| Films | Sen to Chihiro no kamikakushi |
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Analyse du Voyage de Chihiro (2)Culture japonaise«Ceux qui ont oublié leurs attaches sont condamnés à disparaître». Pour Miyazaki, l'identité d'un peuple ou d'un pays est liée à son histoire, à sa culture. Renouer avec ses racines, à travers l'animisme notamment, est peut-être le thème le plus important dans l'oeuvre de Miyazaki car il englobe finalement tous les autres. C'est le propos majeur de Totoro, Mononoke, Laputa, Nausicaä et même de Porco Rosso dans une optique plus individualiste : la personnalité d'un homme comme celle d'un peuple est lié à son passé. Le Voyage de Chihiro ne déroge pas à la règle. Le film fait évoluer le personnage le plus normal et le plus actuel jamais imaginé par Miyazaki dans un monde imaginaire mais profondément ancré dans la culture japonaise. L'histoire elle-même se réfère à des contes populaires traditionnels et le folklore japonais devient ici le vivier d'une formidable troupe d'acteurs. Qui en dehors du Japon pourrait être sensible à cette atmosphère si particulière? En fait c'est l'affirmation même de l'identité japonaise qui renforce l'intérêt pour le film, autant pour les non-japonais que pour le peuple nippon qui redécouvre la richesse de son patrimoine culturel et les valeurs simples qui guidaient autrefois leurs pensées et leur mode de vie. Certaines anciennes cultures croient que toute chose ou personne a un "véritable" nom et que lorsque l'on connaît ce nom, on détient le pouvoir sur la chose. Ainsi les mots étaient utilisés avec une extrême attention. Miyazaki croit également en l'importance des mots et en leur signification; mais de nos jours ils perdent de leur substance car ils sont pris avec trop de légèreté et sont vidés de leur sens. C'est par le pouvoir des mots que Chihiro va réussir à se faire une place, mais aussi que Yubâba parvient à lui dérober son identité. Retrouver son nom dans Aburaya est la clef de la liberté. Le réalisateur parle mieux que quiconque de l'importance de la parole dans sa note d'intention. D'autres scènes sont des allusions directes à des rites ou croances japonaises. Ainsi, lorsque Chihiro écrase le ver qui rongeait Haku, elle fait se joindre ses deux index et trépigne devant Kamaji. Celui-ci passe alors sa main entre les deux index, comme pour couper un fil invisible. En fait, il s'agit d'un geste de purification appelé "Engacho wo Kiru" («couper l'impureté littéralement») que les Japonais faisaient auparavant pour conjurer une souillure. Quant aux petits papiers que Zeniba a envoyé à la poursuite de Haku, il ne s'agit pas d'origami, mais d'une référence à l'Ommyôdô (« voie du Ying et du Yang »), une théorie du taoïsme qui enseigne ce qui est à éviter certains jours, quelles directions prendre à telle période de l'année, la façon dont on devait construire une maison (ce qui s'apparente au Feng Shui)… Les prêtres étaient notamment chargés de purifier les lieux par l'utilisation de petits bouts de papier sur lesquels sont écrits des prières, les Ofudas. Les Shiki-Gami sont liés à ces pratiques. On croyait que les prêtres pouvaient insuffler la vie à des petits bouts de papier en forme d'animal ou d'humain et leur ordonner tout ce qu'ils voulaient. "Shiki" désigne "le style", "la manière", et "Gami" se traduit par "dieu". On retrouve cette croyance dans bon nombre d'animés. ![]() L'univers des bains est un des éléments fondamentaux de cette œuvre et un des plus nippons !! Il s'agit d'«onsen», des bains chauds dont l'eau est généralement issue de sources volcaniques. Véritable lieu de détente, il sert également à guérir certaines maladies par certaines plantes ajoutées dans le bain. Dans les onsen, les clients doivent être entièrement nus et seule une serviette cache une partie de l'anatomie ! Les bains de Chihiro répondent parfaitement à cette description, servant à relaxer les divinités et à leur ôter parfois des maux terribles, comme lors de l'épisode du Dieu Putride. Un film universelCependant, Miyazaki touche également à une universalité certaine. Il choisit un cadre très nippon et pourtant les appartements de Yubaba sont une référence évidente au luxe de châteaux européens Rococo comme le Versailles de Louis XV. La chambre de son fils est décorée par des châteaux évoquant irrésistiblement ceux de Bavière ou d'Autriche. La façon de se comporter de Chihiro pourrait très bien être celle d'une petite française ou d'une jeune américaine. Mai c'est surtout la mise en scène qui permet d'atteindre le cœur de chaque spectateur. Une scène est particulièrement révélatrice de ce talent exceptionnel de Miyazaki, il s'agit de la splendide scène du train. Chihiro monte dans le train la conduisant chez Zeniba. Elle seule est dessinée avec précision, tous les autres passagers ne sont que des ombres. Elle porte alors un regard lointain et pensif vers la mer qui entoure le train, semblant seule au monde. Pour beaucoup de spectateurs, cette scène a provoqué des sentiments très forts. La musique de Hisaishi y est pour beaucoup. Simple, modeste mais à la force nostalgique immense elle correspond parfaitement à l'état d'esprit de Chihiro. Chacun voit en cette scène un sens différent. Certains y voient un écho à leur enfance et à la terreur de prendre seul le train. D'autres pensent y voir une métaphore de la vie, sans retour en arrière possible, comme le précise Kamaji en ne proposant qu'un aller simple. Des Japonais ont cru voir dans la scène où le train dépasse une gare, où se trouve une petite fille seule sur le quai, une allusion au Japon de l'après-guerre, où l'on attendait sans cesse le retour des militaires, sans que jamais ils ne reviennent. On peut d'ailleurs également voir dans cette scène une réminiscence de la scène de l'arrêt de bus de Totoro. D'autres pensent qu'il s'agit en fait de la superposition du monde réel et du monde des dieux, où les humains ne sont que des ombres, comme le sont les dieux dans le monde des humains. Certains enfin voient dans cette scène du quotidien une critique de notre société, où personne ne prend le temps de se regarder, chacun devenant une ombre pour l'autre. ![]() Pourtant, dans une interview donnée à Fluctuat.net en 2001, Miyazaki explique fort simplement cette scène, qui lui est venu quasi inconsciemment : « Quand Chihiro prend le train toute seule, la fin du film est atteinte. Je ne saurais l'expliquer. Je le sais, c'est tout. Ce n'est pas logique, donc c'est issu de l'inconscient. Je vais vous donner un autre exemple de sa manifestation. Dans Le Voyage de Chihiro, on voit la petite fille monter seule dans un train. Quand on prend pour la première fois un train tout seul, on est envahi par des sentiments d'inquiétude et de solitude. Pour communiquer cette tension par le dessin, on peut utiliser les paysages extérieurs. Mais la plupart des individus, après leur premier trajet en train, ne se souviennent pas des lieux traversés. Aussi, afin de rendre toutes ses impressions, j'ai choisi de ne rien mettre autour du train, de laisser l'horizon vide. Sans m'en rendre compte, j'avais préparer cela, puisque j'avais décidé en amont que la pluie créerait un océan entourant la cité des bains. Au moment où nous avons conçu la séquence du voyage en train, je me suis donc dit "quelle chance, cet océan; heureusement qu'il n'y a pas de paysage". Dans ces moments-là, je m'aperçois que je travaille de manière inconsciente. Et je l'accepte. »
Il s'agit là de la véritable description du génie, une personne réalisant un chef d'œuvre sans même y penser. Tel un écrivain, Miyazaki explore la grammaire cinématographique en renouvelant sa mise en scène et en l'enrichissant sans cesse, touchant ainsi le cœur de chaque spectateur. © Buta Connection |