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Analyse de Omohide Poroporo

 

Entre réalisme et poésie

La différence de traitement entre les scènes du présent et celles du passé est évidente. Les premières ont une précision quasi-documentaire, tandis que les deuxièmes, sur un ton plus pastel, évoque avec onirisme les souvenirs de Taeko. Ce choix de filmer d'une manière quasi-documentaire se retrouve dans le character-design des personnages, mais aussi dans les décors retranscrits avec minutie ou les menus détails de la vie quotidienne dans la région de Yamagata. Ainsi la récolte des benibana, les fleurs jaunes que cueillent Teako, est décrite avec une grande fidélité, qu'il s'agisse des vêtements des agriculteurs ou de la technique utilisée. Ce réalisme époustouflant est le signe d'un grand travail de recherche effectué en amont.

 
Document qui ont servi à la production / Scéne du film correspondante.

Cependant, Omohide Poroporo transcende véritablement le film live et ne se contente pas de filmer de manière réaliste le quotidien d'une jeune japonaise. Il transcende son histoire en utilisant tout l'art du dessin animé, offrant au spectateur de véritables moments d'émotion qu'un film live n'aurait peut-être jamais atteint. Ainsi la scène où Taeko chante, s'envole et où un arc-en-ciel arrive est un moment plein de poésie, qu'un film n'aurait peut-être pas su retranscrire sans sombrer dans le kitsch ou le ridicule. Takahata choisit également avec soin les plans et cadres mettant en valeur sa petite héroïne. Lorsque, privée de répliques, la petite fille fait un simple geste avec ses mains, le temps semble se suspendre autour de ce court et fugitif moment, l'action se fige, et toute l'attention du spectateur est concentrée dans ce simple mouvement, qui prend toute son ampleur et toute sa force. C'est là la magie de l'animation qui peut jouer bien plus aisément avec le décor et les personnages superflus à l'action, mais c'est surtout tout le talent de Takahata, qui a bien compris qu'une animation peut se passer de subterfuges clinquants et d'actions à tout-va et que l'émotion se noue souvent autour de gestes simples et de moments furtifs.

Un film nostalgique ?

Omohide poroporo n'est pas que l'évocation nostalgique de l'enfance de Taeko. Derrière l'onirisme se dégage un véritable fond sociologique et culturel. A travers le regard d'une jeune femme sur son passé, le réalisateur transcrit l'évolution du Japon de l'après guerre. Une évolution se traduisant par une forte occidentalisation qui a explosé dans les années 60 et n'a pas fini de progresser depuis. Cette peinture de la société japonaise moderne n'est cependant pas extrémiste ni même critique.

De fait Takahata ne porte un regard uniquement nostalgique envers le passé. Il nous montre ainsi une famille typique des années 60, avec une mère parfois écrasée par l'autorité paternelle toute puissante, ce père aimant mais parfois trop ferme et trop obtus envers ses filles, des sœurs parfois tyranniques. Les liens familiaux ne sont pas sublimés, on perçoit tout le carcan pesant d'une société où la femme n'a qu'un pouvoir décisionnaire limité. Lorsque l'on retourne dans les années 80, on s'aperçoit par ailleurs que la société continue à peser sur la condition féminine. Le célibat de Taeko semble être mal perçu et la jeune femme semble souffrir de ne pouvoir exprimer pleinement ses envies. Rien n'est idyllique dans le cinéma de Takahata, le réalisateur semble se faire avant tout le témoin des changements sociétaux du Japon et des perdurances de certaines traditions et moeurs.

Par ailleurs, Takahata ne rejette pas non plus tous les signes de la modernité. Comme le souligne Toshio, là où le citadin tokyoïte voit une nature sauvage menacée par l'homme, le paysan voit un paysage façonné depuis des siècles par l'homme et qui n'a en soi rien de naturel. Cet exemple nous montre bien que le réalisateur cherche à éviter les clichés ainsi que tout simplisme ou manichéisme. Il semble avant tout vouloir comprendre les bouleversements, positifs ou négatifs, qu'a subi la société japonaise au cours des 40 dernières années. Dans Omohide Poroporo, il ne s'agit donc pas pour Takahata de remettre en cause le progrès, mais d'en prévenir les excès qui conduiraient le Japon à perdre son identité. Cette inquiétude du réalisateur pour la modernité et le mépris du passé se refléteront bien plus dans son film suivant, Pompoko.

   

© Buta Connection