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Si tu tends l'oreille : Analyse

Malgré la forte participation artistique de Hayao Miyazaki, Si tu tends l'oreille est marqué par une nouvelle esthétique : celle de Yoshifumi Kondô, qui nous livre une réalisation très personnelle. On n'est ni dans le monde merveilleux de Miyazaki ni dans l'approche sociologique de Isao Takahata. Ici ce sont les sentiments qui tiennent le devant de la scène, mêlant subtilement les aspirations des personnages et leur réalité citadine.

L'un des aspects frappants du film est sa justesse de ton concernant les passions adolescentes de nos héros. Si l'on devait résumer l'intrigue amoureuse, cela pourrait se résumer à ça : un garçon du club de baseball aime Yuko qui, elle, rêve de Sugimura, qui n'a jamais avoué son penchant pour Shizuku, qui elle s'aperçoit de sentiments pour Seiji, qui lui est fou amoureux de Shizuku depuis fort longtemps, sans jamais lui avoir dit ! Derrière ce marivaudage évoquant irrésistiblement des rebondissements à répétitions dignes des Feux de l'amour, le réalisateur ne sombre pourtant jamais dans la caricature. Le spectateur ne porte jamais un regard condescendant sur ces jeunes gens, bien au contraire, il se prend immédiatement au jeu. On se sent réellement concerné par les atermoiements de ces jeunes japonais, on les comprend, quelque soit l'âge du spectateur ou son vécu.

  

Kondô aborde également le thème très contemporain de la scolarité, en prenant pour toile de fond le lycée et le fameux concours d'entrée, qui sont des leitmotivs dans l'animation japonaise. Mais ici, Kondô ne cherche pas à montrer forcément des jeunes gens bien intégrés, prêts à entrer dans le système éducatif japonais ultra compétitif. On peut même voir dans l'oeuvre de Kondô une réflexion sur la pression scolaire chez les adolescents japonais. Shizuku refuse ce système aliénant qui annihile ses aspirations au point qu'elle ignore ce qu'elle attend réellement de l'avenir. De manière plus globale on peut être amené à s'interroger sur la « normalité » voulue par une société qui devient néfaste lorsqu'elle bride les esprits. La famille de Shizuku incarne ainsi la famille japonaise moderne idéale, ouverte et tolérante. Elle reste imperméable aux pressions extérieures pour le bien-être de chacun, qu'il soit parent (la mère de Shizuku concilie travail et vie familiale) ou enfant.

Un autre aspect traité par le film, encore plus évident, est le passage de l'adolescence à l'âge adulte, la découverte de soi. Ce thème, que l'on retrouve chez Miyazaki (Kiki, la petite sorcière, Le voyage de Chihiro, Le château ambulant), est traité sans lourdeur. Shizuku se rend compte que c'est maintenant qu'elle doit faire des choix importants qui conditionneront le reste de sa vie, qu'ils soient amoureux ou professionnels. Kondô alterne donc des scènes légères et drôles et des réflexions plus graves sur la prise de conscience de soi, de ses aspirations et de ses responsabilités. C'est un regard très juste que pose Kondô sur ce parcours initiatique qu'est l'adolescence, jalonnée des plus grandes joies, comme des plus grands doutes.

Le regard de Kondô sur ses personnages est d'une pudeur et d'une justesse confondantes. A aucun moment on ne ressent des dialogues ou des situations exagérés ; bien au contraire, tout est réaliste et humain. Le réalisme, une qualité rare dans laquelle Kondô excellait et qui imprégnait déjà des œuvres telles que Kiki la petite sorcière, Le tombeau des lucioles ou encore Souvenirs goutte à goutte où il occupait le poste de directeur de l'animation. Si le réalisateur sait donner vie à ses personnages de façon si convaincante, c'est donc en grande partie grâce à ses talents d'animateur qui vont de paire avec un sens de l'observation mêlant tendresse et acuité. A ce titre, on ne peut que remarquer les similitudes entre certaines scènes du film et ses croquis publiés à titre posthume dans Futo Furikaeru to (Lorsque je me retourne).

Dans Si tu tends l'oreille, le talent de Yoshifumi Kondô s'exprime également dans le souci du détail dans l'animation des personnages. Leurs réactions, leurs mimiques et leur façon de se mouvoir... Tout contribue à donner de la consistance et de la spontanéité aux personnages. Lorsque Shizuku traverse la route en pressant le pas, lorsqu'elle cherche Moon du regard lors de sa première rencontre, lorsqu'elle tape des pieds pour chercher l'inspiration, lorsqu'elle ne parvient pas à trouver l'interrupteur de sa lampe de chevet... Tous ces gestes et attitudes futiles font partie intégrante de notre quotidien, et Kondô les soumet à ses personnages pour les rendre encore plus vivants et plus proches de nous et ce sans jamais atteindre la caricature. Les petits riens qui font toute la différence...

   

Kondô aime particulièrement sa jeune héroïne. On se rend compte que sa palette d'expression est très variée et tout en dégradé. En fait, les expressions de Shizuku semblent tout simplement très naturelles, évoquant irrésistiblement celles de Taeko dans Souvenirs goutte à goutte. Les autres personnages sont tout autant réussis, comme pour Yuko, au moins tout aussi attachante que son amie. Concernant le Character Design, on peut remarque un style proche de celui de Miyazaki. Mais celui-ci s'amuse souvent à caricaturer les expressions et attitudes de ses personnages, à étirer leurs traits pour rythmer son animation. En revanche Kondô opte pour un réalisme plus poussé dans la gestuelle et le comportement aboutissant à une animation peut-être moins dynamique mais plus sensible pour le spectateur qui s'identifie plus facilement aux personnages.

Si tu tends l'oreille est parfois considéré comme un opus mineur du studio Ghibli, n'étant pas estampillé Hayao Miyazaki ou Isao Takahata. C'est pourtant une œuvre belle et touchante d'un réalisateur au talent et à la sensibilité exceptionnels. Savoir qu'elle restera unique dans la trop courte filmographie de Yoshifumi Kondô la rend d'autant plus précieuse et indispensable.


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