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Le conte de la princesse Kaguya : Art et technique

Personnages, animation et décors

Pour réaliser les images qu'il a en tête, Isao Takahata s'entoure du dessinateur Osamu Tanabe (qui avait déjà travaillé sur Mes voisins les Yamada mais aussi sur des publicités réalisées par le studio Ghibli) pour les personnages. Ceux-ci sont dessinés avec des lignes semblables à celles du croquis, le but étant de rappeler le réel au-delà des lignes. Ils parviennent à donner aux personnages plus de vitalité que dans les films d'animation habituels et cette méthode contribue largement à humaniser le personnage de la princesse Kaguya.

C'est Kazuo Oga qui est en charge de la direction artistique du film. Il n'a pas assuré cette fonction depuis seize ans, à l'époque du film Princesse Mononoke. Les décors chaleureux aux tons clairs dessinés par l'équipe réunie autour de lui se marient parfaitement avec les personnages dessinés par Tanabe, donnant ainsi une unité aux images. Pour Takahata, il s'agit « d'un film avec des insectes et de l'herbe. » À travers les dessins de fleurs et d'arbres, nous pouvons nous rendre compte de la vraie valeur d'un des meilleurs directeurs artistiques du Japon. « Kazuo Oga a passé sa vie à dessiner des feuilles, des arbres, des plantes. Au point de les intégrer » explique Isao Takahata. Parfois on revenait à la photo, mais le plus important, c'était ce qu'il avait en lui. Nous avons dessiné un nombre incalculable d'herbes japonaises non répertoriées par exemple. Elles existent toutes ! Toutes ! Ca aussi, ça fait partie de mon penchant pour le documentaire. »

Aux côtés de ces deux génies, d'autres talents sont réunis pour mener à bien le projet et Takahata avoue que sans eux, ce film n'aurait pas été terminé. À première vue, les dessins paraissent assez simples mais ils sont créés avec une admirable technique et énormément de travail. Une des difficultés principale a été d'utiliser une forme d'esquisse comme support d'animation, et notamment pour la phase de colorisation. Il a ainsi fallu scanner l'ensemble des esquisses, puis reproduire un calque avec des lignes marquées pour y ajouter les couleurs, puis superposer les deux calques, l'esquisse et la couleur, pour arriver au résultat final.

L'équipe d'animation a également développé une technique d'animation avec des blancs, dans le paysage ou dans certains détails, afin de stimuler l'imagination du spectateur. Cette utilisation assez exceptionnelle de l'esquisse et du blanc a pour but d'atteindre l'immédiateté du trait et de donner une véritable impression de réalité. « Le problème de ce « style » de cette spontanéité du trait pour décrire les éléments extérieurs, ça pose le problème de la continuité, de l'unification » comme l'a précisé le réalisateur lors d'une entrevue publique à Annecy. « Et il fallait surtout que le dessin garde son sens dans le mouvement... »

Pour le travail de recherche stylistique, le réalisateur explique avoir été influencé par le réalisateur canadien Frédéric Back et son court métrage Crac !, notamment dans l'animation de la scène des villageois : « On a la sensation que le peintre qui se trouvait là a réussi à capturer image par image les mouvements de ses modèles. » Takahata s'est aussi inspiré des emaki anciens (rouleaux composés de peintures et de calligraphies se lisant en largeur de droite à gauche) et de la peinture japonaise des paysages. Une autre influence notable est enfin la peinture de Paul Cézanne. Ce dernier a élaboré des peintures avec de grandes zones non-peintes tout en réussissant à conserver une composition équilibrée.

  

Image de Crac ! de Frédéric Back, le détail d'un emaki et Le moulin au pont des Trois Sautets de Paul Cézanne.

Le but n'était pas toutefois de rendre hommage à un artiste ou un mouvement pictural, mais bien de trouver une nouvelle manière d'animer et de rendre réel et crédible ce qui ne l'est pas. Takahata a ainsi expliqué qu' « avec Le conte de la princesse Kaguya, on a surtout cherché à créer des images qui ne se résument pas à un style donné, qui ne soient pas référencées. On voulait s'inspirer du croquis, de l'esquisse, c'est-à-dire d'un geste tracé, dans l'instant, comme une étape intermédiaire qui est tout sauf un achèvement et qui vise précisément à saisir un instant donné pour le partager. » En misant sur l'énergie du trait et de l'esquisse, Takahata a un but : faire appel à la mémoire et à l'imagination du spectateur pour que ce dernier créé sa propre vision du film et comprenne les motivations du personnage, sans renfort textuel explicite. Cette nouvelle forme d'expression, créée par Isao Takahata à 78 ans, fera probablement date dans l'histoire de l'animation.

Doublage

Aki Asakura a été choisie sur audition, parmi des centaines de candidates, pour interpréter la princesse Kaguya. Elle exprime à la perfection la joie et la tristesse que ressent cette princesse « à la beauté sans pareille » que connaissent tous les japonais.

Jusqu'au printemps 2011, l'équipe a du mal à cerner le personnage de la princesse Kaguya. Des auditions ont lieu pour lui choisir une voix, mais ils ne parviennent pas à en trouver une correspondante à son caractère spontané et volontaire. Alors que le sentiment de résignation commence à se faire sentir, vient le tour d'Aki Asakura. Lorsqu'ils entendent sa voix, Isao Takahata et le producteur Yoshiaki Nishimura sont du même avis : « Elle peut tenir ce rôle. »

Croyant qu'elle avait échoué, Aki Asakura prend le chemin de la gare en pleurant. C'est justement pour sa voix lors de l'interprétation de scènes tristes qu'Isao Takahata l'a choisie. Depuis cette audition, jusqu'à l'achèvement du film, pendant deux ans, les animateurs dessinent la princesse Kaguya en écoutant sa voix tous les jours, ce qui contribue à définir le personnage de la princesse. Ce n'est peut-être pas un hasard si la princesse Kaguya ressemble physiquement à sa doubleuse.

La plupart du temps, pour les films d'animation japonais, on utilise le procédé de postsynchronisation qui consiste à réaliser d'abord les images et à enregistrer ensuite les voix, en suivant les mouvements des personnages. Mais dans bien d'autres pays producteurs d'animation, le procédé le plus courant est le pré-enregistrement qui consiste à enregistrer les voix en premier pour ensuite dessiner selon ces voix.

Isao Takahata donnant ses instructions aux doubleurs Nobuko Miyamoto, Aki Asakura et Takeo Chii.

Le réalisateur Isao Takahata, à la recherche d'interprétations exprimant les sentiments de façon réaliste, choisit le procédé de pré-enregistrement pour la plupart de ses films. C'est le cas de celui-ci aussi, pour lequel Isao Takahata a recours au talent d'acteurs professionnels. L'enregistrement a lieu durant l'été 2011 avant l'achèvement des dessins. C'est pourquoi Takeo Chii a pu interpréter la voix du vieil homme avant de décéder en juin 2012.

Au moment de l'enregistrement, après la lecture du scénario, Takeo Chii posa une question à Isao  Takahata : « M. Takahata, le film donne-t-il une vision négative de la Terre ? » Isao Takahata lui répondit immédiatement : « Au contraire, il en donne une vision positive. » Ensuite, peut-être rassuré par cette réponse, cet acteur de presque 70 ans, dont c'était le premier doublage, interpréta joyeusement son personnage.

Le film aura en tout nécessité deux sessions de doublage. Lorsque la première session a été enregistrée, seul le scénario était achevé. Lorsque le projet a avancé, des changements de dialogues et de scénario on été apportés. Ce sont ces « retouches » qui ont nécessité un second doublage, deux ans plus tard.

Musique

C'est Joe Hisaishi, le compositeur attitré de Hayao Miyazaki qui compose la musique du film. Découvert par Isao Takahata, alors producteur pour le long métrage Nausicaä de la Vallée du Vent, les deux hommes souhaitaient ardemment travailler ensemble sur un film depuis tout ce temps. Le conte de la princesse Kaguya est donc leur première collaboration, rendu possible parle retard pris par la production du film.
Joe Hisaishi est en effet associé à la musique du film Le vent se lève devant sortir conjointement avec Le conte de la princesse Kaguya durant l'été 2013. C'est Shin'ichirô Ikebe (Conan, le fils du futur, Kagemusha d'Akira Kurosawa) qui est, dans un premier temps, rattaché au film de Takahata. Mais la sortie simultanée de ces deux films n'ayant pas pu avoir lieu, le compositeur a pu également travailler sur le film d'Isao Takahata, rendant possible un rêve vieux de plus de 30 ans. On reconnaît parfaitement la patte de Joe Hisaishi dans l'usage de l'orchestre symphonique, mais on ressent également une forte empreinte des musiques traditionnelles japonaises dans certaines scènes comme celle du cerisier.

Joe Hisaishi, Kazumi Nikaidô et Isao Takahata.

Les paroles des deux chansons du film, La chanson des enfants et La chanson de la nymphe céleste, ont été écrites par Isao Takahata et la coscénariste, Riko Sakaguchi. Takahata en a composé les musiques. « C'est une musique qui exprime le thème général du film. Cette chanson commence par « tourne, tourne, roue à eau » indiquant un mouvement circulaire. La musique japonaise est basée sur un rythme exclusivement ternaire qui permet ce mouvement circulaire. On a eu du mal à sortir du ternaire pour passer à un rythme à quatre temps. » Il a créé une bande de démonstration avec le synthétiseur vocal Miku Hatsune afin d'expliquer ce qu'il voulait à Joe Hisaishi.

Le thème principal, La mémoire de la vie, qui clôt le film, a été confié à Kazumi Nikaidô, artiste qui possède l'originalité d'être également nonne bouddhiste. Elle écrit des chansons depuis 1997, y compris pour des écoles locales et participe également à l'émission pour enfants Avec maman. Elle est très appréciée au Japon et est connue également hors des frontières nippones. Après avoir écouté son album Nijimi (Suintements), sorti en 2011, Isao Takahata fut tellement enthousiaste qu'il acheta tous ses CD et lui demanda de se charger du thème principal du film, des paroles, de la musique et de l'interprétation. Elle termina sa chanson après deux réunions avec le réalisateur. En avril 2013, elle enregistra La mémoire de la vie alors qu'elle était enceinte.

Durant la production du film, l'équipe fut bien sûr touchée par le séisme du 11 mars 2011, qui frappa l'Est du Japon. Isao Takahata continua cependant la production de son film tout en se demandant si, après cette catastrophe, il pouvait encore assumer la responsabilité de réaliser des films. Mais lorsqu'il écouta La mémoire de la vie, ses doutes se dissipèrent. Il eut la certitude que Le conte de la princesse Kaguya serait un film sur la solidarité entre les êtres humains et la Terre, digne d'être produit après ce drame. La chanson, à la fois douce et mélancolique, gagne en vigueur et en force tout au long de l'écoute. Portée par un simple accompagnement au piano, la voix de Kazumi Nikaidô réussit le tour de force de paraître à la fois fragile et puissante. Elle retranscrit parfaitement l'émotion et la sensibilité de la princesse Kaguya, dont elle se fait le porte-parole.


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