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Le château ambulant : Analyse (suite et fin)

Le conte revisité par Hayao Miyazaki

Un des aspects fondamentaux du Château ambulant est la façon dont Hayao Miyazaki aborde l'univers traditionnel du conte. En fait, il reprend ici le ton même de l'œuvre de Dianne Wynne Jones. En effet, comme dans le roman, le réalisateur se joue de ces codes immémoriaux auxquels le spectateur est habitué depuis sa plus tendre enfance.

Ainsi, et pour l'une des premières fois chez Miyazaki, tout se joue principalement autour d'une pièce principale, le foyer du château, véritable scène de tous les drames, jusqu'à sa dislocation finale. Le pari est risqué à plus d'un titre, car il faut sans cesse renouveler la vision de cet espace, ce que fait avec habileté Miyazaki. Ce procédé rompt avec une des caractéristiques du conte qui est la quête initiatique, où le héros part pour de nouveaux horizons pour se confronter à un univers inconnu. Ici, non seulement Sophie reste toujours près de chez elle, voire, vers la fin, se trouve réellement à domicile, mais elle bouge peu de son territoire qu'est devenu le château.

Miyazaki s'amuse également à reprendre des éléments du conte et à les utiliser de manière incongrue. Ainsi, il joue sans cesse avec la symbolique du feu, métaphore évidente sur la passion et sur l'amour. Ici, Miyazaki en fait même le cœur de Hauru, qui se consume littéralement. La sorcière des Landes, folle amoureuse du jeune sorcier, lui vole littéralement son cœur et en l'étreignant trop violemment le fait peu à peu s'étouffer et s'éteindre. Miyazaki semble prendre au pied de la lettre les clichés liés à l'amour et les utiliser ainsi de manière comique ou dramatiques. Suivant le même procédé, lorsque Hauru, suite à une crise de colère insensée, se couvre d'une substance verte, on pense à un danger réel pour lui, une menace de mort qui effraie Sophie. Mais au final, on apprend qu'il s'agit d'une inoffensive crise de bile et qu'un simple bain remettra d'aplomb le jeune homme trop susceptible. Là aussi, Miyazaki semble se jouer d'une simple expression pour lui faire prendre une acception bien plus réaliste.

Tout au long du film, Miyazaki laisse également un fil conducteur : l'étoile. Elle apparaît dès le début, lorsque Sophie arrive dans le château. Elle donne à Hauru un petit papier qui se révèle être une malédiction. On s'aperçoit qu'il s'agit d'une étoile filante. Plus tard, Suliman tentera de pièger Hauru en lui lançant un sort, qui prend la forme d'une ronde d'étoiles filantes encerclant le sorcier et Sophie. Puis, notre héroïne découvrira la clé de cette énigme : Calcifer était un démon sous forme d'étoile filante, avec qui Hauru passera un pacte. Cette découverte marquera à jamais Sophie, dont les cheveux resteront gris, comme la couleur de l'étoile, comme si la découverte de l'énigme devait à jamais la marquer. A posteriori, on comprend alors que la sorcière des Landes a toujours su elle aussi la malédiction de Hauru, d'où son message et son intérêt pour Calcifer. Cette symbolique de l'étoile est un des thèmes récurrents de l'univers du conte : les rois mages et l'étoile polaire, le mythe de Castor et Pollux se transformant en étoile, Le Petit Prince... Mais dans Le château ambulant, Miyazaki renverse encore une fois la symbolique. Là où habituellement l'étoile évoquait l'espoir, l'accomplissement d'un vœu, le miracle, l'astre devient ici une malédiction, un sort puissant qui poursuit Hauru tout au long de l'œuvre, et qui marquera à jamais Sophie.

D'autres éléments sont tout droit issus de l'univers du conte : Navet n'est pas sans rappeler l'épouvantail dans Le magicien d'Oz et, par ailleurs, Sophie lui rend son apparence en lui donnant un baiser, référence évidente au mythe du prince charmant qui sommeille en chaque grenouille ! L'univers de Kingsbury évoque aussi irrésistiblement le monde magique des châteaux de princesse. Le nom de Pendragon n'évoque-t-il pas irrésistiblement le nom du père du roi Arthur ?

Mais le fait le plus marquant reste cependant cet étrange happy end, ce semblant de « il se marièrent, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants » ! Comme nous l'avons écrit précédemment, c'est la première fois que Miyazaki assume pleinement une relation amoureuse. Mais c'est aussi probablement l'unique fois où son dénouement semble aussi idyllique, stéréotypée et définitive. Habituellement on sait que, par une fin ouverte, Miyazaki laisse au spectateur le soin d'imaginer n'importe quelle suite à son aventure. Mais en observant de plus près la fin du Château ambulant, on peut se pencher sur quelques éléments qui permettent de nuancer ce point de vue. Tout d'abord, la déconcertante attitude de Suliman semble nous délivrer un message : cette terrible guerre n'est en fait qu'une simple bataille d'ego de sorciers qui jouent avec leurs sujets comme de vulgaires pions. Suliman se lassant de ce jeu, elle décide de stopper cette guerre apocalyptique comme un enfant arrêtant sa partie de Monopoly. Le message est donc bien plus fort que l'apparente désinvolture avec laquelle Miyazaki semble traiter le sujet.

Ensuite, ce baiser final et cette vision idyllique de la petite famille à bord du château ambulant (et visiblement reconstruit !) peut dérouter les amateurs de Miyazaki. Un happy end aussi facile et prévisible chez notre réalisateur nippon ? Serait-ce possible ? Mais restez bien sagement assis jusqu'au générique et lisez bien les sous-titres de la chanson finale :

[...] Même seule maintenant,
Je me souviens de notre hier à deux,
Aujourd'hui brille encore des mille feux

Du jour où nous nous sommes rencontrés
Dans mes souvenirs, tu n'as nulle part ta place
Mais, devenu zéphir, tu caresses mes joues de ton souffle

Même après notre séparation,
A l'heure où le soleil disparaissait dans les arbres
La promesse du monde n'est pas du tout rompue

Même seule maintenant,
Mes lendemains sont infinis
Car, tu me l'as appris, la douceur se cache au sein de la nuit
[...]

Faisons alors une comparaison avec un conte animé classique comme Aladdin. Imaginons la scène finale où Yasmine et son prince s'évadent vers les cieux. A ce moment là commencerait la chanson de générique qui nous parlerait de séparation, d'un amour passé et révolu, dont une chanteuse se souviendrait avec émotion... Cela ne vous semblerait-il pas incongru au regard des images d'amour éternel que renvoient nos deux tourtereaux ?

Dans le film de Miyazaki, cette association inattendue est pourtant utilisée. Le dénouement au message idyllique se teinte alors d'une nostalgie nouvelle et étrange : Quel avenir dès lors pour nos personnages ? Un évènement va-t-il séparer Hauru et Sophie ? Leur amour serait-il menacé ? Comme le dit Hauru, « un cœur changeant est la seule pérennité ici-bas », et notre couple n'est peut-être donc pas celui des contes de fées, où les amants se jurent serment de fidélité jusqu'à la fin des temps.

Evidemment, pour nous, spectateurs occidentaux, cette association peut nous sembler ténue, mais cela demeure troublant pour un japonais qui entend ces paroles, là où nous devons nous contenter de sous-titres. Il ne s'agit bien entendu que d'une interprétation parmi les autres que devrait susciter ce dénouement, mais cela nuance tout de même sérieusement cette fin un peu sirupeuse, comme si Miyazaki ne voulait pas assumer jusqu'au bout cette histoire un peu trop conventionnelle. A vous de décider !

Quelques critiques

Il faut admettre dès le début que Le château ambulant n'est sans doute pas le meilleur film de Hayao Miyazaki. Non pas qu'il soit raté, loin de là, mais le film, malgré sa beauté et sa virtuosité maîtrisée, semble moins en état de grâce que ses précédentes réalisations. Il s'agit d'une déception, mais d'une déception cependant relative ! Ce n'est pas encore aujourd'hui que Miyazaki nous livre un film juste passable. Cependant, pour la première fois dans l'histoire de Buta Connection, nous émettons, comme vous allez le constater, quelques réserves.

On ne peut pas cataloguer le film comme l'une des œuvres les plus personnelles de Miyazaki. Il est d'ailleurs amusant de remarquer que Kiki, la petite sorcière est souvent cité comme son long métrage le plus conventionnel. Or on remarque des similitudes quant aux conditions de production avec Le château ambulant. Tout comme pour Kiki, Miyazaki a récupéré le poste de réalisateur en cour de développement et n'est pas à l'origine de l'histoire.

La déception est peut-être également un signe des limites de la technique de travail particulière de Miyazaki. En effet, on sait que le réalisateur nippon n'est pas un adepte des scénarios écrits à l'avance et préfère attaquer des croquis d'ambiance et le story-board, l'histoire se construisant au gré des inspirations. Or, dans Le château ambulant, l'action semble parfois prendre des chemins étranges et inattendus, et le spectateur perd parfois le fil du scénario. Cette technique, qu'aucun autre studio n'aurait osée pour des raisons évidentes, a peut-être ici désuni la continuité narrative.

Mais dès que l'on cesse de l'analyser, le film est une merveille pour les yeux et la mise en scène de Miyazaki est toujours un modèle et de fluidité. Les péripéties, complètement irrationnelles mais toujours crédibles, se succèdent à un rythme étourdissant. Comme d'habitude, la musique de Joe Hisaishi est là pour magnifier l'image, bien qu'elle semble parfois un peu noyée dans l'action, tout en étant par instant un peu répétitive. La petite pointe de dépit concernant le manque de renouvellement des motifs graphiques et scéniques est compensée par des trouvailles réjouissantes. Il y a tout de même plus d'idées dans le film que dans toute la filmographie de certains réalisateurs... Par exemple, le visuel du château ambulant est un des points forts du film, transformant cet amas de ferraille en un personnage à part entière.

Une des critiques qui reviendra probablement souvent dans les journaux est l'apparente confusion qui règne dans cet univers. Cependant, après un deuxième visionnage, on s'aperçoit rapidement que le scénario est complexe, maîtrisé et méticuleusement pensé. La narration, la multiplicité des thèmes et des sous-intrigues s'entremêlant sont riches, à l'image des dernières réalisations de Miyazaki. Le spectateur suit ainsi un véritable parcours, découvrant au fur et à mesure les différentes trames de l'aventure sans en saisir forcément la portée immédiate. Ainsi, le récit débute sur la romance avec Sophie, sur laquelle se greffe une histoire de jalousie et de revanche entre la sorcière des Landes et Hauru. La sorcière semble d'ailleurs être la grande « méchante » du film, dans l'esprit du personnage de Yubâba, mais entre en scène, vers la moitié du récit, le personnage de Suliman. On réalise alors qu'au final, toute cette histoire et ses tenants ne sont qu'une guerre de pouvoir et d'ego entre magiciens. Cette complexité rend les motivations des personnages plus difficiles à saisir. Au final, le spectateur est parfois un peu perdu et se demande où le réalisateur veut l'emmener. Ce parti pris scénaristique était un pari risqué, et il faut bien avouer que Miyazaki ne l'a pas entièrement remporté.

Pour conclure

Nous nous permettons de vous donner un petit conseil : loin de nous l'idée de gonfler artificiellement les entrées du film en salles, mais soyons honnêtes, un second visionnage ne fait pas de mal pour apprécier le film à sa juste valeur et peut-être se réconcilier avec le savoir-faire de Hayao Miyazaki ! C'est bien ce qu'il nous a fallu -avec en plus de nombreux brainstormings- pour écrire cette analyse. Et il reste sans doute encore de nombreuses pistes à explorer que nous n'avons pas évoquées. A vous désormais de vous amuser à démêler tous les fils de cet écheveau aussi intriguant qu'éblouissant !


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