Ghibli et moi
Umi
Savez vous que lorsqu’on est petit, on nous parle d’être
grand. Lorsqu’on est adulte, c’est ce qu’on dit aux
enfants. Et lorsque, enfin, on est adulte et grand, on se rappelle très
bien ce que c’est d’être petit, à quoi ça
ressemblait d’être un enfant. On garde de vieilles habitudes,
ceux que les grands disaient mauvaises. On ne vivait que pour ces délicieuses
et interminables minutes de nez en l'air, d'yeux dans le vague. C'était
mon passe temps préféré, qu'on voudrait tacitement
m’interdire, depuis quelques années. Depuis qu’on
est grand. Alors on a conjugué, autant qu’on a pu concentration
et rêvasserie, sérieux et oisiveté.
Un jour j’ai vu un de tes films, mon ami Hayao, et il ne m’a plus
quittée. Parce qu’il était bleu et vert, parce qu’il
a suspendu le temps. Il n’a même pas posé la question de savoir
si c’était bien ou mal. Les grands ont peu de temps, et c’est
la seule chose qu’ils n’expliquent pas aux enfants. Ils devraient
pourtant, parce que les enfants le devinent, mais ils ne comprennent pas pourquoi
les adultes ont tellement peur de le perdre. Pourquoi une telle culpabilité ?
Hayao, mon ami, j'ai pris un peu de mon or en sable aujourd'hui, je l'ai pris
sans culpabilité pour aller voir un de tes films. Le beau et le clair,
le soleil et la chaleur. Tu as effacé, de tes millions d’images
fixes, tout d’un coup animées, les tâches et les noirceurs,
les recoins poussiéreux et toutes les mauvaises peurs. Plus d’ombres
et plus de crampes. Plus de questions malignes ou de peurs sclérosées.
Tout est là, et ne pense plus, on hume, on murmure, on fredonne. Dans
l’instant et le pour toujours, on se retrouve bien, heureux, rassuré.
Tu as dit que Chihiro était un film "pour tout ceux qui
ont 10 ans, tous ceux qui ont eu 10 ans et tous ceux qui auront un jour 10 ans." Comment
savais-tu mon ami Hayao? Comment pouvais-tu être à ce point dans
le vrai?
A chacun des films que je vois, je sais que tu as pensé à moi.
Je sais que tu y as mis le sentiment, la vision, le son, le goût, l'odeur,
la caresse de l'image qui vit dans ma tête d'aussi loin que je me rappelle.
La grande étendue verte, tellement grande que mes yeux ne peuvent pas
la posséder toute entière, et le ciel qui reflète mal, qui
reflète bleu. L'un parallèle à l'autre. Parfois la mer,
qui est entre les deux, qui est entre les bleus. C'est ma pensée joyeuse.
Celle qui me ferait voler. C'est la pensée heureuse, la seule qu'il me
reste quand je me noie dans une marre de choses sombres et gluantes. C'est la
seule maison, la seule protection, qui bizarrement - ou logiquement - n'a pas
de mur. C'est celle qui a toujours été, qui restera toujours. C'est
celle que je sens chaque fois que je vais bien, mais vraiment bien. C'était à ça
que je pensais quand les adultes - nombreux - autour de moi me demandaient, maladroitement, "Qu'est-ce
que tu souhaites pour quand tu seras plus grande?"
Je souhaitais être entre les deux lignes parallèles.
Mais bien sûr, ils ne pouvaient pas comprendre. Et comme je le savais,
je n'ai même jamais tenté de leur expliquer. J'ai gardé tout ça,
enfoui dans un coin. Et tu réveilles, toujours, tu appelles. Le souvenir
répond.
En réalisant le Château dans le Ciel, devinais-tu que ton
compositeur dirait en musique et toi en images exactement, précisément,
parfaitement ce qui se passait entre ma tête et mon ventre quand je regardais
par dessus la barrière du jardin et que je voulais flotter, flotter entre
les deux lignes parallèles, parfois plus près de l'une, parfois
plus près de l'autre?
Hayao, je te remercie d'être celui qui pense à moi, je te remercie
de mettre un peu et tellement de moi dans tes films, et de me rappeler ce que
je ne devrais pas oublier, de m'envoyer ces pensées heureuses au hasard
des années et des calendriers.
Quand je sors du cinéma il fait beau,
il fait moins froid, il fait bon ; le ciel, la terre de part et d’autre
de l’horizon,
et moi au milieu, moi qui ne veux plus redescendre. Plus de choses sombres,
plus de choses gluantes. Seulement ce que je voyais, ce que je revois grâce à toi,
ce que je n’oublie pas, qui est toujours avec moi.

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