Chaque nouveau film d'Hayao Miyazaki est généralement attendu comme le messie par des cinéphiles fascinés (voire plus) par les histoires folles, démesurées, émouvantes et tordantes de ce Senseï. Est-ce une surprise : son Château Ambulant est de très bonne facture. De toute façon, même sans nos conseils, vous irez le voir en salles : les fans vont adorer, les néophytes vont s'ébaubir. Studio Ghibli, encore merci.
Sophie est une fillette partageant sa vie entre une belle-mère et ses deux filles. Alors qu'elle est condamnée à demeurer dans la chapellerie familiale, elle voit partir ses demi-soeurs : l'une a décidé d'apprendre la magie blanche tandis que l'autre se destine à la boulangerie. Par un malheureux concours de circonstances, Sophie, vieillie par une malédiction, se retrouve prisonnière dans le château du magicien Hurle. A l'image de son occupant, la bâtisse est habitée de pouvoirs mystérieux, jouant de métamorphose pour perdre ses indésirables visiteurs. Sophie va devoir faire appel à toute l'imagination et la malice qu'elle a en stock pour se sortir de là.
Vanter la virtuosité technique du Château Ambulant ou asséner que la musique de Joe Hisashi est formidable, reviendrait à dire... que le dernier Pixar est un grand film. C'est déjà acquis d'avance (allez voir Les Indestructibles). Visuellement, le dixième long-métrage d'Hayao Miyazaki au sein du studio Ghibli n'apporte que de la satisfaction, notamment en ce qui concerne les passages se déroulant à l'intérieur dudit château ambulant ou encore celles illustrant le chaos de la guerre. Comme beaucoup des précédents Miyazaki, Le château ambulant peut se voir de différentes façons. Ce bel édifice combine à la fois une histoire d'amour, un portrait de fille meurtrie qui découvre le sens de la vie et qui accepte ses propres sentiments, et une comédie avec des personnages bien azimutés. Sur une thématique à priori balisée, Miyazaki bouleverse les zones les plus sensibles et propose une intrigue dense au sein d'un film d'animation aussi fluide que roboratif. L'ensemble est délicieux, non seulement pour les yeux mais aussi parce qu'il est régulièrement drôle et surtout intelligent dans sa construction narrative et ses idées sur la vie, l'amour, introduites sans le moindre moralisme suintant.
Plus qu'une simple histoire loufoque où le bon et le mal s'affrontent, se neutralisent et s'acceptent, c'est avant tout une réflexion sur les apparences, le temps qui passe et le vieillissement. Une sorte d'invitation à savourer tous les instants présents de manière à éviter les regrets, l'amertume et les rancœurs du lendemain. C'est du moins ce que comprendra le personnage principal à la fin de son périple. Elle apprend à modifier son comportement au contact de ses partenaires imaginaires dont les plus savoureux restent sans doute le Calcifer, démon de feu lié par contrat au propriétaire qui n'a pas la langue dans sa poche, ou Navet, l'épouvantail humanisé, sorte d'ange gardien qui guide le personnage presque inconsciemment. Bien que son physique ait changé, ses sentiments sont restés les mêmes à l'égard de la personne aimée. Le fait qu'elle ait subi un vieillissement malencontreux (un sort jeté par une sorcière jalouse) lui fera comprendre des vérités sur la vie qu'elle ignorait à l'époque (elle doit s'accommoder d'une nouvelle voix, d'un nouveau corps et d'une nouvelle mentalité) mais la leçon est paradoxale: elle se rend compte qu'elle n'a pas suffisamment profité de sa jeunesse, sans doute à cause de son manque de confiance en elle et en ses sentiments.
La description du personnage féminin est sensible, mature, intelligente. Mais celle du magicien l'est tout autant: il est présenté comme un héros infaillible alors qu'il possède également des secrets cachés et se révèle parfois aussi présomptueux que capricieux (cf. la scène de la teinture qui se transforme en crise de bile au propre comme au figuré). De la même façon, son château réserve autant de bonnes que de mauvaises surprises (l'état désastreux de la salle de bain).
Dans certains passages, on aperçoit Sophie avec un visage rajeuni, ce qui tend à montrer qu'elle a changé, qu'elle a fourni un effort et s'est surpassée. Cela apparaît essentiellement lorsqu'elle est face à des situations périlleuses ou quand elle dit clairement ce qu'elle pense. Exaltation de vertus comme l'honnêteté et l'altruisme qui ne tourne pas au grand cirque lacrymal ni même se morfond dans la niaiserie. Miyazaki maîtrise parfaitement un sujet qui n'est pas à lui (c'est une adaptation du Château de Hurle de Diana Wynne Jones, écrit au moment où Miyazaki filmait un autre château) mais avec lequel il trouve d'étonnantes correspondances avec son propre univers (magiciens, individus hors des normes, contexte politique, thématique similaire) et des résonances persos. Confrontation d'univers: les tragiques portraits sont allégés par des ressorts comiques et/ou des éléments externes judicieux (l'ubiquité du château) qui permettent de surcroît d'apporter de la substance à une intrigue aussi spirituelle que déjantée, aussi émouvante que relevée en rebondissements tous azimuts. A ce titre, une montée des marches où l'héroïne vieillie et la méchante sorcière se confrontent est mémorable.
Mais il y a évidemment un autre sujet tapi sous la joie du divertissement: la guerre. La famille de Miyazaki a été obligée de fuir Tokyo qui croulait sous les bombardements Américains pendant la seconde guerre Mondiale, et lorsqu'on assiste à la vision de bombardiers prêts à tuer des gens, le rapprochement est évident. Une parabole antimilitariste se greffe violemment au doux ensemble et provoque des dommages collatéraux. Le film subit une légère baisse de régime dans son dernier tiers comme s'il refusait de résoudre trop rapidement tous les enjeux dramatiques. Mais il s'achève dans une euphorie communicative par un happy-end parodique, commandité par les personnages eux-mêmes. Ce n'est certainement pas le meilleur Miyazaki (votre serviteur continue de préférer les sublimes aventures de Pazu et Sheeta dans le non moins sublime Château dans le Ciel) mais Le Château Ambulant, titre français un tantinet redondant, est une vraie réussite doublée d'un beau film humaniste qui stigmatise la vilaine guerre et célèbre le bel amour dans un grand ballet d'émotions confondues. Autrement dit, on a aimé.
Texte par Romain Le Verne