Le shintoïsme et la nature
dans Princesse Mononoke
Pour appréhender toute la portée de la représentation
de la nature dans Mononoke Hime, il est intéressant
de connaître quelques grands fondements du shintoïsme. En effet,
il faut savoir que Miyazaki est shintoïste et que son film regorge
de références à cette religion.
Le Shintoïsme
Le shintô peut être considéré comme
la religion nationale du Japon. Elle est un vaste complexe de croyances,
de coutumes et pratiques qui reçurent assez tardivement le nom
de shintô, pour être distinguées du bouddhisme (Butondo)
et du confucianisme, venus de Chine. . Ce n'est pas une religion révélée
à l'homme. Elle n'a ni fondateur ni prophète.Un des textes
fondateurs du Shintô est le Kojiki, ensemble de textes compilés
au début du 8ème siècle. C'est un ouvrage relatant
les faits anciens, une sorte de chronique mythologique des origines du
Japon jusqu'à l'année 628. Le mot shintô signifie
"Voie des Kamis", qui sont des divinités tutélaires
de toutes les choses. Ils sont les manifestations permanentes du sacré.
A l'origine, on organisait des rites et des fêtes saisonnières
pour les célébrer et il existait également un culte
individuel shintô. A partir du VIIème siècle,
l'Empereur décide de recenser tous les Kamis afin que le gouvernement
central leur construise des sanctuaires afin de de leur accorder la révérence
qui leur est dûe.
Le sanctuaire shintô est l'habitation du Kami et il est
lié à un coin de la Nature : une montagne, un bois, une
cascade. Le temple est une structure simple en bois. Traditionnellement,
le bâtiment doit être reconstruit tous les 20 ans. Les rites
de purification sont essentiels au shintô, ainsi que les offrandes.
Le Kami est représenté symboliquement dans le sanctuaire
par un emblème ou une statue.
Dans
le religion shintô, le kami peut donc prendre n'importe quelle forme.
Leur caractère est ambigu à l'image de la nature elle-même.
Même les meilleurs Kami possèdent un arami-tama (esprit de
violence) qu'il faut apaiser par des rituels appropriés.
C'est là qu'intervient une autre notion associée à
celle de kami, également largement représenté dans
le film : c'est la notion de tatari, notion à valeur essentiellement
morale de nos jours, mais toute aussi archaïque que celle de kami.
N'importe quel kami peut être frappé d'un tatari (tatari
est souvent traduit par malédiction ou châtiment) à
l'occasion d'une faute ou tsumi. Le tsumi traduit dans sa conception moderne,
l'idée de "mauvaise action" qui obscurcit l'entendement
et fait obstacle à l'illumination, au salut. Il peut donc être
interprété comme une souillure de l'âme. Dans une
conception plus ancienne le tsumi a un caractère plus physique
: c'est le contact du sang, de cadavre qui constitue la souillure. En
fait on peut être victime d'un Tatari par simple contact (même
involontaire) avec un Kami lui-même frappé par une malédiction.
Pour échapper aux conséquences d'un tatari imprudemment
encouru, il faut se purifier soi-même et son entourage.
Kami et Tatari dans Mononoke Hime
Dans Mononoke Hime, Miyazaki a élevé au rang
de kami les animaux. Si Miyazaki a choisi les animaux comme kamis, c'est
probablement parce qu'il envisage ses films aussi comme des grands divertissements
populaires. Les animaux sont beaux, majestueux. Ils montrent également
la dureté et la cruauté de la nature. Les autres formes
de kamis seraient apparues plus austères et auraient donc été
moins attrayantes pour le public. Miyazaki est un fervent shintoïste
et sa représentation des kamis (immenses animaux usant de la parole)
est audacieuse car très éloignée des théories
shintoïstes modernes. La plus osée est de loin celle du Shishi
Gami lui-même (Dieu-cerf), avec son visage étrangement humain.
En réalité cette représentation sert le film et montre
que le maître privilégie dans une certaine mesure le message
écologiste qu'il veut faire passer au détriment de la rigueur
religieuse, même s'il ne l'avoue pas ouvertement.
Une autre notion fondamentale que Miyazaki exploite dans l'histoire est
celle du tatari. Là encore le maître prend l'initiative de
la représentation. En fait le degré de liberté est
grand car le Tatari aujourd'hui est une notion principalement morale et
les connaissances sont très vagues sur ses représentations
primitives. Miyazaki a choisi de concrétiser cette malédiction
par une multitude de vers noirs grouillant autour du porteur du tatari
parce qu'il a l'impression que, quand il est très énervé,
de telles formes poisseuses vont jaillir de tout son corps!

Dans Mononoke Hime, le tsumi qui provoque le tatari est l'excès
de haine et de colère qui atteint son apogée dans la souffrance
physique : Nago, le Tatari Gami du début du film, a été
rendu fou de douleur par une balle d'arquebuse tirée par Eboshi
et, accumulant la haine, il est devenu maléfique. De façon
assez similaire, Okkotonushi est frappé d'un tatari quand les hommes
de Jiko Bou camouflés dans des peaux de sangliers viennent essayer
de l'achever alors qu'il agonise.
Par ailleurs, la possibilité de pouvoir échapper aux effets
du tatari par la purification est un élément qui nous aide
à mieux interpréter la fin du film quand le Shishi Gami
vient donner un baiser mortel à Okkotonushi. San, qui a largement
été souillée par le tatari (par imprudence et non
à la suite d'un tsumi) va être amenée par Ashitaka
dans les eaux sacrées du lac du Shishi Gami. Ce sont ces eaux qui
vont la purifier et la sauver du sort réservé aux victimes
du tatari quand le dieu-cerf vient mettre fin à la malédiction.
Dans cette scène il faut bien voir le tatari comme un tout. C'est
le même tatari que portent Okkotonushi et Moro qui s'est souillée
en venant sauver San. C'est pour cela que Moro meurt avec Okkotonushi.
On retrouve tous ces mêmes éléments au début
du film lorsque Ashitaka est victime de la malédiction pour avoir
été en contact avec Nago. On tente en vain de le purifier
en versant de l'eau pure sur son bras, mais ce n'est pas un maléfice
suite à une imprudence. Le héros a commis un tsumi en décochant
la flèche qui a achevé le sanglier.
Enfin, lorsque San découpe et plante une branche sur l'île
du Shishi Gami, il s'agit là encore d'une référence
au culte Shintô. En effet, la branchette est probablement du Sakaki,
offrande aux Kami pour s'attirer leurs faveurs. On appelle ce rite un
Tamagushi. Dans la scène du film, San tente donc d'attirer le dieu-cerf
sur le sort d'Ashitaka.
Source : Ghibli online (http://ghibli.free.fr);
Mircea Eliade, Dictionnaire des religions, collection Agora, Ed.
Pocket, 1990

© Buta Connection |