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Princesse Mononoke : Création du film

Origines

Ancien projet

A la fin des années soixante-dix, Hayao Miyazaki avait écrit un scénario et réalisé des croquis pour un film mettant en scène une princesse vivant dans la forêt avec une bête sauvage. L'histoire était ancrée dans l'histoire et le folklore japonais, mais faisait écho au conte de fée occidental La Belle et la Bête. L'histoire de la version de Miyazaki, quand même très différente, est la suivante :

Un samourai surpris par la tempête, trouve refuge dans une caverne. Mais celle-ci se révèle être l'antre d'un monstre légendaire féroce et bestial. Pour sauver sa vie, le samourai est contraint d'accepter de lui livrer en mariage l'une de ses trois filles. De retour dans son foyer, il explique le pacte à sa femme qui, ne l'entendant pas de la même oreille, s'enfuit emmenant avec elle ses deux filles préférées. Décidément peu verni, le samourai se voit à nouveau forcé de signer un second pacte avec un esprit maléfique. Il lui vend son âme en échange de quoi l'esprit lui confère le pouvoir de défendre les siens face à un ennemi imminent. Investi d'une force diabolique, le samourai terrasse ses adversaires puis sous l'emprise de l'esprit, livre sa troisième fille au premier monstre, venu la lui réclamer.

 

De retour sur ses terres de désolation, la créature se révèle pourtant d'une gentillesse extrême à l'égard de la jeune fille qui, attristée de ne pouvoir lui rendre la pareille, lui explique le pourquoi de sa mélancolie. Elle lui promet de l'épouser s'il l'aide à exorciser son père. C'est le début d'un périple peuplé d'embûches qui conduira la jeune fille à découvrir les qualités du monstre et à l'aimer. Mais contrairement au conte original, la Bête ne se transforme pas en un beau prince à la fin !

A l'origine, Mononoke-hime (La princesse (du) Monstre) s'est vu refuser l'adaptation pour les enfants à la télévision parce qu'il traitait d'une histoire trop sombre. Il a néanmoins été publié une première fois en 1983, dans un recueil réunissant précisément divers projets de films non aboutis. Il ne s'agit pas vraiment d'un storyboard ni d'un livre d'images, mais plutôt d'une ébauche préparatoire, d'un ensemble d'illustrations résumant grossièrement l'intrigue.

Gestation de l'œuvre

Dans la perspective de la réalisation d'un film, Tokuma Shoten réédite ce conte illustré en 1993 afin de tester la réaction du public. Mais lorsque Hayao Miyazaki décide de reprendre en main le projet de Mononoke-hime, il ne peut plus réaliser le film qu'il avait en tête en 1980. Disney venait de sortir La Belle et la Bête et surtout il y a eu Mon voisin Totoro en 1988. En effet, le monstre du projet de 1980 (voir image ci-contre) s'y retrouvait déjà scindé en deux personnages : Totoro et le Chat-bus. Le « recyclage » étant trop évident, Miyazaki décide de modifier complètement la teneur, la trame et les personnages de son film.

Le récit passe alors du conte à une œuvre plus complexe et plus ambitieuse, se rapprochant plutôt de la légende ou du récit mythologique. Le personnage principal devient un jeune garçon étranger, Ashitaka, en quête d'un remède à une malédiction dont il est victime. Quant à la princesse, en épousant un Mononoke, elle en devient un Mononoke elle-même.

Miyazaki voulait appeler le film Ashitaka Sekki, Sekki étant un néologisme inventé par le réalisateur pour signifier « de bouche à oreille ». Le producteur Toshio Suzuki trouvait le titre peu porteur et préférait Mononoke-hime, mais impossible de faire changer d'avis Miyazaki. Suzuki a finalement profité du manque d'intérêt du réalisateur pour les bandes annonces pour y intégrer « de force » son titre, provoquant la colère tardive de Miyazaki.

Croquis préliminaire

Tout en revenant à des thèmes qu'il affectionne et qui ont inspiré ses précédentes œuvres (nature, tolérance, importance de la vie, amour), Miyazaki cherche à réaliser quelque chose de complètement différent de tout ce qu'il a pu faire. Si comme dans Nausicaä de la Vallée du Vent, l'histoire est celle d'une princesse impliquée dans un conflit entre l'homme et la nature, le monde chaotique dans lequel évolue les personnages n'est plus futuriste. L'action se déroule dans le passé, durant l'époque de Muromachi (1333-1573), au moment où le Japon connaît d'importants bouleversements économiques et sociaux. Mais, selon ses propes mots, Miyazaki tente d'échapper « aux conventions du genre, aux idées préconçues et aux préjugés habituels lorsqu'on traite un sujet qui se passe dans le cadre de cette période. »

Ainsi on ne peut pas vraiment parler d'un retour au registre japonais habituel du Jidai-geki même si les scènes de batailles font immédiatement penser à Akira Kurosawa. Il y a moins de samourai, seigneurs ou paysans et ceux qui figurent dans le film sont des personnages mineurs. Les principaux protagonistes sont les dieux de la forêt et des personnages marginaux ou gens provenant de minorités opprimées. Par ailleurs, les châteaux, les rizières, les villes et les villages ne constituent pas le cadre du récit. A la place, l'auteur a tenté de recréer « l'atmosphère du Japon au temps des forêts denses. En ce temps-là, il y avait peu d'habitants, la nature existait à l'état pur (...) »

On ne peut pas parler de film historique car Miyazaki prend des libertés avec la chronologie (il mélange plusieurs époques), ajoute des éléments issus des croyances et de la mythologie japonaises ou simples fruits de son imagination. Le film est le récit symbolique d'un conflit entre les Ddieux de la forêt et l'humanité qui ose désormais les défier. En effet, les japonais à l'époque Muromachi ont le sentiment qu'ils peuvent contrôler la nature et un nouveau rapport entre l'homme et son environnement s'établit, qui conduira à l'ère moderne. Comme le dit l'auteur, il n'y a pas de « Happy End » à cette guerre. « Au milieu de la haine et du massacre, il reste des raisons de vivre. Des rencontres exceptionnelles et des choses merveilleuses à découvrir. »

Production

Hayao Miyazaki a commencé à travailler sur le scénario détaillé en août 1994. Victime du « syndrome de la page blanche » en décembre, il prend une pause pour réaliser le fabuleux clip musical On Your Mark pour un groupe japonais. En avril 1995, il achève la proposition de projet et le mois suivant, il commence à travailler sur le storyboard. Le travail d'animation débute en juillet 1995 pour être achevé en juin 1997, moins d'un mois avant la première. « Avec Princesse Mononoke, nous avons failli ne pas avoir tous les storyboard parce que je les ai dessinés au fur et à mesure et ne les ai terminés qu'au tout dernier moment. Ainsi, personne n'a su, jusqu'au dernier moment, ce qu'était le film dans sa totalité. » Au final, de tous les films réalisés par le studio Ghibli, Princesse Mononoke a été le plus long à produire mais aussi le plus coûteux jusqu'alors.

Princesse Mononoke sort le 12 juillet 1997 et atteint rapidement la première place au Box-office, toutes productions confondues. Elle dépasse E.T. jusqu'alors détenteur du record d'entrées au Japon. Le film reste huit mois en salles et fin mars 1998, il a déjà rapporté près de 150 millions d'Euros (pour un investissement d'environ 18 millions d'Euros). Princesse Mononoke est le film événement de la décennie. Avec plus de 13,5 millions de spectateurs, il a attiré plus d'un japonais sur dix dans les salles, ce qui est exceptionnel pour une population qui va peu au cinéma par rapport aux américains. La vidéo sortie peu après battera aussi tous les records avec quatre millions de copies vendues (dont la moitié dans les trois premières semaines).

A l'instar de Titanic, un tel succès pour le film de Miyazaki défie la logique. Comment une production si sérieuse, se déroulant dans le Japon du XVᵉ siècle, a-t-il pu quasiment devenir un phénomène social ? Miyazaki est très populaire au Japon et son annonce, juste à la sortie du film, de mettre un terme à sa carrière a fait l'effet d'une bombe. Les gens se sont précipités pour aller voir l'ultime œuvre d'un réalisateur de génie. Et le film, d'une qualité exceptionnelle, n'a pas déçu.

Projeté dans de nombreux festivals, Princesse Mononoke reçoit une cinquantaine de prix. En particulier, il remporte le prix du Meilleur film aux Japan Academy Awards en 1998 et est le représentant japonais aux Oscars cette même année (sans remporter la récompense).

Carrière internationale

C'est Disney qui, à défaut d'acheter le studio Ghibli, s'est procuré les droits de diffusion de Princesse Mononoke dans le monde. Le contrat a été signé alors que le film était toujours en cours de production. Le film coûtant très cher, les producteurs pensaient que les bénéfices de l'exploitation au Japon seraient insuffisants. Est venue alors l'idée de faire une exploitation internationale. Des studios sont contactés pour opérer cette sortie, mais seul Disney satisfait aux exigences de qualité de Hayao Miyazaki.

Miyazaki a réussi à imposer à Buena Vista Home Entertainment de ne pas couper une seconde du film et de ne pas changer la musique, excepté la chanson-titre qui est interprétée en anglais. L'adaption est confiée au célébrissime Neil Gaiman. Néanmoins, la version américaine réussit quand même à faire grincer des dents un bon nombre de puristes. Des déclamations trop théâtrales (Over-acting), des rajouts de commentaires explicatifs pour une « meilleure » compréhension, et des voix assez inadaptées (Gillian Anderson, Claire Danes, Billy Bob Thornton...) gâchent un peu le plaisir. Enfin, vous serez peut-être curieux d'apprendre qu'on avait pensé à Leonardo DiCaprio pour le rôle d'Ashitaka et que la chanson-titre aurait du être interprétée par Madonna.

Princess Mononoke est adapté et distribué par Miramax, filiale de Buena Vista s'occupant du cinéma indépendant. Il sort le 29 octobre 1999. D'un point de vue commercial, le succès aux Etats-Unis a été, comme prévu, assez mitigé... Seuls les succès de la K7 et du DVD permettront à Buena Vista de rentrer dans ses frais. Néanmoins les critiques et l'opinion des spectateurs ont souvent été excellentes. Bien sûr, beaucoup encore ont été bloqués par des préjugés tenaces. D'autres ont été incapables d'apprécier une autre culture cinématographique et sont donc complètement passés à côté. Malgré cela, on peut être satisfait de voir que tous les professionnels du cinéma et de l'animation en particulier ont été d'accord pour dire que Princess Mononoke est une œuvre magistrale.

En France, Princesse Mononoke est sortie le 12 Janvier 2000. Là encore, le film, diffusé dans peu de salles, n'a pas explosé le Box-office (environ 500 000 entrées) mais le résultat est très encourageant. De plus le film bénéficiera d'une cote de satisfaction rarement vue. Critiques comme spectateurs ont été pour un très grande majorité enthousiastes. Et il est étonnant que le bouche à oreille n'ait pas mieux fonctionné, la faute probablement à la mauvaise image qu'entretenait alors encore l'animation japonaise en France. La version française comporte les mêmes défauts que la version américaine : Gaumont a essayé d'occidentaliser le jeu des personnages et les dialogues sont quelques fois éprouvants... Bénéficiant de la sortie très médiatisée du Voyage de Chihiro et de son succès, la première sortie en DVD de Princesse Mononoke en mars 2002 a permis d'élargir le public du film, et Buena Vista a finalement lancé la sortie tant attendue d'une édition collector en 2004, avec de nombreux bonus et surtout les véritables sous-titres de la version originale.

Art et technique

Graphisme : entre traditions et modernité

Est-il besoin de parler de l'incroyable qualité de l'animation et de la stupéfiante beauté des décors ? Plus que jamais, un film du studio Ghibli a fait preuve d'une richesse et d'une inventivité visuelles extraordinaires. Les paysages et les représentations de la forêt, notamment, sont de toute beauté tant au niveau de la composition, de la finesse du dessin, qu'au niveau des couleurs. Hayao Miyazaki et son équipe ont visité de l'île de Yakushima pour s'inspirer de ses forêts denses et de ses montagnes escarpées.

Le travail sur l'eau, élément ô combien difficile à représenter en animation, est remarquable. On peut noter par exemple que l'eau change en fonction de l'angle de prise de vue. Par ailleurs Miyazaki prend le parti de s'éloigner de la représentation habituelle bleue et opaque de l'eau dans les films d'animation. Ainsi l'eau du lac du Shishi-gami est en même temps transparente et sombre, presque noire. De même, l'eau des torrents, chargés de boue, prend une couleur marron plutôt que bleue.

Bien que Princesse Mononoke soit le premier film du studio Ghibli à utiliser de manière importante l'outil informatique, les images numériques se fondent parfaitement avec l'animation traditionnelle. Par ailleurs, la richesse des effets visuels provient encore principalement des techniques traditionnelles : dessins à la main et colorisation sur cellulo. Seuls 100 des 1 600 plans du film ont été réalisés à l'aide de l'ordinateur. Voici une rapide énumération des techniques d'infographie utilisées :

Les images de synthèse

Dans Princesse Mononoke, le but était de créer des images de synthèse s'intégrant parfaitement avec l'animation sur cellulo et préservant le côté traditionnel de l'image. Pour cela l’équipe à recours à différentes techniques.

Images 3D : Hayao Miyazaki tenait à des images 3D qui puissent se fondre avec l’univers bidimensionnel de l’animation sur cellulo et qui ne ressemblent pas à des images générées par ordinateurs.

Exemple d’utilisation de la 3D : Ashitaka tire une flèche tout en chevauchant Yakkuru
alors qu’une masse de tentacules grouillantes (en 3D) s’est enroulée à son bras.

Le mapping : Technique visant à recréer l’illusion de vitesse et de profondeur d’un décor en mouvement en projetant une texture/décor traditionnel sur une simulation 3D de la topographie du terrain du plan. Une caméra virtuelle crée ensuite le mouvement, donnant espace et profondeur au plan.

Exemples de recours au mapping avec les scènes où Ashitaka chevauche Yakkuru.

Le morphing : Cette technique est utilisée pour montrer le changement et le passage du temps avec des images enchaînées ou en modifiant une image.

Exemples de morphing : la décomposition du Tatari-gami ou encore la pousse de la jeune végétation à la fin du film.

Les particules : Cette technique permet de générer des particules lumineuses qui semblent se mouvoir comme des choses vivantes. Elles sont animées selon des lois physiques classiques (gravitation, direction du vent, tourbillon...).

Exemple de particules : les globules qui s'échappent du corps du Didarabocchi ont un comportement très réaliste.

Compositing numérique

Le compositing par ordinateur permet le mélange de plusieurs couches de dessins. Il n'est pas très différent du compositing traditionnel optique mais la qualité est meilleure, le rendu plus convaincant et la marge de manœuvre plus grande.

Mise en couleur numérique

Il s'agit simplement de scanner l'image pour lui appliquer des couleurs. Ce procédé a été d'un grand secours pour alléger le travail de l'équipe et accélérer la production.

La bande sonore et la musique

Une fois de plus la bande-son est merveilleuse. Rarement les silences et les bruits naturels en contrepoint de la musique et des dialogues n'ont servi à ce point le récit et mis en valeur les moments de tensions, comme le silence total dans la scène du dieu-cerf guérissant Ashitaka donnant l'impression que le temps s'est arrêté.

La sublime bande originale de Princesse Mononoke a été une nouvelle fois composée par Joe Hisaishi. Cette sixième B.O. pour un film du studio Ghibli est encore une réussite éclatante. Comme à son habitude, Hisaishi a composé plusieurs thèmes principaux qui sont interprétés de diverses manières selon les scènes. Ce sont des compositions magnifiques qui imprègnent le spectateur et lui reviennent par la suite constamment en mémoire.

La musique contribue beaucoup au souffle épique qui nous transporte tout au long du film. Hisaishi y alterne des thèmes symphoniques somptueux avec des morceaux plus calmes, d'une grande pureté. En particulier, la chanson-titre, interprétée par un jeune homme de 28 ans, Yoshikazu Mera, est bouleversante. Elle surgit de nulle part, au milieu du film, lorsque Ashitaka se réveille au côté de San dans la caverne. La tristesse de cette mélodie cristalline est celle d'une profonde blessure intérieure.


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