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Analyse de Omohide Poroporo (2)

 

Le souvenir

Takahata n'a pas ajouté des scènes contemporaines pour qu'elles servent seulement de transitions ou d'occasions à des considérations sociologiques. Le film a également une ambition psychologique d'une envergure neuve dans un film d'animation. Le metteur en scène a tenu à montrer combien chez une personne les souvenirs du passé ont une résonance dans le présent. Comme un karma, le destin de Taeko adulte semble récolter les fruits du comportement excentrique, égocentrique et rêveur de Taeko enfant. Avec une opportunité inattendue, la jeune femme de 27 ans se souvient d'épisodes de sa vie alors qu'elle n'avait que 11 ans. "Pourquoi 11 ans ?" se demande-t-elle. Parce que c'est l'âge auquel l'enfant capricieux et égoïste commence à avoir conscience de sa personne parmi les autres, de son rôle dans la société.

Takahata nous indique subtilement que les souvenirs de Taeko sont magnifiés, tamisés par le filtre de la mémoire parcellaire. Les traits des personnages dans les années 60 sont doux, simplifiés, tandis que les visages des personnages des années 80 sont parfois durs, marqués. Certains souvenirs sont de véritables bouffées de nostalgie, comme l'évocation d'un vieux dessin animé ou la découverte du goût de l'ananas. Mais tous les souvenirs d'enfance de Taeko ne traduisent pas de la nostalgie. Au contraire, certains sont même de petits traumas, plutôt douloureux qui ont encore une grande résonance dans sa vie d'adulte. Par ses souvenirs, elle prend peu à peu conscience qu'elle est encore la Taeko de son enfance dans la manière de voir les autres, dans son rapport à autrui.

En ce sens la proposition de la grand-mère de Obaa de rester à la ferme en épousant Toshio, va déclencher une remise en question chez l'héroïne. Elle qui répétait à qui voulait l'entendre qu'elle préférerait la vie à la campagne à celle de la ville, s'aperçoit qu'elle n'était pas tout à fait prête à chambouler sa vie. Elle réalise qu'elle avait un certain mépris pour le monde rural :

« Devenir une femme de fermier. Je n'y avais jamais songé avant... Le simple fait de m'imaginer dans une telle vie me procurait une sensation bizarre. "Tu ne t'offusqueras pas si..." comme dans les vieux films. J'aurais aimé pouvoir répondre avec autant de franchise. Mais je n'ai pas pu. Ce vague sentiment d'aimer cet endroit, et le fait que je m'y sois bien amusée me donnent maintenant des remords. J'ai honte de moi, d'avoir toujours seriné :"Quel endroit charmant!" alors que je n'en connais ni les hivers rigoureux, ni la vraie vie du fermier. Je ne connais rien. Et tout le monde le savait depuis le début. Je me sens trop mal pour rester. »

Cette situation fait écho à un épisode de l'enfance de Taeko dont elle a honte. Celui d'Abe, un camarade de classe pauvre et sale. Tous les élèves le détestaient et Taeko, désignée pour être sa voisine de table, était particulièrement dégoûtée. Mais contrairement aux autres elle n'a jamais voulu dire du mal de Abe. Pourtant, quand le jour du départ d'Abe dans une autre école l'instituteur a insisté pour que tous les élèves lui serrent la main, Abe refuse celle de Taeko : "Je ne te serre pas la main, à toi!". Taeko adulte se rend compte :

«Au fond, j'étais celle...qui le méprisait le plus. Abe devait s'en être rendu compte. C'est pourquoi il n'a pas serré ma main... »

Quand Taeko raconte ce souvenir à Toshio, il se rend compte qu'il a dû se passer quelque chose à la ferme. Mais il n'insiste pas et s'efforce de rassurer Taeko. Il trouve les arguments pour déculpabiliser la jeune femme à propos d'Abe. Taeko vient alors à s'interroger sur ses sentiments.

« Pour la première fois, je me demandai quels étaient mes sentiments pour Toshio, et les sentiments de Toshio pour moi. Même si c'était un peu par accident, j'étais surprise que ce soit Toshio qui ait résolu le problème qui me tracassait depuis si longtemps. Pourquoi accordai-je tant de confiance à Toshio? C'était un grand mystère pour moi... On aurait dit qu'il était plus âgé. Celui à qui je voulais serrer la main... c'était lui, Toshio! Juste "serrer la main"...? Quel était donc ce sentiment ...? Toshio était assis à mes côtés, et moi, j'étais obsédée par cette question... »

Taeko arrive à un point crucial de sa vie, où elle doit faire un choix : "Qu'est-ce qui est meilleur? Continuer à vivre comme je vis aujourd'hui, ou non?". On a le sentiment que jusque là, Taeko s'est laissée porter par sa petite vie rythmée de citadine sans écouter son coeur et ses désirs profonds. Pendant son séjour à la campagne, Taeko commence à suspecter qu'une autre personnalité et que d'autres aspirations de vie se cachent derrière son sourire. Ce n'est qu'après une profonde introspection émaillée de doutes et d'espoirs, que le film se conclut sur le premier choix important que Taeko prendra dans sa vie. Elle suit ainsi la voie de Toshio qui avait franchi le pas peu avant en abandonnant sa vie d'employé pour celle d'exploitant agricole.

Le générique de fin

Le générique du film mettant en scène ce choix personnel est totalement bouleversant et reste longuement gravé dans le coeur et l'esprit du spectateur. La force de Takahata est de glisser cette conclusion dans le générique. Le spectateur est alors persuadé que le film est désormais terminé et que Taeko n'a pas su écouter son cœur et s'est résignée à rentrer chez elle. Evidemment, une telle fin remplit d'une certaine amertume toute personne s'étant identifié à Taeko, espérant secrètement que la jeune femme choisisse de rester.

Puis les images défilent et l'on comprend que ce générique de fin est bel et bien une scène à part entière où l'héroïne laisse enfin parler son cœur et revient donc sur sa décision initiale. La petite Taeko, mais aussi tous ses amis d'enfance entourent la jeune femme, ils ne sont plus des souvenirs perdus dans les tréfonds de la mémoire, ils courent tout autour d'elle, comme si enfin Taeko se réconciliait avec son passé et assumait ce qu'elle est vraiment et ce qu'elle désire. Ces quelques minutes sont la véritable conclusion du film, réconciliant passé et présent tout en indiquant l'avenir…Takahata choisit d'ailleurs très subtilement de ne pas dévoiler le futur réel de Taeko. On sait qu'elle revient vers Toshio, mais rien ne nous indique qu'elle compte se marier avec lui et vivre définitivement auprès des lui, dans la campagne japonaise. C'est au spectateur d'inventer la suite de l'histoire et de choisir ainsi l'avenir de Taeko, ce qui est provoque probablement bien plus d'émotion qu'un happy-end redondant et lourdement explicite.

La touche cinématographique unique de Takahata a atteint de nouveaux sommets dans cette scène et dans le film, sans perdre aucunement la magie et l'émotion qui caractérisent les travaux du studio Ghibli depuis le début. Au final, Omohide Poroporo est un chef-d'oeuvre unique qui montre que, finalement, la plus belle histoire est peut-être celle que l'on a chacun en soi.

 
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© Buta Connection