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"Le courage de l'esprit"
Chapitre 25 : L'évasion

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Elle attacha soigneusement ses piques à cheveux à la ceinture de son pyjama, enfila ses chaussons, soupira, et se mit debout sur son lit. Puis elle s'élança contre le mur.

« Poisse, » dit-elle dès que ses mains touchèrent les carreaux blancs. Elles s'y fixèrent ; pendant un moment elle resta pendue et tremblante contre le mur.

« Et maintenant je fais quoi ? se dit-elle. Si je dis "dé-poisse", je vais simplement retomber. » Alors elle eut une inspiration.

« A gauche dé-poisse. » Surprise, elle constata que cela marchait. Elle colla sa main gauche un peu plus haut, puis sa main droite encore un peu plus haut, et de cette manière elle escalada le mur. La tension exercée sur ses poignets et ses épaules était énorme ; elle avait l'impression que ses muscles allaient se déchirer et ses ligaments se rompre. Néanmoins, tant bien que mal, elle continua. Elle se faufila dans le conduit d'aération et là elle s'effondra à bout de souffle.

« Faut que je me dépêche ! » se dit-elle, et elle se mit à avancer péniblement à quatre pattes. Les instructions de Haku, transmises par le pendentif, étaient précises : trois fois à gauche, deux fois à droite, puis la grille au bout. Elle tremblait à cause des médicaments, et parce qu'elle avait peur, très peur, qu'on l'entende. Elle rampa dans les interminables tunnels d'acier, se salissant de plus en plus, tentant de ne pas faire attention à la sensation de brûlure dans sa gorge, due à l'air chaud recyclé. Qui sait combien de microbes elle était en train d'avaler !

Elle trouva finalement la grille. Mal fixée, elle céda avec une facilité surprenante, et tomba avec un bruit de ferraille sur le sol de ce qui semblait être une blanchisserie ou un vestiaire. Chihiro se recula vivement dans le conduit et s'immobilisa, l'oreille aux aguets. Quand il s'avéra que personne, apparemment, n'avait entendu le bruit, elle sauta du conduit, et atterrit mollement dans un chariot à linge. Il était plein de blouses d'infirmière.

« Bien vu, Haku, merci ! » chuchota-t-elle. Les conduits d'aération étaient certainement reliés à des alarmes, normalement, mais il s'était manifestement occupé de cela aussi. Une sacrée efficacité ! A toute vitesse, elle changea de vêtements.

Quelqu'un, cependant, avait entendu le bruit. Un garçon de salle arriva sur elle. Chihiro se pétrifia. L'homme fronça les sourcils ; il vit la veste de pyjama jetée de côté, puis la blouse d'infirmière pas très propre qu'elle avait enfilée et seulement à moitié boutonnée. Sans autre forme de procès, il l'empoigna brutalement ; elle tenta de se débattre, mais son corps, après l'escalade, était douloureux et répondait mal. Cet homme était celui qui lui avait donné un coup de poing dans le ventre, le jour où ils l'avaient emmenée ; il avait une sacrée poigne. Il lui tordit violemment le bras gauche et le lui replia dans le dos, remontant sa main de telle sorte qu'elle soit obligée de se dresser sur la pointe des pieds. Elle ne pouvait plus bouger.

« Et maintenant, Mademoiselle Ogino, je vais vous ramener à votre lit. Votre bonne conduite de ces derniers temps, je savais bien que c'était trop beau pour être vrai. » Il l'entraîna vers la porte ; elle avançait en vacillant sur la pointe des pieds, criant chaque fois qu'il lui tordait le bras pour la faire aller plus vite. Il saisit, de sa main libre, une seringue auto-injectante, et la pressa contre le bras de Chihiro.

« Que puis-je faire ? se dit-elle. J'ai fait trop de chemin pour retourner maintenant ! » Alors elle se rappela les paroles de la Dame.

« Tes piques te protégeront quand tu en auras le plus besoin. » En la remerciant intérieurement, Chihiro tira une des lames de sa ceinture. Par-dessus son épaule, elle frappa l'homme derrière elle, en faisant tourner le fer dans la plaie. Lin aurait sûrement été fière d'elle, si elle avait pu voir ce coup. Le planton poussa un hurlement et se jeta en arrière, lâchant prise. La seringue érafla le bras de Chihiro, le faisant saigner. Elle se retourna, brandissant sa lame. L'homme s'était effondré près des séchoirs, et tremblait ; le sang coulait de son épaule, inondant son uniforme. Chihiro réalisa qu'elle avait dû atteindre une veine importante.

« Je vous en prie, » murmura l'homme, « ne me tuez pas... » Elle secoua la tête, horrifiée de ce qu'elle venait d'être forcée de faire.

« Je ne vais pas vous tuer, dit-elle, je veux juste rentrer chez moi. » Elle retira le boîtier d'alarme qu'il portait à la ceinture ; tout le personnel en portait en cas d'agression. L'homme avait apparemment oublié de s'en servir, en raison de la surprise et du choc causé par le coup de pique. Elle prit une blouse et la plia sommairement pour en faire un tampon, qu'elle appliqua sur son épaule. « Gardez ça appuyé sur votre blessure, je déclencherai l'alarme en sortant d'ici, et on vous trouvera. » Il fit oui de la tête, mais ne dit rien. La peur qui se lisait dans ses yeux donnait mauvaise conscience à Chihiro, mais le temps pressait. Elle finit de boutonner sa blouse, puis trouva une paire de chaussures dans un casier ouvert ; elles étaient trop petites, et comprimaient ses orteils, mais elle n'en tint aucun compte. Elle retira le bas de son pyjama et s'en servit pour essuyer sa lame, qu'elle remit dans son fourreau, avant de placer les deux piques dans sa poche de poitrine. Elle trouva un badge dans l'autre poche ; la photo était tout sauf ressemblante, mais Chihiro s'accrocha quand même l'insigne. Elle déchira une veste pour s'en faire un pansement, qu'elle enroula autour de son bras qui saignait. S'inspectant devant un miroir, elle aperçut des taches de sang dans son dos : il avait dû gicler quand elle avait frappé l'homme. Elle étala ses cheveux en éventail pour masquer ces taches ; elle n'avait pas le temps de changer de blouse. Haku avait minuté l'évasion pour qu'elle se produise juste après le changement de garde ; il fallait qu'elle parte bientôt pour ne pas attirer les soupçons.

« Vous n'irez pas loin, » souffla l'homme.

« Ca, on verra bien, » répondit-elle avant de quitter la pièce.

Sans qu'elle sache trop pourquoi, les conseils que Linca lui avaient donnés avant d'entrer dans la salle du bal lui revinrent en tête à ce moment. Elle se mit à marcher en tenant la tête bien droite, comme si elle portait une lourde couronne. Elle traversa le pavillon avec une hâte contenue, imitant la démarche d'une infirmière impatiente de rentrer chez elle, après une garde prolongée pour une raison quelconque. Personne ne l'arrêta, personne ne fit un tant soit peu attention à elle. A la sortie du pavillon, elle gratifia l'agent de sécurité d'un regard particulièrement aguicheur. L'homme lui sourit en retour, et ne prit pas la peine de vérifier que la photo du badge concordait avec le charmant visage qui s'offrait à son regard. Après, les choses furent faciles. L'hôpital était vaste, et personne ne posa de questions à cette jeune infirmière qui traversait les couloirs d'un pas déterminé. En dedans elle tremblait d'affolement, mais elle s'interdisait de le laisser paraître. Lorsqu'elle arriva en vue de la sortie principale, elle arracha le fil déclencheur d'une alarme. Aussitôt elle entendit des exclamations fuser de la salle du personnel qu'elle venait de dépasser. Chihiro franchit résolument la porte, sans regarder en arrière.

Par la suite, une enquête fut menée par la direction de l'hôpital. On ne parvint jamais à déterminer comment la jeune femme avait obtenu une arme, ni comment elle avait réussi à s'évader par le conduit d'aération sans déclencher d'alarme , le tout en étant sous sédatifs. La police fut mobilisée. Chihiro Ogino, toutefois, ne fut jamais retrouvée.


Comme promis, Scott l'attendait sur le parking. Il sortit de sa voiture et la serra dans ses bras.

« Pas mal comme look, » dit-il, se reculant sans la lâcher, pour admirer son uniforme. « Tu es tout à fait séduisante. » Ivre de joie et de soulagement, elle ne put que rire.

« Je ne sais pas comment tu as fait, mais à vrai dire, je crois que je préfère ne pas le savoir, » dit-il en la prenant de nouveau dans ses bras. Il effleura du doigt les taches de sang qu'elle avait dans le dos, et que la douce brise nocturne avait dévoilées en balayant ses cheveux. Elle tressaillit à ces mots ; l'homme blessé, l'avait-on trouvé ? Elle l'espérait...

« Maintenant, on te sort d'ici, » dit Scott, qui la souleva et la déposa dans la voiture. Il avait une Jaguar — encore un point pour lui, se dit Chihiro, dont l'enthousiasme ne fit que croître, quand la bête se réveilla en ronronnant et bondit à travers les rues désertes.

« Alors ? demanda Scott »Tu sais où tu veux qu'on aille ?

- Oui, répondit-elle. Tu as une carte dans la voiture ? » Il lui indiqua la boîte à gants. Il lui fallut un moment pour trouver ce qu'elle cherchait sur la carte, parce que l'image que Haku lui avait transmise était une vue du sol depuis le ciel, telle qu'un oiseau, ou un dragon peut le voir. Pour s'orienter, elle disposait uniquement de repères physiques. Cependant, lorsque ses yeux survolèrent la bonne zone, le pendentif flamboya brièvement, la brûlant presque.

« Va sur cette route principale, vers l'ouest ; je te guiderai à partir de ce point-là, ici. » Scott acquiesça d'un signe de tête. Ils restèrent silencieux durant plusieurs minutes, tandis que la route défilait ; finalement, Chihiro décida de prendre la parole.

« Merci pour ce que tu as fait, Scott, » murmura-t-elle.

« Ce n'est pas un problème pour moi, j'ai simplement fait ce que j'estime normal, » répondit-il. « Tu n'avais vraiment pas à rester dans cet endroit. Toute personne un tant soit peu intelligente s'en serait rendu compte.»

« Tu es vraiment un ami, » dit-elle, en réprimant un bâillement ; la somnolence l'avait reprise ; elle s'y abandonna.

« Tu sais, j'ai aussi des raisons égoïstes pour faire ce que je fais, » reprit Scott, mais Chihiro dormait déjà.


Après environ une heure de sommeil, Chihiro se réveilla, à temps pour guider Scott ; elle le dirigea vers un champ au milieu d'une région agricole qui s'étendait à n'en plus finir. La Jaguar le traversa en cahotant, jusqu'à un point où Chihiro donna le signal de l'arrêt.

« As-tu des outils dans la voiture ? » demanda-t-elle ; un peu perplexe, il fit un signe de tête affirmatif.

« Nous en aurons besoin. » Elle sortit de la voiture. Par chance, la lune éclairait suffisamment pour qu'on puisse voir les alentours, sans quoi Chihiro aurait peut-être manqué la grande dalle de béton qu'elle cherchait. Au milieu de celle-ci, il y avait une ouverture ronde recouverte d'une plaque de métal. Ce champ en jachère se trouvait à plus d'un kilomètre au-dessus de la vallée où coulait jadis la rivière de Haku. A présent, avec cette rivière absente, exilée dans les profondeurs, le lieu avait quelque chose d'anormal, de dénaturé. Chihiro regarda la vallée en V qui se dessinait en contrebas, et aperçut au loin les lumières du lotissement qu'on y avait construit, causant de ce fait toutes les souffrances de Haku. Elle lança un regard noir et plein de haine pour les êtres qui vivaient dans ces maisons — des êtres pourtant de sa propre espèce. Elle savait qu'il y restait très peu de terrain constructible au Japon, mais ça lui était égal ; elle ne pouvait s'empêcher de détester les gens qui avaient acheté ces maisons.

Scott la rejoignit avec sa boîte à outils.

« Il faut soulever la plaque, » dit-elle nerveusement. Scott grogna.

« Normalement, il faut une clé spéciale pour ces choses-là, Chihiro, mais bon, je vais essayer. » Il essaya un tournevis, puis un marteau avec un burin, mais le couvercle refusait de bouger. A ce moment elle sentit le pendentif la brûler douloureusement ; c'était un avertissement.

« Scott éloigne-toi de là ! » cria-t-elle subitement. Ils reculèrent tous le deux, en trébuchant sur les sillons du champ en jachère. Ils entendirent un grondement sous leur pieds, puis une détonation d'air comprimé, et la plaque fit un bond en l'air, avant de retomber quelques mètres plus loin. Dans l'ouverture Chihiro entendit le bruit de l'eau. Elle poussa un petit cri ; elle était sur le point de partir en courant vers l'ouverture quand Scott la retint.

« Où vas-tu ? » Elle regarda son visage inquiet.

« Chez moi ! répondit-elle. Ma place n'est pas ici, Scott, elle est avec eux. » Scott fit un rictus, de douleur apparemment, mais il la lâcha néanmoins.

« Je t'aime, Chihiro, » dit-il posément. « Je t'aime depuis la première fois que je t'ai vue. » Chihiro ouvrit la bouche, mais ne sut que dire. La voyant confuse, il lui sourit. « Tu es tellement belle, et je ne parle pas seulement de ton physique. Il y a comme une étincelle en toi, une chose que tu ne pourrais pas cacher même si tu essayais. Tu es une personne merveilleusement chaleureuse et sensible ; je suis sûr que je ne suis pas le premier à tomber amoureux de toi, ni le dernier. » Chihiro ferma la bouche, avala sa salive, et garda le silence. « Mais j'ai deviné, depuis le début, que ton cœur appartenait à quelqu'un d'autre. J'ai essayé de te conquérir ; maintenant que je sais à qui je me mesurais, je réalise que je n'avais aucune chance en vérité. N'est-ce pas ? »

Chihiro se contenta de le regarder. Le bruit de l'eau s'accrut, comme pour exprimer une certaine impatience. Scott jeta un coup d'œil dans l'ouverture, puis se retourna vers elle.

« J'espère qu'il prendra soin de toi. »

« Qui ? » couina-t-elle, retrouvant enfin un peu de voix.

« La personne que tu essaies si désespérément de rejoindre. »

« Haku ? » Elle vit son visage sérieux et rit nerveusement ; ses yeux bleus ne cillaient pas, ils semblaient demander avec insistance une réponse. « Nous ne sommes pas ensemble ! » protesta-t-elle. « Il ne me voit pas de cette façon. » Scott eut un rire amer, qui mit Chihiro mal à l'aise ; elle avait l'impression de lui briser le cœur.

« Tu es vraiment aveugle. Comment un homme, mortel ou immortel, pourrait-il ne pas voir la femme extraordinaire que tu es ? » Il se pencha et l'embrassa sur les joues.

« Bonne chance, je te souhaite d'être heureuse, de toutes les façons possibles. »

« Merci encore, Scott. » dit-elle, en rougissant violemment. Il lui fit un clin d'œil appuyé.

« Dis bonjour à Linca de ma part, et dis-lui qu'elle nous manque à l'université : ce n'est plus pareil depuis qu'elle est partie. » Ces paroles troublèrent encore plus Chihiro que la déclaration d'amour qu'il venait de lui faire.

« Comment... Qui... Comment le sais-tu ? Je ne te l'ai pas dit ! » Il sourit à nouveau.

« Adieu, Ogino chihiro, » dit-il en s'inclinant cérémonieusement. « Je ne pense pas que nous nous reverrons. » En soupirant, il conclut : « Allez, il t'attend. » Chihiro lui fit son sourire le plus étourdissant, puis, avec un rire nerveux, elle se détourna, et courut dans le champ creusé d'ornières, jusqu'à la dalle. Elle regarda dans l'ouverture, et discerna une échelle qui descendait jusqu'aux flots furieusement agités de tourbillons et de remous. Chihiro était bonne nageuse, mais à l'idée de plonger dans des eaux pareilles, elle se découvrait moins qu'enthousiaste. Néanmoins, elle descendit l'échelle ; parvenue presque en bas, elle se jeta dans l'eau froide, qui l'engloutit et l'entraîna dans les profondeurs du tunnel.


A l'air libre, Scott la regarda disparaître. « Tu vas me manquer, » murmura-t-il. Il se détourna pour s'en aller, mais à ce moment, il y eut un autre grondement, et l'eau jaillit du trou, l'aspergeant complètement. Il revint en courant à l'ouverture ; en y parvenant, il réalisa que sa main droite s'était refermée et tenait un objet. Il l'ouvrit : c'était une émeraude de la taille de sa paume. A ce moment, une voix chuchota dans sa tête : « Merci ». Il tressaillit ; ce chuchotement était semblable à la rumeur lointaine, douce et puissante à la fois, de l'océan. Il ne put que sourire.

« Prends soin d'elle, » dit-il. Puis, emportant son présent, il retourna à sa voiture, qu'il démarra immédiatement, et s'en alla.


L'eau tourbillonnait autour d'elle, et l'emportait dans un conduit en béton. Elle faisait confiance à la rivière, certes... Mais quand elle vit le tuyau se rétrécir, elle tenta, sans succès d'ailleurs, de lutter contre le courant. Le flot fit entendre un soupir, on aurait dit qu'il était déçu.
« Hé ! cria-t-elle, moi aussi j'ai besoin d'oxygène pour rester en vie ! »

« Fais-moi confiance ! » sembla dire l'eau. Elle inspira à fond et se laissa engloutir complètement. L'obscurité l'environna et le froid la saisit ; ses mains s'éraflèrent sur l'âpre paroi de béton du tuyau qui l'enserrait. Bientôt ses poumons commencèrent à lui brûler, tandis qu'elle se mordait les lèvres pour empêcher l'air de sortir de sa bouche.

« Chihiro. » Sa voix était partout autour d'elle. « Ecoute-moi, tu dois te noyer. » Chihiro secoua la tête, le maudissant intérieurement ; ne savait-il pas que cela signifiait mourir, pour elle ?

« C'est ainsi. Je ne pourrai t'aider que si tu es en train de te noyer, comme quand tu étais enfant. Je t'ai aidée alors, et je t'aiderai à présent. Inspire une fois, vas-y. » Sa douce voix semblait si raisonnable, si chaleureuse... Elle lui inspirait confiance, mais l'instinct restait le plus fort. Elle secoua de nouveau la tête. Elle voulait retenir l'air en elle aussi longtemps que possible.

« Chihiro, » chuchota à nouveau la rivière, avec plus d'insistance, « ces tuyaux continuent sur des kilomètres, il n'y a aucun endroit pour respirer. Il faut que tu me laisses te guider pour que je puisse te ramener à la maison. Je ne pourrai pas le faire si tu refuses mon aide ! » A présent, elle avait des éclairs lumineux dans les yeux. L'eau semblait se déplacer plus rapidement ; la voix se fit pressante, énervée même : « Chihiro, si tu ne fais pas ce que je te dis, tu vas mourir ! Tu seras trop faible pour que je puisse te sauver ! Tu m'as dit que tu avais confiance en moi, maintenant prouve-le ! » Sans réfléchir, pour tenter de se justifier, elle ouvrit la bouche ; l'eau s'y engouffra. Epouvantée, elle referma aussitôt la bouche en faisant claquer ses mâchoires.

« Je t'en prie... ! Je sais que tu as peur, mais je ne te ferai pas de mal. » Sa voix avait un ton implorant, presque paniqué.

Elle ferma les yeux, et inspira. Ses poumons aussitôt se rebellèrent, ils expulsèrent l'eau, puis en inspirèrent davantage, dans un effort désespéré pour respirer. La sensation était effroyable ; tout à coup la panique s'empara d'elle ; perdant tout contrôle, elle se mit battre l'eau avec ses bras, dans une tentative futile pour regagner la surface. Elle inspirait de plus en plus d'eau ; ses réflexes absurdes perdirent finalement de leur vigueur, et elle s'évanouit. Tout devint sombre et glacé.

Sa main rencontra quelque chose. C'était tiède et doux ; elle s'en empara. La chose l'attira à elle ; faiblement, elle se débattit en se sentant entraînée dans les profondeurs. Elle se rejeta en arrière quand une autre chose toucha ses lèvres. Des mains lui saisirent la tête et la ramenèrent en avant. Tout fut confus pendant un instant ; puis elle réalisa qu'elle était en train de respirer. L'air descendait dans ses poumons torturés et en chassaient l'eau, sans qu'elle ait besoin de tousser. Elle enlaça cette source d'air, elle s'enroula littéralement autour d'elle, dans une étreinte plus intime que toutes celles qu'elle avait connues dans sa vie entière. Haku la tenait, et insufflait de l'air dans sa bouche. Elle se détendit un peu. Elle sentait le courant la tirer fortement, pourtant elle ne bougeait pas. Ouvrant les yeux, elle vit une douce lumière qui les entourait tous les deux. Ils étaient immobiles au sein du flot qui se ruait de l'avant. Haku avait une maîtrise extraordinaire de son élément.

Elle retira ses lèvres des siennes un moment pour le regarder. Il lui fit un sourire tranquille. Sous l'eau, ses yeux paraissaient encore plus verts, et ses cheveux ondulaient comme des rubans de varech. Il posa à nouveau ses lèvres sur les siennes, et à nouveau elle se sentit respirer. Son haleine était douce, elle semblait glisser à l'intérieur de ses poumons comme du satin humide. Elle ne ressentait plus de douleur dans la poitrine. Elle n'avait plus froid ; la chaleur de son corps la réchauffait. Elle n'avait plus peur ; il la serrait presque aussi fort qu'elle le serrait elle-même, et la protégeait de la sauvage fureur du courant.

Une pensée lui vint : elle n'était qu'un bébé la dernière fois qu'elle avait reçu une substance nourricière issue du corps d'une autre personne. Elle avait dû ressentir la même sensation apaisante, alors, que celle qu'elle ressentait maintenant. Elle se sentait à présent complètement détendue. Lorsqu'ils se remirent en mouvement dans le conduit, atteignant bientôt une vitesse impressionnante, elle s'endormit — presque, pas tout à fait... Elle conserva volontairement un reste de conscience, afin de profiter des merveilleuses sensations que lui procurait cette étreinte : ses bras qui l'enlaçaient, ses douces lèvres posées sur les siennes...

A SUIVRE...

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