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ANALYSE du Tombeau des lucioles (3)

     

Entre réalisme et onirisme

Une des très grandes réussites de ce film est sans doute la rare maîtrise par Takahata du mariage entre réalisme et onirisme poétique.

Les scènes de guerre sont particulièrement concrètes : bombardements de Kobe, mort de Seita, crémation de Setsuko, corps rongé par la maladie ou jeté dans une fosse,… Sans compter le rationnement, véritable obsession engendrant médisances, envies et vols. Le film pourrait se contenter de cette vision « documentaire  » sur le Japon pendant les bombardements américains de 1945. Mais Takahata va bien plus loin, et en ajoutant de la poésie, des moments de joie et de tendresse, il atteint un certain universalisme et un onirisme qui font de film un joyau cinématographique. Takahata joue sans cesse l'alternance entre ces deux tendances, qui sont les deux mamelles de son œuvre cinématographique, parvenant à atteindre un subtil équilibre d'émotions chez le spectateur.

Ainsi, la scène d'ouverture nous présente sur un fond noir une silhouette fantomatique rougeâtre, que l'on retrouvera plusieurs fois dans le film, véritable fil rouge du Tombeau des lucioles. Le moment est ici comme suspendu, la beauté visuelle de cette apparition surprend d'emblée et intrigue. Mais ce court instant de poésie est immédiatement rompu par une voix off, annonçant abruptement : « La nuit du 21 septembre 1945, je suis mort... ». Les couleurs changent, deviennent plus froides, le point de vue tourne pour se concentrer sur un corps d'enfant affalé contre un pilier. On comprend que l'on assiste à son agonie. L'ambiance est plus réaliste, plus crûe. Un plan réunit alors la silhouette et le corps meurtri du jeune garçon, et le spectateur comprend alors avec effroi que ces deux corps ne forment qu'un seul et même personnage. La silhouette est en train de se voir mourir. Réalisme et onirisme se rejoignent à ce moment précis et créé une émotion très particulière, entre émoi et révolte, étreignant violemment le spectateur.

  

On retrouve sans cesse ce subtil jeu de mise en scène. C'est le cas pour la fabuleuse scène des lucioles, dans l'abri de Seita et Setsuko. Tous deux réunis dans le noir libèrent des lucioles, créant une lumière qui effleure leurs visages souriants. Peu à peu, les petits insectes forment des images, qui prennent vie pour devenir un souvenir de l‘enfance de Seita. C'est un pur moment de magie que nous offre Takahata, une parenthèse dans cette vie quotidienne de lutte. Puis, l'instant d'après, Setsuko creuse une tombe pour les lucioles mortes, et Seita se rappelle alors le corps sans vie de sa mère jeté dans une fosse, tel un pantin désarticulé. Cette image terrible, d'un réalisme foudroyant, rappelle au spectateur la dure réalité et le sort tragique qui attend Seita.

Dans une entrevue, Nosaka a raconté que juste après avoir récupéré les ossements de sa soeur et commencé à errer sans but, l'électricité a été rétablie dans la ville. Les lumières ont balayé l'obscurité d'un coup. Après avoir lutté en enfer, il se retrouve soudainement au paradis. A la fin du film, Seita et Nosaka sont arrivés au terme d'une longue et douloureuse expérience. Des décennies après les événements que Nosaka a vécus et des années après sa semi-autobiographie thérapeutique, c'est Takahata qui met en quelque sorte un terme, avec sa version de l'histoire, au voyage de Seita et à l'agonie personnelle de Nosaka. En laissant Seita mourir et rejoindre sa soeur, il permet aux enfants de se retrouver dans un monde exempt de faim, de peur, et de violence. Avec ce film, il a finalement chassé les derniers démons de Nosaka. On peut donc considérer que Hotaru no Haka finit sur une note positive, malgré le sentiment amer de révolte et d'injustice que l'on ressent. Le passé mène au futur, comme la guerre mène à la paix, comme la mort mène à la vie, et comme l'obscurité mène à la lumière. La dernière scène du film montre les fantômes de Seita et Setsuko partageant un moment de silence et regardant au loin les lumières d'une métropole moderne. Le monde a été reconstruit et vit maintenant dans un âge de paix. Les lumières rougeoient comme les lucioles de la vie.

     
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