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Le conte de la princesse Kaguya : Analyse

Le conte de la princesse Kaguya est un projet pharaonique. 40 ans de réflexion, 8 années de production, des reports, une technique exceptionnelle, le tout au service d'une fable enfantine qui pourrait paraître anecdotique. Et pourtant, le constat est là : cette œuvre d'Isao Takahata bouleverse aussi bien les codes graphiques que la narration, avec au final, une réussite évidente : un film unique qui touche le cœur et l'esprit du spectateur en lui permettant d'accéder à la quintessence de l'humain.

Le sommet d'une carrière

Alors que Hayao Miyazaki, dans son ultime œuvre Le vent se lève, aborde l'Histoire et des thèmes dénués de tout fantastique, Isao Takahata s'attelle ici à nous narrer un conte bien connu des japonais, celui de la princesse Kaguya descendue sur Terre pour expier une faute mystérieuse. Le chantre de l'animation et du réalisme se serait-il lui aussi lancé dans une voie inexplorée, plus proche finalement d'un Princesse Mononoke que de Mes voisins les Yamada ? Il serait facile d'assimiler l'univers onirique à une fable anecdotique où le spectateur perdrait ses repères et s'assimilerait au triste sort de la jeune fille aux bambous. Mais le but de Takahata est à l'opposé de cette lecture basique de son œuvre : « Je n'aime pas beaucoup le titre français. Parce que mon intention n'était pas de réaliser un conte de fée. Plus que Le conte de la princesse Kaguya, il aurait fallu dire L'histoire de la princesse Kaguya. Mon idée c'était de raconter l'histoire réelle qui se cache derrière ce conte, ce que les gens ne comprennent pas vraiment. Eviter la féerie pour le réel. On utilise parfois le terme de fantasy pour qualifier ce genre de récit. C'est un terme générique qui décrit des histoires se déroulant dans d'autres mondes différents du nôtre. Mais mon approche est toute autre : tous mes récits sont ancrés pleinement dans notre monde, dans le réel et ne reposent pas sur une dimension fantastique ou imaginaire qui servirait de prétexte pour parler d'autres choses. Au fond, depuis toujours, je cherche un certain réalisme. »

Il n'est donc pas étonnant que le spectateur retrouve de nombreux points communs entre Le conte de la princesse Kaguya et les œuvres précédentes d'Isao Takahata, à commencer par la série culte Heidi. Dans cette dernière, la vie quotidienne et les sentiments de la petite fille sont décrits minutieusement, permettant de découvrir le charme de la petite Heidi et la beauté des Alpes. De la même façon, Le conte de la princesse Kaguya décrit lui aussi soigneusement les sentiments et la vie à la montagne de la princesse Kaguya, quant à sa beauté, elle conquiert tout autant les nobles du Royaume que le spectateur. Dans les deux cas, les œuvres originales ne permettaient pas de découvrir autant de détails de la vie quotidienne et il était tout aussi difficile de s'identifier aux personnages, dont on ne comprenait pas forcément les motivations. Le film comporte également des hommages à la série. Par exemple, lorsque la princesse Kaguya enlève son kimono, pièce par pièce, cette scène semble faire écho au tout premier épisode de la série Heidi, lorsque la fillette, enlève un à un ses vêtements au fur et à mesure qu'elle progresse vers la montagne.

 

Ce réalisme des gestes, des détails ont toujours jalonné l'œuvre de Takahata et on retrouve ainsi d'autres échos qui résonnent dans Le conte de la princesse Kaguya. Ainsi la vie quotidienne des charbonniers et du coupeur de bambou, leurs modestes habitations, leur style de vie s'opposent aux luxueuses maisons et aux mœurs codés et étranges de la Cour Impériale, tout comme dans Souvenirs goutte à goutte, le réalisme documentaire de la récolte des fleurs de carthame et la simplicité de la vie quotidienne des agriculteurs permettaient à l'héroïne de remettre en cause son mode vie citadin et de se replonger dans la nostalgie des souvenirs. Quant au père de la princesse, dont on ignore le véritable prénom (élément classique du conte) et qui est appelé Okina (« vieil homme ») son caractère autoritaire, impulsif, souvent injuste envers sa fille adoptive, son incompréhension totale de la situation rappellent sans aucun doute la figure paternelle dans Souvenirs goutte à goutte.

Mais là où ce long métrage permettait à Takeo une forme d'introspection mélancolique et rêveuse, Takahata opte pour un parti-pris légèrement différent, plus proche du ton du Tombeau des lucioles. Si l'issu du film est prévisible dès le début pour un spectateur japonais classique, tout comme dans le drame réalisé en 1988 par Takahata, il faut réussir à lui faire comprendre les sentiments de la princesse, mais il faut également l'amener à sourire, à s'attacher de manière positive à ce personnage et à son regard porté sur l'Humanité. Et comme dans Le tombeau des lucioles, la tristesse et la mélancolie sont sans cesse ponctuées de moments plus gais et légers, parfois même drôles, où la princesse et donc le spectateur vont s'attacher à ce quotidien composé de moments précieux, poétiques ou encore libérateurs. Ainsi la découverte des kimonos ou l'escapade vers le cerisier reposent sur une mise en scène légère, poétique, où la princesse semble se mêler avec le décor dans un tourbillon de couleurs et de musique, comme pour exprimer son bonheur et sa joie. D'autres personnages, comme Dame Sagami ou la petite servante, ont un rôle éminemment comique, l'une dans son opposition quasi-constante à la sauvage princesse Kaguya, l'autre par son mutisme facétieux et ses traits ronds et expressifs.

Ces personnages, parfois à la limite de la caricature, comme pour les prétendants, permettent cependant de caractériser parfaitement les protagonistes en quelques coups de crayon et de mieux comprendre leurs intentions, sans insister lourdement par un verbiage aussi fastidieux qu'inutile. Le but de cette caricature est donc paradoxalement, d'amener une touche de réalisme. C'est cette quête de vérité qu'on retrouve par ailleurs dans la retranscription de petits gestes, simples, mais justes, comme lorsque la petite fille se love endormie contre sa mère ou quand elle se coiffe et qu'une petite mèche retombe sur ses épaules. Ces petits détails aboutissent à créer un tout harmonieux, accentué par des choix de mise en scène audacieux et saisissants.

 

L'art de la mise en scène

Le conte de la princesse Kaguya est un film qui prend son temps. Bien que la princesse grandisse bien plus vite que la normale, sa vie accélérée et éphémère nous apparaît dans toute sa plénitude. Il semble qu'à chaque instant on découvre une nouvelle facette du personnage, une nouvelle période de sa vie et une vraie palette d'émotions : curiosité, joie, tristesse, mélancolie, espoir, colère, désespoir. Et le spectateur quant à lui passe également par plusieurs phases, de l'attendrissement à l'incompréhension en passant par la compassion la plus complète. On rit, on pleure, on est touché par le destin de la princesse Kaguya, on comprend peu à peu son comportement, son cheminement, son histoire, alors qu'au final le film est peu bavard et propose même de vraies scène de contemplation et de poésie. Toutefois, trois scènes méritent une attention toute particulière.

« Dans le film, une scène se détache particulièrement par son énergie et son impact particulier. C'est la fuite sous la Lune. Et cette séquence a une histoire particulière. Parallèlement au Conte de la princesse Kaguya, j'avais dans l'idée de réaliser un autre film, plus violent, Le dit des Heike, une histoire moyenâgeuse, épique, pleine de combats et de violence. Le défi d'adapter ce récit en animation consistait à retrouver la sensation précise de cette scène : j'aurais dû trouver un élan, une énergie dans les traits et dans la psychologie des personnages que j'ai placé dans cette séquence. »

Et effectivement, cette scène tranche particulièrement dans son choix de mise en scène. Le trait apaisé se fait ici un bouillonnement d'esquisses, la musique devient nerveuse, presque stridente, les plans saccadés et très mobiles donnent l'illusion de suivre la princesse comme dans une course effrénée, comme si nous étions à bout de souffle. Le paysage devient complètement anecdotique, tout est centré sur la princesse et ses traits fermés et durs, presques inhumains. Il ne s'agit plus du tout d'être dans un réalisme naturaliste, Isao Takahata veut ici nous faire sentir la colère et le bouillonnement dans l'âme de la princesse lors d'une scène hors norme et rarement vue dans un long métrage d'animation. On voit ici la face cachée de la princesse, une part d'obscurité et d'angoisse qui la pousse à s'enfuir, tout du moins dans ses rêves.

Un des autres moments forts du film est une scène onirique. Il s'agit de la scène de retrouvailles entre la princesse et Sutemaru. Le temps a passé, ils se retrouvent tous deux après de nombreuses années où leurs chemins se sont totalement séparés. Et pourtant, on sait que la princesse n'a jamais oublié le jeune charbonnier, qu'elle a assimilé à la montagne et à sa vie heureuse et simple d'enfant. Lui, en revanche, est marié et père, mais semble tout oublier lorsqu'il aperçoit la jeune fille. Dans un film en images réelles, il aurait fallu amorcer un long dialogue pour faire renaître l'histoire d'amour, faire comprendre les sentiments violents et passionnés qui animent les deux jeunes gens, leur désir de tout oublier pendant quelques instants volés. Mais Takahata fait le choix d'une mise en scène totalement onirique, où les deux personnages s'envolent, emportés par leur amour, survolant les paysages, ne faisant plus qu'un dans l'immensité des cieux... Jusqu'à la chute, violente, inattendue, et soudaine, qui les ramène tous les deux à la réalité. Cette escapade n'était qu'un doux songe. Réel ou pas, partagé ou non, ce moment sert essentiellement à faire comprendre que tous deux ne se sont pas oubliés, qu'ils s'aiment malgré la distance, malgré leurs choix de vie, malgré le temps.

Et puis enfin, il y a la scène finale du départ de la princesse. La scène se déroule la nuit, alors que la quasi-intégralité du film se passe en journée. Seule la lumière de la pleine Lune éclaire d'une pâle lueur les protagonistes, réunis en armée pour défendre leur princesse. L'apparente douceur de la lumière et le silence tranchent avec les positions belliqueuses et déterminées des gardes et l'angoisse qui étreint la princesse Kaguya et sa mère. Puis une musique joyeuse émerge. Mais le spectateur, bien loin d'éprouver un soulagement, est pris de la même crainte que la princesse. Et c'est abasourdi qu'il découvre l'origine de ce joyeux vacarme : il s'agit d'un équipage composé d'un Bouddha et d'apsaras, petites divinités bouddhistes. Là encore Takahata est extrêmement audacieux, car cet instant pourrait avoir un côté grotesque et casser toute la tension dramatique. Mais comme le spectateur a pu peu à peu comprendre toute la psychologie de la princesse, son histoire, ses espoirs et ses craintes, il sait qu'il ne s'agit non pas d'une libération mais d'une perspective effrayante : la princesse Kaguya va perdre sa mémoire et son humanité, quoiqu'il advienne. La tranquillité de Bouddha, les virevoltements des apsaras et la musique joyeuse deviennent vite insoutenables pour nous, qui assistons à cette scène en comprenant réellement l'impuissance totale de chaque protagoniste. Le sort de la princesse Kaguya est scellé, celle que nous suivions depuis le début, dans quasiment chaque plan, s'éloigne à jamais de la Terre et nous restons donc du côté de l'humanité, en devant lui faire nos adieux.

Peindre l'Humain

Comme l'a précisé Isao Takahata dans de nombreuses interviews, son but était de comprendre qui était vraiment la princesse Kaguya, quelle était sa faute originelle, mais surtout quels étaient les sentiments qui traversaient la jeune fille. Lui-même a souri lorsque le producteur Seiichirô Ujiie a parlé du caractère capricieux de la jeune fille.

On remarque dès lors que tous les autres personnages n'existent que pour mettre en valeur ce personnage, pour interagir avec elle, pour nous donner des clés de compréhension et nous le rendre plus proche de nous. Ainsi sa mère adoptive, si douce et si aimante, est avant tout un soutien à la princesse, mais on ignore finalement à peu près tout d'elle, de sa vie et de ses aspirations propres. Le père, comme nous l'avons précédemment évoqué, incarne la figure paternelle autoritaire et dépassée, qui réalise finalement ses propres rêves et non ceux de sa fille. Sutemaru, bien que presque totalement absent dans la deuxième partie du film, reste finalement la figure d'attachement de la princesse, et c'est d'ailleurs le seul qui semble évoluer dans cet univers, puisqu'il voyage (on le retrouve à la capitale), il vole, puis plus tard semble s'être assagi en se mariant, en ayant repris l'activité de charbonnier et en ayant un enfant. Tous les personnages ayant demeuré aux côtés de la princesse ont finalement été comme vampirisés par la princesse, ils n'ont plus d'existence et semblent hypnotisés par l'apparence de la jeune fille venue d'ailleurs.

Or, finalement, c'est cette attitude de quasi-dévotion qui plonge la princesse dans ses émotions les plus négatives. C'est lorsque les hommes cherchent à tout prix à la voir, la considérant comme un objet à acquérir et non un être humain, qu'elle s'emporte et plonge dans une colère sans pareille. Elle perd toute sa joie de vivre lorsqu'elle comprend que la période de son enfance, où les gens la considéraient comme une enfant « normale », est définitivement révolue. Elle sait qu'elle n'est pas humaine, elle ne supporte plus l'effroyable attraction qu'elle produit sur les gens et qui les conduit à devenir presque fous, sans toutefois réellement la connaître. C'est ce qui explique son désespoir lorsqu'elle apprend qu'un des prétendants s'est tué pour répondre à un de ses caprices. Et lorsque l'Empereur l'assaille, rendu fou par sa présence, elle panique totalement et scelle son destin en souhaitant finalement sa propre mort en tant que princesse Kaguya. Par le fardeau qu'elle porte sans cesse et que seul le spectateur peut percevoir, la princesse devient réelle pour nous. Paradoxalement, alors qu'elle est d'origine surnaturelle et se considère comme faussement humaine, elle incarne l'Humain dans toute sa complexité.

  

La scène finale apparaît alors comme un message extrêmement puissant, à l'opposé de la religion bouddhiste : en nous faisant croire à l'existence de la princesse Kaguya, en rendant réaliste ce personnage, ses aspirations et ses angoisses, ses joies et ses peines, Isao Takahata place l'humain au centre de son propos. Le message final du film semble nous dire que nos émotions, les aléas de la vie, les imperfections de l'être humain demeurent le meilleur vecteur de compassion, que les sentiments et la passion sont notre moteur.

Au final, lorsque la princesse Kaguya repart vers la Lune, nous restons avec ses parents, éplorés. Nous apprenons finalement à renoncer et accepter tout simplement l'aspect éphémère et fugace de nos propres existences. En faisant nos adieux à la princesse, nous acceptons notre statut imparfait d'être mortel.

« Honnêtement, je ne sais absolument pas si, dans ce genre d'histoire, on peut trouver des références actuelles. Mais en tout cas, je puis vous assurer que ce film d'animation mérite d'être vu. En effet, vous découvrirez le talent et les capacités de l'équipe qui s'est rassemblée autour de moi, les moyens d'expression que nous avons utilisés. Je pense qu'aujourd'hui, avec ce film, nous atteignons véritablement un sommet. J'aimerais que vous le constatiez. Je le souhaite de tout mon cœur. »

Vos vœux sont exaucés, Monsieur Takahata.


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