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Souvenirs goutte à goutte : Analyse

Entre réalisme documentaire et poésie

La différence de traitement entre les scènes du présent et celles du passé est évidente. Les premières ont une précision quasi-documentaire, tandis que les deuxièmes, sur un ton plus pastel, évoque avec onirisme les souvenirs de Taeko. Ce choix de filmer d'une manière quasi-documentaire se retrouve dans le Character Design des personnages, mais aussi dans les décors retranscrits avec minutie, les menus détails de la vie quotidienne dans la région de Yamagata ou encore les références populaire des années 60 qui parsème le film. Ce réalisme époustouflant est le signe d'un grand travail de recherche effectué en amont.

Par exemple, la courte scène des marionnettes est une allusion à une émission ben connue des années 60, Hyokkori Hyôtan-jima (L'île de la calebasse). Mais Isao Takahata ne connaît l'émission que par l'intermédiaire de l'œuvre originale. Or, il veut absolument la voir et écouter ses chansons. Il contraint donc Toshio Suzuki à contacter la NHK, qui retrouve quelques épisodes conservés, mais sans chansons. Insastisfait, Takahata pousse Suzuki à se rendre auprès du compositeur de l'émission, Seiichirô Uno, mais ce dernier ne retrouve là encore aucune trace de ces chansons. Suzuki, toujours poussé par Takahata, réussit miraculeusement à retrouver l'enregistrement d'un fan, au fin fond de l'île d'Hokkaidô. Mais après en avoir fait la retranscription musicale, Takahata est loin de se satisfaire de cet exploit, puisqu'il veut désormais savoir quelles étaient les chorégraphies des marionnettes durant ces chansons. Là encore, Suzuki retrouve après maintes péripéties le chorégraphe de Hyokkori Hyôtan-jima et peut enfin contenter Takahata. Ce dernier intègrera donc par la suite ce très court moment, qui peut sembler anecdotique, mais qui pourtant suscitera de nombreuses réactions du public, touché de retrouver des souvenirs enfouis dans les tréfonds de leur mémoire.

Il en va de même pour la récolte des fleurs de benibana (fleurs de carthame). La fleur jaune que cueille Teako est décrite avec une grande fidélité, comme les vêtements des agriculteurs ou la technique utilisée. Afin de tout savoir sur la fabrication du faux safran, Takahata décide de se rendre à Yamagata, accompagné par Suzuki. Sur place, il interroge des agriculteurs. Par la suite, il lira des dizaines d'ouvrages sur le sujet, écrira un vrai carnet de recherche et ira jusqu'à contacter un expert en la matière, en pleine production du film, afin de vérifier le procédé de fabrication. On retrouve ici le perfectionnisme de Takahata et sa volonté de pousser le réalisme jusqu'aux extrêmes.

 

Document qui a servi à la production / Scéne du film correspondante.

Cependant, Souvenirs goutte à goutte transcende véritablement le film en prise de vue réelle et ne se contente pas de filmer de manière réaliste le quotidien d'une jeune japonaise. Il transcende son histoire en utilisant tout l'art du dessin animé, offrant au spectateur de véritables moments d'émotion qu'un film live n'aurait peut-être jamais atteint. Ainsi la scène où Taeko chante, s'envole et où un arc-en-ciel arrive est un moment plein de poésie, qu'un film n'aurait peut-être pas su retranscrire sans sombrer dans le kitsch ou le ridicule. Takahata choisit également avec soin les plans et cadres mettant en valeur sa petite héroïne. Lorsque, privée de répliques, la petite fille fait un simple geste avec ses mains, le temps semble se suspendre autour de ce court et fugitif moment, l'action se fige, et toute l'attention du spectateur est concentrée dans ce simple mouvement, qui prend toute son ampleur et toute sa force. C'est là la magie de l'animation qui peut jouer bien plus aisément avec le décor et les personnages superflus à l'action, mais c'est surtout tout le talent de Takahata, qui a bien compris qu'une animation peut se passer de subterfuges clinquants et d'actions à tout-va et que l'émotion se noue souvent autour de gestes simples et de moments furtifs.

Un film nostalgique ?

Souvenirs goutte à goutte n'est pas que l'évocation nostalgique de l'enfance de Taeko. Derrière l'onirisme se dégage un véritable fond sociologique et culturel. A travers le regard d'une jeune femme sur son passé, le réalisateur transcrit l'évolution du Japon de l'après-guerre. Une évolution se traduisant par une forte occidentalisation qui a explosé dans les années 60 et n'a pas fini de progresser depuis. Cette peinture de la société japonaise moderne n'est cependant pas extrémiste ni même critique.

De fait Isao Takahata ne porte un regard uniquement nostalgique envers le passé. Il nous montre ainsi une famille typique des années 60, avec une mère parfois écrasée par l'autorité paternelle toute puissante, ce père aimant mais parfois trop ferme et trop obtus envers ses filles, des sœurs parfois tyranniques. Les liens familiaux ne sont pas sublimés, on perçoit tout le carcan pesant d'une société où la femme n'a qu'un pouvoir décisionnaire limité. Lorsque l'on retourne dans les années 80, on s'aperçoit par ailleurs que la société continue à peser sur la condition féminine. Le célibat de Taeko semble être mal perçu et la jeune femme semble souffrir de ne pouvoir exprimer pleinement ses envies. Rien n'est idyllique dans le cinéma de Takahata, le réalisateur semble se faire avant tout le témoin des changements sociétaux du Japon et des perdurances de certaines traditions et moeurs.

Par ailleurs, Takahata ne rejette pas non plus tous les signes de la modernité. Comme le souligne Toshio, là où le citadin tokyoïte voit une nature sauvage menacée par l'homme, le paysan voit un paysage façonné depuis des siècles par l'homme et qui n'a en soi rien de naturel. Cet exemple nous montre bien que le réalisateur cherche à éviter les clichés ainsi que tout simplisme ou manichéisme. Il semble avant tout vouloir comprendre les bouleversements, positifs ou négatifs, qu'a subi la société japonaise au cours des 40 dernières années. Dans Souvenirs goutte à goutte, il ne s'agit donc pas pour Takahata de remettre en cause le progrès, mais d'en prévenir les excès qui conduiraient le Japon à perdre son identité. Cette inquiétude du réalisateur pour la modernité et le mépris du passé se refléteront bien plus dans son film suivant, Pompoko.

Le souvenir

Isao Takahata n'a pas ajouté des scènes contemporaines pour qu'elles servent seulement de transitions ou d'occasions à des considérations sociologiques. Le film a également une ambition psychologique d'une envergure neuve dans un film d'animation. Le metteur en scène a tenu à montrer combien chez une personne les souvenirs du passé ont une résonance dans le présent. Comme un karma, le destin de Taeko adulte semble récolter les fruits du comportement excentrique, égocentrique et rêveur de Taeko enfant. Avec une opportunité inattendue, la jeune femme de 27 ans se souvient d'épisodes de sa vie alors qu'elle n'avait que 11 ans. « Pourquoi 11 ans ? » se demande-t-elle. Parce que c'est l'âge auquel l'enfant capricieux et égoïste commence à avoir conscience de sa personne parmi les autres, de son rôle dans la société.

Takahata nous indique subtilement que les souvenirs de Taeko sont magnifiés, tamisés par le filtre de la mémoire parcellaire. Les traits des personnages dans les années 60 sont doux, simplifiés, tandis que les visages des personnages des années 80 sont parfois durs, marqués. Certains souvenirs sont de véritables bouffées de nostalgie, comme l'évocation d'un vieux dessin animé ou la découverte du goût de l'ananas. Mais tous les souvenirs d'enfance de Taeko ne traduisent pas de la nostalgie. Au contraire, certains sont même de petits traumas, plutôt douloureux qui ont encore une grande résonance dans sa vie d'adulte. Par ses souvenirs, elle prend peu à peu conscience qu'elle est encore la Taeko de son enfance dans la manière de voir les autres, dans son rapport à autrui.

En ce sens, la proposition de la grand-mère de Obaa de rester à la ferme en épousant Toshio, va déclencher une remise en question chez l'héroïne. Elle qui répétait à qui voulait l'entendre qu'elle préférerait la vie à la campagne à celle de la ville, s'aperçoit qu'elle n'était pas tout à fait prête à chambouler sa vie. Elle réalise qu'elle avait un certain mépris pour le monde rural :
« Devenir une femme de fermier. Je n'y avais jamais songé avant... Le simple fait de m'imaginer dans une telle vie me procurait une sensation bizarre. « Tu ne t'offusqueras pas si... » comme dans les vieux films. J'aurais aimé pouvoir répondre avec autant de franchise. Mais je n'ai pas pu. Ce vague sentiment d'aimer cet endroit, et le fait que je m'y sois bien amusée me donnent maintenant des remords. J'ai honte de moi, d'avoir toujours seriné : « Quel endroit charmant ! » alors que je n'en connais ni les hivers rigoureux, ni la vraie vie du fermier. Je ne connais rien. Et tout le monde le savait depuis le début. Je me sens trop mal pour rester. »

Cette situation fait écho à un épisode de l'enfance de Taeko dont elle a honte. Celui d'Abe, un camarade de classe pauvre et sale. Tous les élèves le détestaient et Taeko, désignée pour être sa voisine de table, était particulièrement dégoûtée. Mais contrairement aux autres elle n'a jamais voulu dire du mal de Abe. Pourtant, quand le jour du départ d'Abe dans une autre école l'instituteur a insisté pour que tous les élèves lui serrent la main, Abe refuse celle de Taeko : « Je ne te serre pas la main, à toi ! » Taeko adulte se rend compte : « Au fond, j'étais celle... qui le méprisait le plus. Abe devait s'en être rendu compte. C'est pourquoi il n'a pas serré ma main... »

Quand Taeko raconte ce souvenir à Toshio, il se rend compte qu'il a dû se passer quelque chose à la ferme. Mais il n'insiste pas et s'efforce de rassurer Taeko. Il trouve les arguments pour déculpabiliser la jeune femme à propos d'Abe. Taeko vient alors à s'interroger sur ses sentiments. « Pour la première fois, je me demandai quels étaient mes sentiments pour Toshio, et les sentiments de Toshio pour moi. Même si c'était un peu par accident, j'étais surprise que ce soit Toshio qui ait résolu le problème qui me tracassait depuis si longtemps. Pourquoi accordai-je tant de confiance à Toshio ? C'était un grand mystère pour moi... On aurait dit qu'il était plus âgé. Celui à qui je voulais serrer la main... c'était lui, Toshio ! Juste « serrer la main »... ? Quel était donc ce sentiment... ? Toshio était assis à mes côtés, et moi, j'étais obsédée par cette question... »

Taeko arrive à un point crucial de sa vie, où elle doit faire un choix : Qu'est-ce qui est meilleur ? Continuer à vivre comme je vis aujourd'hui, ou non ? On a le sentiment que jusque là, Taeko s'est laissée porter par sa petite vie rythmée de citadine sans écouter son cœur et ses désirs profonds. Pendant son séjour à la campagne, Taeko commence à suspecter qu'une autre personnalité et que d'autres aspirations de vie se cachent derrière son sourire. Ce n'est qu'après une profonde introspection émaillée de doutes et d'espoirs, que le film se conclut sur le premier choix important que Taeko prendra dans sa vie. Elle suit ainsi la voie de Toshio qui avait franchi le pas peu avant en abandonnant sa vie d'employé pour celle d'exploitant agricole.

Le générique de fin

Le générique du film mettant en scène ce choix personnel est totalement bouleversant et reste longuement gravé dans le cœur et l'esprit du spectateur. La force de Isao Takahata est de glisser cette conclusion dans le générique. Le spectateur est alors persuadé que le film est désormais terminé et que Taeko n'a pas su écouter son cœur et s'est résignée à rentrer chez elle. Evidemment, une telle fin remplit d'une certaine amertume toute personne s'étant identifié à Taeko, espérant secrètement que la jeune femme choisisse de rester.

Puis les images défilent et l'on comprend que ce générique de fin est bel et bien une scène à part entière où l'héroïne laisse enfin parler son cœur et revient donc sur sa décision initiale. La petite Taeko, mais aussi tous ses amis d'enfance entourent la jeune femme, ils ne sont plus des souvenirs perdus dans les tréfonds de la mémoire, ils courent tout autour d'elle, comme si enfin Taeko se réconciliait avec son passé et assumait ce qu'elle est vraiment et ce qu'elle désire. Ces quelques minutes sont la véritable conclusion du film, réconciliant passé et présent tout en indiquant l'avenir... Takahata choisit d'ailleurs très subtilement de ne pas dévoiler le futur réel de Taeko. On sait qu'elle revient vers Toshio, mais rien ne nous indique qu'elle compte se marier avec lui et vivre définitivement auprès des lui, dans la campagne japonaise. C'est au spectateur d'inventer la suite de l'histoire et de choisir ainsi l'avenir de Taeko, ce qui est provoque probablement bien plus d'émotion qu'un happy-end redondant et lourdement explicite.

La touche cinématographique unique de Takahata a atteint de nouveaux sommets dans cette scène et dans le film, sans perdre aucunement la magie et l'émotion qui caractérisent les travaux du studio Ghibli depuis le début. Au final, Souvenirs goutte à goutte est un chef-d'œuvre unique qui montre que, finalement, la plus belle histoire est peut-être celle que l'on a chacun en soi.


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