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Analyse de Princesse Mononoke

     

Le triomphe de Mononoke Hime peut paraître paradoxal. En prenant le contre-pied de ses travaux précédents et en livrant une oeuvre plus complexe et plus hermétique, Miyazaki obtient en effet son plus gros succès, pulvérisant tous les records au box-office.

Ancré dans la culture et la mythologie japonaise, Mononoke Hime fait s'entremêler une multitude de significations cachées et autres symbolismes religieux (notamment shintoïstes). Mais il n'y a pas de quoi rebuter le spectateur qui a un minimum d'ouverture culturelle. Il n'est en effet pas nécessaire d'être japonais pour apprécier les beautés et les richesses inépuisables de ce chef-d'oeuvre. Au contraire, chacun peut y voir ce qui le touche le plus, sans pour autant se "perdre". Peut-être parce que ce nouvel hymne à la tolérance et à la vie, est d'abord une expérience unique et bouleversante qui va au delà des frontières culturelles.

Un récit épique et bouleversant

La presse a souvent insisté sur la complexité du scénario mais on ne peut pas dire que l'histoire de Mononoke Hime soit compliquée, même s'il est déjà moins évident d'en apprécier toute la symbolique. Beaucoup de spectateurs peu habitués à l'animation japonaise ont en fait surtout été déroutés par le traitement, inhabituel pour un dessin animé. Notre vision manichéenne du monde est en effet mise à dure épreuve… Ce n'est pas l'habituelle lutte entre le bien et le mal. Il n'y a ni « méchants » ni « gentils », mais juste des protagonistes qui ont une vision différente du futur et qui défendent leurs intérêts. Ils ont chacun leurs défauts, mais les animaux comme les forgerons combattent pour leur survie. Le conflit naît de l'incompréhension et de l'absence de dialogue, chacun restant sur ses positions.

Ce n'est pas souvent qu'un film d'animation nous montre que, dans le monde, rien n'est blanc ou noir. L'exemple d'Eboshi est frappant. Que penser de cette femme? Notre sentiment envers elle oscille entre colère et profonde admiration. Et comme elle, les autres protagonistes sont placés sous le signe d'une troublante ambiguïté.

Même Ashitaka, l'âme la plus pure de l'histoire, n'est pas exempt de sentiments haineux par moments. C'est en fait un personnage qui évolue mentalement et physiquement tout au long du film. Son parcours est celui d'un jeune homme qui cherche à se soigner, à se purifier. C'est une des conditions qui lui permettra d'atteindre l'harmonie intérieure. Dans son périple, il rencontre la haine, l'amour, le désespoir et perdra son innocence originelle. On vibre, on souffre avec lui. Comme lui, on se sent concerné par cette lutte de civilisation. Comme lui, on aimerait pouvoir concilier les intérêts de chacun. Comme lui, on se rend compte comme il est difficile de porter sur le monde un regard lucide…

  

Ashitaka n'est pas ce genre de héros qui réussit tout, mais devant chaque difficulté il tente quelque chose. Sa quête est d'abord spirituelle, mais elle inclut aussi l'action. C'est toute la force des oeuvres de Miyazaki comme Mononoke Hime ou Nausicaä d'exprimer une philosophie à travers les actes. Mais à la différence du "messie" vêtu de bleu qui avait une destinée toute tracée, Ashitaka crée plus la sienne.

Mononoke Hime est un spectacle visuel éblouissant mais il appartient aussi à cette catégorie de films que l'on a toujours plaisir à revoir, rien que pour la richesse de son contenu. Sa longueur est assez inhabituelle pour un film d'animation. Mais le tout est d'une cohérence parfaite. Aucune scène n'est superflue, chacune participant à la signification générale du récit. Cela aurait été un crime de faire des coupes (les films du studio Ghibli ne sont pas des produits mais des oeuvres!).

Si tout le monde est d'accord pour qualifier Mononoke Hime de récit épique, beaucoup de spectateurs ont reproché une absence d'émotion... Peut-être faut-il apprécier (sans forcément la comprendre) la culture asiatique pour ressentir les torrents d'émotion qui traversent le film... Dans cette oeuvre, le souffle nous transporte, les personnages sont bouleversants d'humanité et la tragédie qui nous est contée nous touche au plus profond de nous-mêmes.

Sans aucun sentimentalisme, Miyazaki arrive en effet à nous faire sortir du cinéma empreints d'un indescriptible sentiment de mélancolie. Même si le dénouement comporte de nombreux aspects positifs (les conflits prennent fin, chacun est libéré de sa malédiction, le sol refleurit), ce n'est en effet pas la joie qui l'emporte. En premier lieu, l'amour impossible entre les deux héros est d'autant plus touchant qu'ils ont appris à se respecter (dans leurs convictions) et qu'ils ont ouvert leur cœur l'un à l'autre.

Mais c'est surtout la mort du Dieu-Cerf et tout ce qu'il s'ensuit qui donne matière à méditer. Sa disparition marque la fin d'une ère, celle d'un monde peuplé de démons et merveilles. Plus rien ne sera jamais comme avant. Ce ne seront plus les mêmes forêts. Les animaux gigantesques et les esprits disparaîtront avec les derniers représentants du clan Moro et le Kodama de la dernière scène. On ressent un immense vide comme si on avait la nostalgie de ce monde imaginaire, quasi mythologique et pourtant plausible où le rapport entre la nature et l'homme était différent. L'héritage du Dieu-Cerf (la végétation qui a repoussé à vue d'œil) est plein d'espoir mais aussi tellement fragile...

Princesse Mononoke peut ainsi être vu comme une immense tragédie car c'est l'histoire d'un changement. Et comme tout changement, il ne peut être que douloureux. Miyazaki nous fait le récit d'un moment confus de l'histoire, celui de la rupture d'un équilibre qui aboutit fatalement à un autre. Meilleur ? A chacun d'en juger. Ce bouleversement qui, dans le film, concerne le Japon médiéval peut parfaitement être retranscrit à la réalité de notre époque.

   

© Buta Connection