24 heures plus tard dans un lit douillet, entourée de ses amis fidèles et dévoués. C'est vrai enfin, une héroïne prisonnière n'est pas sensée se libérer par ses propres moyens — ça ne se fait pas. Il y a des hommes pour accomplir ce genre de chose. Ils arrivent à cheval, ils ont de grandes épées et tout. Mais voilà, elle, il fallait qu'elle se débrouille tout seule. Et pourquoi donc ? A cause des lois de la magie ? Maudites soient-elles...

Quelque chose secoua le conduit d'aération en haut du mur, et la grille qui l'obturait descendit lentement, comme en flottant, jusqu'au sol.

« Le sort adhésif que Linca t'a lancé n'a jamais été retiré, tu peux l'utiliser pour t'introduire dans cette ouverture. » Son image se dissipait à présent. Elle sentit sa poitrine se serrer.

« Ne t'en va pas, je ne veux pas que tu me laisses toute seule ! » s'exclama-t-elle d'une voix tremblante. Haku grimaça, l'air peiné.

« Tout ira bien, Chihiro. Je ne peux rien faire de plus. Si je pouvais en faire davantage pour t'aider, crois-moi, je le ferais. » Il approcha ses doigts de son visage et fit le geste de lui caresser la joue, mais elle ne sentit rien. Ses yeux intenses la fixèrent, réclamant son attention.

« Serre ton pendentif dans ta main, » chuchota-t-il, la voix altérée par une certaine émotion. Elle obéit, et son esprit reçut un flot de renseignements, qu'elle s'efforça d'assimiler.

« Ta rivière ! dit-elle dans un souffle. Tu veux que je me rende à ta rivière ? » L'évanescente image de Haku lui sourit.

« Je suis la rivière ; en t'y rendant, tu viendras à moi. A présent, je ne peux rien faire de plus pour toi. Tu t'en sortiras, Chihiro, j'ai confiance en toi, tu es plus forte que toutes les personnes que j'aie jamais rencontrées. Dépêche-toi, il ne reste plus beaucoup de temps. » Cette fois, son image s'évanouit totalement.

« Haku ! » Elle appela, esquissa un geste pour le retenir, mais il avait disparu.

(1) Och wee lassie, what have they done to youn? : « Ben ma gamine, qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? »
Chihiro ne comprend sûrement pas ce que dit Scott. N.D.T.

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