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"Le courage de l'esprit"
Chapitre 26 : De retour

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Quand ils remontèrent à la surface, il sembla à Chihiro que des heures s'étaient écoulées, et peut-être était-ce effectivement le cas. Lorsque sa tête émergea enfin, la sensation de l'air froid sur sa peau lui fit presque un choc. Avec hésitation, comme à contrecœur, Haku détacha ses lèvres des siennes. Ses poumons se remplirent alors d'un air glacial et rude ; elle toussa durant plusieurs minutes. L'esprit de l'eau la tenait toujours serrée contre lui. Une fois sa respiration normale retrouvée, elle se mit à regarder autour d'elle. Elle était partiellement immergée dans un immense lac souterrain. La caverne qui abritait ce lac semblait s'étendre à l'infini. Sa vue s'accommoda à l'obscurité, qui était loin d'être totale : une sorte de mousse, ou de fongus, poussait sur les parois de la caverne, et répandait une douce lueur bleue-verte. Les parois elles-mêmes étaient constituées de pierre noire incluant des cristaux, peut-être du quartz. La lueur, réfléchie par ces cristaux, produisait une clarté suffisante pour y voir. La lumière se réfléchissait également sur la surface de l'eau qui semblait noire, donnant au lac des apparences d'abîme sans fond.

« C'est magnifique, dit-elle dans un souffle.

— Je suis content que ça te plaise, parce que... eh bien, en fait, c'est moi. » Il semblait un peu mal à l'aise. Elle en comprit la raison : ce qu'elle voyait en ce moment, très peu de gens (elle seule, peut-être) l'avaient vu depuis qu'on avait forcé la rivière à prendre un cours souterrain. La rivière, c'était lui ; c'était la partie la plus intime et la plus profonde de son être. Elle sourit et dit :

« Alors, il faut en déduire que tu es magnifique, je suppose. » Il lui répondit par un sourire radieux et timide en même temps. Elle se remit à tousser. A présent, la magie dont il l'avait enveloppée dans le conduit semblait se dissiper.

« Il est temps de te sortir de l'eau, dit-il. Il faut que tu te réchauffes, que tu manges, et que tu dormes. » Elle acquiesça ; Haku continua d'avancer à la surface du lac ; il ne faisait aucun mouvement, et semblait planer au sein de l'eau comme un oiseau jouant avec le vent dans le ciel. Chihiro sentait la force du courant mais n'éprouvait aucune peur, se sachant en parfaite sécurité dans ses bras. Alors qu'ils avançaient, elle aperçut une sorte de colline qui se dressait au milieu de l'eau. Cette éminence était constituée de la même roche brillante que la caverne, de même que l'édifice posé sur son sommet. C'était une construction relativement simple, qui comportait deux étages, et présentait neuf fenêtres en façade. C'était un bâtiment tout en courbes, sans aucune arête. Il évoquait par sar sa forme un gros galet lisse façonné par le courant. Haku et Chihiro arrivèrent à une plage de sable noir juste au pied de la colline. Lorsque Chihiro, posant ses pieds sur le sol, voulut sortir de l'eau, la gravité s'empara d'elle ; ses jambes vacillèrent puis se plièrent à demi. Haku la soutint jusqu'à ce qu'elle retrouve son équilibre.

« Vas-y doucement, ma petite à moi, prends une minute pour t'habituer. Il faut que tu ménages ton corps sinon il va te lâcher.

— Comment m'as-tu appelée ? » fit-elle, surprise de sa familiarité. Il rougit, s'apercevant qu'il venait de prononcer à haute voix le surnom tendre qu'il lui avait donné dans l'intimité de ses pensées. Il s'abstint de répondre, et elle décida de ne pas insister ; après tout, il était venu à son secours, il l'avait sauvée, alors il pouvait bien l'appeler comme il voulait. Ils gravirent péniblement des marches taillées à même le rocher. Haku semblait presque aussi fatigué qu'elle. Leur progression fut lente, mais ils parvinrent finalement à la porte de la maison. Elle s'ouvrit à leur arrivée.

L'intérieur était pareil à l'extérieur : tout était lisse et arrondi, et l'on voyait partout de la belle pierre massive. Chihiro ne s'attarda pas pour admirer les détails, car elle était trop lasse. Ils montèrent difficilement les marches qui menaient au premier étage. Une porte s'ouvrit, faisant apparaître une chambre à coucher de dimensions moyennes. Appuyés l'un sur l'autre, ils pénétrèrent dans la pièce. Haku s'arrêta au milieu ; il oscillait sur ses jambes.

« Je m'excuse, dit-il dans un souffle, je ne peux vraiment pas aller plus loin... » Il s'effondra, entraînant Chihiro dans sa chute. Elle parvint, après quelques contorsions, à se mettre en position assise. Haku avait perdu connaissance, et son visage était gris ; de toute évidence, il s'était complètement épuisé en la sauvant. Elle n'osait même pas imaginer la quantité d'énergie qu'il avait dû dépenser pour accomplir ce qu'il avait fait dans le monde des humains... Délicatement, elle toucha son visage, écartant du doigt des mèches de cheveux mouillés : sa peau était douce, mais froide. Ses longs cils noirs projetaient des ombres ténues sur son visage aux joues pâles. Ses lèvres, légèrement entrouvertes, laissaient entrevoir des dents blanches particulièrement acérées. Même ainsi, abattu par l'épuisement, il était vraiment magnifique. Soudain, elle frissonna, et se ceignit de ses bras, s'apercevant qu'elle était toujours complètement trempée. Elle n'avait plus la force de le soulever, et ne se faisait aucune illusion à ce sujet, d'autant plus que la pièce semblait maintenant tournoyer autour d'elle. De surcroît, elle ressentait une douleur lancinante au bras, à l'endroit où la seringue l'avait blessée ; elle se dit qu'un fragment de l'objet était peut-être resté dans sa chair.

« Tu es venu à mon secours, dit-elle tout bas, et je ne l'oublierai jamais. » Elle soupira et se pelotonna contre lui malgré la dureté du sol de pierre, puis elle passa son bras autour de sa taille et reposa sa tête sur son épaule droite. Elle espérait ainsi lui tenir chaud — était-ce vraiment utile, dans le cas d'un esprit comme lui ? Elle n'en savait rien, mais ne trouvait rien de mieux à faire. Avec soulagement, elle entendit son cœur battre lentement. Sa respiration était profonde et régulière. Elle ferma les yeux, et s'abandonna à l'inconscience.



« Maître Haku, Maître Haku. » Il poussa un grognement ; lui qui se sentait anéanti de fatigue, voilà qu'on le secouait ! Comment osaient-ils le déranger dans son sommeil ! « S'il vous plaît, levez-vous. L'humaine va mal », gémit la voix.

Chihiro ! Il ouvrit d'un coup les yeux ; le visage duveteux et félin de Meeka, sa gouvernante, lui apparut.

« Maître, s'il vous plaît, votre humaine, elle a une maladie. » Haku se tourna vers Chihiro qui gisait à son côté. Elle était toujours pelotonnée contre lui, un bras autour de sa taille. Il sourit, touché de voir qu'elle avait fait ce qu'elle avait pu pour l'aider ; mais bientôt son sourire s'évanouit : le bras droit de la jeune femme était enflé depuis le coude jusqu'au poignet. Il découvrit une blessure sur le côté antérieur de l'avant bras : elle était de petite taille, mais quelque chose semblait être resté dedans. La plaie, enflammée, suintait un liquide clair, tandis que tout autour les veines, d'un rouge vif, ressortaient sous la peau. C'étaient les premiers symptômes d'un empoisonnement du sang. Haku ignorait presque tout des maladies humaines : la meilleure chose à faire était de parler à une personne ayant vécu parmi eux.

Utilisant le peu d'énergie qui lui restait, il appela mentalement Linca. La réponse arriva, chaleureuse et enjouée :

« Arrête d'essayer de m'épater, petit dragon, avec tes facultés télépathiques super longue distance. Je travaille, moi. » Il lui montra une image de ce qu'il voyait.

« Haku ! Tu étais censé la sauver, qu'est-ce que c'est que cette blessure ! cria l'esprit de Linca.

— S'il te plaît, contente-toi de me dire ce qu'il faut faire », dit-il avec lassitude. La réponse de Linca vint accompagnée d'une onde de compassion qu'il perçut nettement.

« Elle est en état de choc à cause de l'infection. De plus, le traumatisme qu'elle a subi récemment à dû l'affaiblir. Un simple sort de stabilisation devrait pouvoir juguler l'infection, et ça aidera aussi pour l'état de choc. Mais la blessure va exiger des soins, et rapidement. » Haku acquiesça. Un sort de stabilisation userait ses dernières forces ; ensuite, il lui faudrait se reposer un certain temps avant de pouvoir s'occuper de la blessure.

« Bon j'arrive, dit Linca. Je vais laisser Lin aux commandes. Quand elle apprendra que sa sœur est malade, elle sera d'une telle humeur que Yubaba n'osera pas lui causer des ennuis. » La connexion faiblit sur ces mots, puis disparut.

En soupirant, Haku se mit péniblement debout, assisté par Meeka. Celle-ci l'aida également à soulever Chihiro et à la déposer sur le lit. Cela fait, il respira profondément, et s'appuya sur la petite créature féline qui se tenait anxieusement collée à son côté.

« Je vais avoir besoin de toi, mon amie, pour m'aider à rejoindre ma chambre.

— Je vous en supplie, Maître, ne vous fatiguez pas davantage ; si vous épuisez tout votre pouvoir, et entamez votre force vitale, vous... enfin, vous savez bien ce qui se passera. » Haku lui fit un sourire las.

« Je n'en suis pas encore là », marmonna-t-il.

Il se rendit compte, avec une certaine gêne, qu'il allait être obligé de prononcer à haute voix son incantation. En temps normal, il méprisait ces artifices, lui qu'une longue pratique avait rendu capable d'exercer la magie par sa seule volonté. Heureusement, Chihiro était inconsciente, et son amour-propre n'aurait pas à en souffrir.

« Tiens-toi tranquille, fige-toi, reste immobile et ne cause plus de mal. » Une lueur verte enveloppa un moment Chihiro, puis se dissipa lentement. Pour la seconde fois, ses genoux fléchirent ; Meeka le rattrapa. Chihiro semblait cependant respirer avec plus de facilité.

« Occupe-toi d'elle, Meeka, je vais me reposer », murmura-t-il, avant de rejoindre sa chambre en boitillant, soutenu par le petit esprit des bois.

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