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Analyse du château ambulant (4)

       

Le conte revisité par Miyazaki

Un des aspects fondamentaux du Château ambulant est la façon dont Miyazaki aborde l'univers traditionnel du conte. En fait, il reprend ici le ton même de l'œuvre de Dianne Wynne Jones. En effet, comme dans le roman, le réalisateur se joue de ces codes immémoriaux auxquels le spectateur est habitué depuis sa plus tendre enfance.

Ainsi, et pour l'une des premières fois chez Miyazaki, tout se joue principalement autour d'une pièce principale, le foyer du château, véritable scène de tous les drames, jusqu'à sa dislocation finale. Le pari est risqué à plus d'un titre, car il faut sans cesse renouveler la vision de cet espace, ce que fait avec habileté Miyazaki. Ce procédé rompt avec une des caractéristiques du conte qui est la quête initiatique, où le héros part pour de nouveaux horizons pour se confronter à un univers inconnu. Ici, non seulement Sophie reste toujours près de chez elle, voire, vers la fin, se trouve réellement à domicile, mais elle bouge peu de son territoire qu'est devenu le château.

Miyazaki s'amuse également à reprendre des éléments du conte et à les utiliser de manière incongrue. Ainsi, il joue sans cesse avec la symbolique du feu, métaphore évidente sur la passion et sur l'amour. Ici, Miyazaki en fait même le cœur de Hauru, qui se consume littéralement. La sorcière des Landes, folle amoureuse du jeune sorcier, lui vole littéralement son cœur et en l'étreignant trop violemment le fait peu à peu s'étouffer et s'éteindre. Miyazaki semble prendre au pied de la lettre les clichés liés à l'amour et les utiliser ainsi de manière comique ou dramatiques. Suivant le même procédé, lorsque Hauru, suite à une crise de colère insensée, se couvre d'une substance verte, on pense à un danger réel pour lui, une menace de mort qui effraie Sophie. Mais au final, on apprend qu'il s'agit d'une inoffensive crise de bile et qu'un simple bain remettra d'aplomb le jeune homme trop susceptible. Là aussi, Miyazaki semble se jouer d'une simple expression pour lui faire prendre une acception bien plus réaliste.

Tout au long du film, Miyazaki laisse également un fil conducteur : l'étoile. Elle apparaît dès le début, lorsque Sophie arrive dans le château. Elle donne à Hauru un petit papier qui se révèle être une malédiction. On s'aperçoit qu'il s'agit d'une étoile filante. Plus tard, Suliman tentera de pièger Hauru en lui lançant un sort, qui prend la forme d'une ronde d'étoiles filantes encerclant le sorcier et Sophie. Puis, notre héroïne découvrira la clé de cette énigme: Calcifer était un démon sous forme d'étoile filante, avec qui Hauru passera un pacte. Cette découverte marquera à jamais Sophie, dont les cheveux resteront gris, comme la couleur de l'étoile, comme si la découverte de l'énigme devait à jamais la marquer. A posteriori, on comprend alors que la sorcière des Landes a toujours su elle aussi la malédiction de Hauru, d'où son message et son intérêt pour Calcifer. Cette symbolique de l'étoile est un des thèmes récurrents de l'univers du conte : les Rois-mages et l'Etoile Polaire, le mythe de Castor et Pollux se transformant en étoile, le Petit Prince...Mais dans le Château ambulant, Miyazaki renverse encore une fois la symbolique. Là où habituellement l'étoile évoquait l'espoir, l'accomplissement d'un voeu, le miracle, l'astre devient ici une malédiction, un sort puissant qui poursuit Hauru tout au long de l'oeuvre, et qui marquera à jamais Sophie.

D'autres éléments sont tout droit issus de l'univers du conte : Navet n'est pas sans rappeler l'épouvantail dans le Magicien d'Oz et, par ailleurs, Sophie lui rend son apparence en lui donnant un baiser, référence évidente au mythe du prince charmant qui sommeille en chaque grenouille !! L'univers de Kingsbury évoque aussi irrésistiblement le monde magique des châteaux de princesse.Le nom de Pendragon n'évoque-t-il pas irrésistiblement le nom du père du roi Arthur?

Mais le fait le plus marquant reste cependant cet étrange happy-end, ce semblant de « il se marièrent, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants » ! Comme nous l'avons écrit précédemment, c'est la première fois que Miyazaki assume pleinement une relation amoureuse. Mais c'est aussi probablement l'unique fois où son dénouement semble aussi idyllique, stéréotypée et définitive. Habituellement on sait que, par une fin ouverte, Miyazaki laisse au spectateur le soin d'imaginer n'importe quelle suite à son aventure. Mais en observant de plus près la fin du Château ambulant, on peut se pencher sur quelques éléments qui permettent de nuancer ce point de vue. Tout d'abord, la déconcertante attitude de Suliman semble nous délivrer un message : cette terrible guerre n'est en fait qu'une simple bataille d'ego de sorciers qui jouent avec leurs sujets comme de vulgaires pions. Suliman se lassant de ce jeu, elle décide de stopper cette guerre apocalyptique comme un enfant arrêtant sa partie de Monopoly. Le message est donc bien plus fort que l'apparente désinvolture avec laquelle Miyazaki semble traiter le sujet.

Ensuite, ce baiser final et cette vision idyllique de la petite famille à bord du château ambulant (et visiblement reconstruit !) peut dérouter les amateurs de Miyazaki. Un happy-end aussi facile et prévisible chez notre réalisateur nippon? Serait-ce possible ? Mais restez bien sagement assis jusqu'au générique et lisez bien les sous-titres de la chanson finale:

[...] Même seule maintenant,
Je me souviens de notre hier à deux,
Aujourd'hui brille encore des mille feux
Du jour où nous nous sommes rencontrés
 
Dans mes souvenirs, tu n'as nulle part ta place
Mais, devenu zéphir, tu caresses mes joues de ton souffle
 
Même après notre séparation,
A l'heure où le soleil disparaissait dans les arbres
La promesse du monde n'est pas du tout rompue
 
Même seule maintenant,
Mes lendemains sont infinis
Car, tu me l'as appris, la douceur se cache au sein de la nuit [...]

Faisons alors une comparaison avec un conte animé classique comme Aladdin. Imaginons la scène finale où Yasmine et son prince s'évadent vers les cieux. A ce moment là commencerait la chanson de générique qui nous parlerait de séparation, d'un amour passé et révolu, dont une chanteuse se souviendrait avec émotion…Cela ne vous semblerait-il pas incongru au regard des images d'amour éternel que renvoient nos deux tourtereaux ?

Dans le film de Miyazaki, cette association inattendue est pourtant utilisée. Le dénouement au message idyllique se teinte alors d'une nostalgie nouvelle et étrange : Quel avenir dès lors pour nos personnages ? Un évènement va-t-il séparer Hauru et Sophie ? Leur amour serait-il menacé ? Comme le dit Hauru, « un cœur changeant est la seule pérennité ici bas », et notre couple n'est peut-être donc pas celui des contes de fées, où les amants se jurent serment de fidélité jusqu'à la fin des temps.

Evidemment, pour nous, spectateurs occidentaux, cette association peut nous sembler ténue, mais cela demeure troublant pour un japonais qui entend ces paroles, là où nous devons nous contenter de sous-titres. Il ne s'agit bien entendu que d'une interprétation parmi les autres que devrait susciter ce dénouement, mais cela nuance tout de même sérieusement cette fin un peu sirupeuse, comme si Miyazaki ne voulait pas assumer jusqu'au bout cette histoire un peu trop conventionnelle. A vous de décider !

         

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