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La colline aux coquelicots : Analyse

La colline aux coquelicots est le deuxième opus de Gorô Miyazaki. Nettement moins controversé que Les contes de Terremer, le film a visiblement séduit de nombreux Japonais, ainsi que les critiques. Par cette œuvre, le jeune réalisateur s'affirmerait comme une relève probable au sein du studio Ghibli, même s'il lui manque toujours la touche de génie de ses deux illustres prédécesseurs.

Un film pour les Japonais ?

Gorô Miyazaki aborde ici un tout autre univers que celui des Contes de Terremer, avec ses dragons, son aspect médiéval et sa quête universelle. L’action se déroule dans les années 60 au Japon, dans un contexte économique de renouveau, mais aussi de contestation sociétale. Si le spectateur occidental peut ne pas saisir toutes les allusions, un regard japonais reconnaîtra par moult détails et allusions cette époque.

D’un point de vue historique, le cadre est planté relativement vite : tout se déroule à Yokohama, en 1963, juste avant les Jeux olympiques. La ville contraste très singulièrement avec Tôkyô, qu’on aperçoit à la fin du film. C’est encore une petite ville portuaire quadrillée par de petites échoppes et des maisons (il s’agit à l’heure actuelle de la deuxième plus grosse ville de l’archipel nippon). On y circule en bus, à vélo ou en voiture. Le spectateur nippon peut également reconnaître le parc Yamashita, le New Grand Hotel, la tour Marine ou encore la gare de Sakuragichô. De même, Gorô Miyazaki, sur une idée de Toshio Suzuki, a inclus d’autres clins d’œil. Ainsi lorsque la famille d’Umi regarde la télévision, on entend la chanson Ue wo Muite Arukô (Marchons en regardant le ciel), chantée par Kyû Sakamoto et succès mondial à l’époque, y compris aux États-Unis. Cette charmante ritournelle évoque les amours adolescentes et ses tourments, comme un écho à celle d’Umi et de Shun.

Si l’histoire d’amour entre les deux héros est, par ailleurs, universelle et intemporelle, elle reste toutefois ancrée dans une réalité historique forte. Umi et Shun sont nés pendant la guerre. S’ils n’ont pas vraiment connu Hiroshima et l’après-guerre, ils en subissent indirectement les conséquences, puisque Shun a été adopté suite au décès des membres de sa famille pendant la bombe atomique, puis de son père pendant la guerre de Corée. Shun incarne parfaitement le Japon de l’époque, tout juste remis de la Seconde Guerre mondiale et en plein boom économique. À la fois déraciné familialement et attaché à sa culture et son passé, il est aussi plein d’enthousiasme et d’ambition. Prêt à en découdre, il est beau-parleur et très revendicatif, annonçant la période de contestation estudiantine de la fin des années 60.

  

Umi, quant à elle, reflète plutôt une autre réalité, celle des femmes japonaises de l'après-guerre. Au début du film, la jeune fille apparaît comme la jeune fille de bonne famille parfaite pour l’époque. Ainsi elle enchaîne les tâches ménagères et tient à la perfection la pension, tout en s’occupant de sa grand-mère, de son frère et de sa sœur. Polie et respectueuse des anciens, elle écoute avec attention son aïeule qui rêve pour elle d’un beau mariage où elle pourra s’occuper de la tenue de son foyer. Au lycée, elle ne fréquente que des jeunes filles tout aussi polies et réservées, contrairement à sa petite sœur bien plus effrontée et bien plus « moderne ». C’est d’ailleurs cette dernière qui pousse Umi à aller au-délà du clivage garçons/filles et à casser ces carcans sociétaux. Le personnage d’Umi, de premiers abords timide et réservé, se révèlera par la suite le véritable moteur de l’histoire, alors que Shun, au début tête brûlée du Quartier Latin, s’avèrera bien plus maladroit et introverti qu’elle. Umi avouera d’ailleurs au jeune garçon rêver d’un avenir plus ambitieux, puisqu’elle voudrait non pas reprendre la pension familiale, mais devenir médecin. Leur histoire symbolise le Japon de l’époque, encore ancré dans une société très figée dans ses traditions, mais qui se modernise de manière extrêmement rapide et étonnante. Autre signe de ces bouleversements : les parents d’Umi se sont aimés malgré les différences sociales et se sont mariés contre l’avis de leurs parents, la mère de la jeune fille étant tombée enceinte durant ces études. Enfin, après la mort de son mari, elle n’a pas abandonné sa carrière de professeur et voyage à travers le monde. Umi est donc la digne héritière de ses parents, à l’image de cette génération adolescente dans les années 60, qui cherche sa voie et fait trembler les traditions et la société.

L’histoire étant une adaptation de manga, la narration et les personnages obéissent également aux « codes » du shôjo romantique. Les lecteurs habitués à ce type de littérature reconnaîtront immédiatement certains rebondissements typiques : tout d’abord l’histoire d’amour (très chaste !) entre deux adolescents qui se met progressivement en place. Puis celle-ci devient impossible suite à un terrible secret révélé, celui de leur père commun et de leur parentalité. Des quiproquos, des flashbacks et des rebondissements qui aboutissent à la révélation finale... Mais tout est bien qui finit bien ! Les personnages secondaires, quant à eux, sont un peu caricaturaux (l’artiste-peintre lunaire, le jeune médecin dynamique, la petite sœur chipie...) et ont souvent un rôle comique destiné à alléger le propos, comme par exemple l’élève fantasque du club philosophie. Comme dans la plupart des shôjo romantiques, l’histoire se déroule sur fond de lycée et de clubs et reste ancrée dans la vie quotidienne.

Gorô Miyazaki : la troisième voie chez Ghibli ?

Cet aspect de l’histoire est à la fois propre au style de manga et à Ghibli. Comme dans presque tout film issu du studio, on retrouve avec délice les préparations culinaires, les découpes d’aliments, les bento, les plats familiaux qui font saliver le spectateur... Umi est montrée dans ce quotidien qu’elle effectue avec minutie et soin : nettoyage du linge, courses, rangement, repas. Cet ancrage dans le quotidien est un moyen de nous rendre les personnages très proches et réels. Gorô Miyazaki se place ici dans une véritable tradition au sein du studio, car même dans les œuvres les plus fantastiques d’Hayao Miyazaki (Ponyo sur la falaise, Le voyage de Chihiro), on retrouve ces moments de convivialité autour de plats simples, mais réjouissants pour les yeux !

Mais bien évidemment, quand on regarde La colline aux coquelicots, c’est à Souvenirs goutte à goutte, à Si tu tends l'oreille et à Tu peux entendre la mer qu’on pense. Le premier parce que le film de Gorô se plonge avec délice et nostalgie dans le passé récent du Japon. Le deuxième parce que les aventures amoureuses d’Umi et Shun, dans leur simplicité, évoquent irrésistiblement celles de Shizuku et Seiji. La filiation la plus évidente demeure cependant celle avec l’œuvre de Tomomi Mochizuki, où deux jeunes gens tombent amoureux sur fond de lycée, avec de multiples rebondissements et une touche de nostalgie. D’autres clins d’œil à ces prédécesseurs sont notables, comme le tanuki qui décore le club du journal ou le nom « Ghibli » dont est orné le bateau.

Le rapport avec son père semble également plus assumé, alors que les références à l’œuvre paternelles semblent moins évidentes que dans Les contes de Terremer. C’est ainsi que lors du débat au Quartier Latin, Shun prononce ces paroles : « Détruire l’ancien, c’est faire disparaître la mémoire du passé, c’est ignorer le souvenir de ceux qui ont vécu avant nous [...] Vous n’aurez pas de futur si vous reniez le passé. » Si dans sa première œuvre, Gorô « tuait » symboliquement son père, par ces mots, il semble  se réconcilier avec lui. Il ne rejette plus son illustre ascendance, il l’assume et la revendique, et plus important, il la respecte et la juge essentielle pour pouvoir regarder vers l’avenir.

Cependant la patte de Gorô est palpable si l’on compare notamment Umi sur l’affiche réalisée par son père et Umi dans le film. Dans le premier cas, la jeune fille apparaît avec un tablier rayé, les cheveux au vent, le regard vers le lointain. Idéalisée, elle semble presque irréelle. Dans le film, Gorô choisit de lui donner un aspect plus réaliste (et plus banal aussi), en appuyant plus sur les sentiments forts qui animent la jeune fille que sur son aspect.

  

On peut néanmoins regretter une certaine faiblesse de l’animation, notamment dans les scènes d’action ou dans les expressions des visages. Sans aucun doute, les délais de production très courts ont conduit à une économie de moyens des plus regrettables. Mais on constate également  que le film ne possède pas non plus de grands moments forts, de scènes inoubliables susceptibles de marquer les esprits. Certains moments sont plutôt réussis, comme la découverte ou le nettoyage du Quartier Latin. Mais la plupart du temps, le film suit son cours avec bonhommie, enchaînant les scènes plaisantes, mais plutôt anecdotiques du point de vue de la mise en scène. Il manque une petite touche de folie et dé génie pour en faire plus qu’un film agréable.

Avec cette œuvre, Gorô Miyazaki s’affirme donc comme réalisateur et se place dans la lignée de ses prédécesseurs. Fidèle à l’esprit originel du manga, La colline aux coquelicots demeure cependant une œuvre gaie et plaisante, qui permet une belle plongée dans le Japon des années 60. Toutefois  le film semble avant tout destiné, par ses nombreuses références historiques et culturelles, à un public japonais et adulte. Le public français sera-t-il réceptif à ce long métrage au parfum nostalgique ? Par ailleurs, le film manque un peu d’ambition, tant sur le fond que sur la forme. Toujours est-il que Gorô semble s'affirmer en tant que réalisateur. Espérons qu'à l'avenir le studio saura lui confier des œuvres plus ambitieuses et surtout les moyens de les réaliser !


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