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Souvenirs goutte à goutte : Création du film

Origines et production

En 1989, Kiki, la petite sorcière a été le premier film du studio Ghibli à être rentable sur ses seules entrées en salles, avec plus de 2,6 millions de spectateurs en deux mois. Cela plaçait le studio dans une situation suffisamment stable pour permettre la mise en chantier d'un projet lourd et ambitieux : une adaptation d'un manga de Hotaru Okamoto et Yûko Tone, réalisée par Isao Takahata.

Le manga original est en fait un recueil de récits autobiographiques de l'enfance des auteurs. L'adaptation de ces récits faisait partie des projets du studio Ghibli depuis la fin des années 80, mais Takahata qui était sur un autre projet à l'époque refusa celui-ci, car il considérait que le manga était inadaptable en l'état. Son projet initial ne s'étant pas concrétisé, il repensa alors à Souvenirs goutte à goutte et songea de nouveau à l'adapter mais en ajoutant des scènes de sa création se déroulant en 1982, qui serviraient de transitions entre les évocations des souvenirs.

 

Documents de production de Souvenirs goutte à goutte / Isao Takahata durant la production

Au cours de la longue et éprouvante production du long métrage, des changements importants et risqués se sont opérés au sein du studio. En novembre 1990, tandis que les équipes d'animateurs travaillaient d'arrache-pied, l'application du plein temps était réalisée, le programme de formation à l'animation débutait et le recrutement annuel était mis en place.

Cette nouvelle politique a obligé le studio Ghibli à faire des efforts dans le domaine de la promotion et, de cette façon, augmenter les recettes en salle. Si l'augmentation des coûts de production était inévitable (Hayao Miyazaki avait obtenu le doublement des salaires), alors le seul choix qu'il restait était de planifier consciemment et stratégiquement l'augmentation des performances du film au box-office. Ce n'est pas que les dirigeants du studio n'y avaient jamais songé avant Souvenirs goutte à goutte, mais c'est avec ce film qu'ils ont sérieusement commencé à travailler la promotion.

 

Exemple de publicité dans un magazine

Sorti en 1991, Souvenirs goutte à goutte fut un nouveau succès au box-office (2,2 millions d'entrées en moins de trois mois d'exploitation). Et comme Kiki, la petite sorcière, ce film est resté numéro un au box-office pour cette année. Ce résultat dépassait les espérances de Takahata et confortait la politique du directeur général de l'époque Tôru Hara qui voyait Ghibli comme le studio des trois G, c'est à dire : Grandes dépenses, Grands risques et Grandes retombées.

L'adaptation

Le manga original

Souvenirs goutte à goutte est l'adaptation du manga éponyme, écrit par Hotaru Okamoto et Yûko Tone. Ce manga appartient à la bande dessinée de grande diffusion, très prisée par le grand public. Loin des clichés et des stéréotypes du manga, ces bandes dessinées sont généralement conjuguées à la première personne du singulier. Les mangas Chibi Maruko-chan, Crayon Shin-chan, Sazae-san et, précisément, Omohide Poroporo (Souvenirs goutte à goutte) parlent de l'intimité des Japonais, peut-être en écartant tout réalisme (le trait graphique grossier et stylisé est là pour le démontrer) pour ne garder qu'une représentation ironique mais perspicace. Ces titres sont souvent adaptés sur le petit écran et connaissent souvent un grand succès.

 

Chibi Maruko-chan : le manga et son adaptation TV

Souvenirs goutte à goutte est un shôjo, une bande dessinée « destinée aux filles ». Loin de la haine féministe de certaines des ses collègues et plutôt affairée à explorer un passé lointain, Hotaru Okamoto a écrit un shôjo s'inscrivant dans la veine nostalgique, entretenue par la génération ayant vécu la phase de transformation du boom économique et qui vivent dans les années 80 dans l'étourdissante opulence de la « Bubble Keizai », l'économie éphémère.

Okamoto est née à Tôkyô en 1956. Elle a collectionné une galerie de souvenirs (le « Only Yesterday » du titre international) fixée sur une date précise, la 41ᵉ année de l'ère Shôwa (c'est-à-dire 1966), comme rendez-vous inéluctable marquant le tournant existentiel d'elle petite fille. Dix ans, c'est l'âge de son alter ego, Taeko Okajima sortie des pages d'un manga mis en image par la dessinatrice Yûko Tone. Souvenirs goutte à goutte a été publié une première fois en 1988 par Seirindou Shoten puis réédité deux ans plus tard par Animage.

  

La deuxième édition en trois volumes chez Animage Comics Wide (1990)

Du manga au film

Le manga est une compilation de courtes histoires sur la vie quotidienne de Taeko à l'école et dans sa famille. Il est rempli de sentiments nostalgiques, avec l'évocation de beaucoup chansons, de films, de programmes télé, des modes et des idoles de l'époque. Entourée de deux sœurs plus grandes, Taeko incarne l'insoutenable « machination » d'être la benjamine de la famille. L'an 41 de l'ère Shôwa est pour Taeko l'année de « grands événements ». Elle nous raconte sa découverte des cycles menstruels, sa carrière de comédienne brisée par l'autorité paternelle, ses difficultés en arithmétique, ses premiers émois amoureux... Toute l'action du manga se situe en 1966 et décrit le quotidien de la petite Taeko sans évocation du monde contemporain.

L'idée d'une Taeko adulte jouant le rôle de narrateur et les flash-back est un ajout de Isao Takahata et demeure la plus grande liberté prise par le réalisateur dans son adaptation. C'est aussi une grande trouvaille cinématographique, car le spectateur perçoit véritablement le désarroi de cette génération d'adultes, ayant vécu de grands bouleversements sociétaux entre les années 60 et les années 80, se réfugiant dans l'évocation de leur passé. On ressent la préciosité de ces souvenirs pour Taeko, ces bribes du passé qui la guident dans son présent et dans ses choix futurs.

Pour ce qui est des scènes de 1966, le film est globalement très proche de l'œuvre originale. Cependant, Takahata fait quelques infidélités au manga. Tout d'abord l'ordre des saynètes dans le film n'est pas celui du manga. On peut le voir, par exemple, dès l'une des premières scènes du film lorsque Taeko demande à aller en vacances après avoir exhibé son carnet de note. Cette scène n'apparaît pas tout de suite dans le manga. Pour bien d'autres épisodes, la chronologie n'est pas respectée ; mais cette nouvelle chronologie n'a pas de réels conséquences narratives, car dans le manga, les saynètes sont plutôt indépendantes.

Il existe des scènes simplement évoquées dans le long métrage qui représentent des épisodes complets du manga. Par exemple, lorsque Taeko monte dans le train pour rejoindre Yamagata, elle évoque des souvenirs tels que le taille-crayon électrique, son chien Gon, ou encore la peur qu'elle avait lorsqu'elle lisait des BD d'horreur. Bien plus tard dans le film elle évoque aussi le départ de son camarade Abe qui a refusé de lui serrer la main.

 

Taeko jouant avec le taille-crayon électrique / Abe refusant de serrer la main à Taeko

Le Character Design dans le film, même s'il ne respecte pas complètement celui du manga, est un bon compromis entre fidélité au manga et adaptation pour l'animation. Il n'y a pas de changement majeur dans la physionomie des personnages. Les tenues vestimentaires et les poses des personnages sont souvent reprises avec une étonnante fidélité. On pourra en particulier remarquer la petite barrette de Taeko ornée d'une petite fleur.

  

Enfin, certaines scènes sont reprises complètement a l'identique, allant même jusqu'à imiter la mise en page du manga...

 

Art et technique

Character Design et animation

Le plus grand soin a été apporté à la physionomie des personnages, les traits des visages sont très réalistes. Ce n'est pas vraiment le cas pour les scènes se passant en 1966. On peut supposer que Isao Takahata souhaitait qu'elles soit perçues comme des souvenirs de Taeko, donc un peu idéalisées et réalisées comme un animé classique, avec des personnages aux traits et aux couleurs de cheveux assez européens. En revanche, pour les personnages de 1982, cette stylisation disparaît et les expressions se calquent sur les intonations du doublage. On remarquera en particulier le sourire de Taeko qui fait ressortir ses pommettes, mais qui peut aussi la faire vieillir brutalement.

   

Personnages stylisés des scènes de 1966 / Personnages réalistes des scènes de 1982

Le Character Design et les model sheets sont l'œuvre de Yoshifumi Kondô qui a imprimé pour chaque personnage sa patte très particulière et reconnaissable. A l'inverse des scènes se passant en 1966, les personnages ressemblent vraiment à des japonais, Takahata s'étant attaché à prendre les comédiens comme modèles.

 

Model sheets de Toshio et Taeko avec leur modèles

Pour Souvenirs goutte à goutte, les animateurs eurent à faire face à une difficulté qu'ils n'avaient jamais rencontrée jusqu'alors, à savoir une décomposition des mouvements des lèvres, lors des dialogues des scènes se passant en 1982. Le haut niveau de détail exigé par Takahata a permis de se rapprocher le plus possible du jeu de vrais acteurs. Un personnage se contentant de bouger les lèvres sans articuler les syllabes aurait atténué l'authenticité de ses paroles, ce qui aurait empêché d'identifier ce personnage comme réel. Après beaucoup de travail, le résultat obtenu par les animateurs est convaincant, sans être toujours parfait (quelques problèmes de synchronisation avec le doublage).

Les décors

Souvenirs goutte à goutte contient des décors magnifiques parmi les plus beaux réalisés par le studio Ghibli. Ils ont été réalisés sous la houlette de Kazuo Oga, directeur artistique sur le film. Là encore il s'agissait d'alterner une représentation réaliste pour les scènes du « présent » et un crayonné plus pastel pour celles du « passé ».

 

Différences de tons entre les deux styles de décors du film

Ce genre de décor, imitant une aquarelle, est plus compliqué à faire qu'il n'y parait car il ne doit être ni trop vide, ni trop fini pour bien le différencier d'un décor normal. Les couleurs utilisées sont très claires avec une grande subtilité de tons, afin de mettre en avant les personnages et les situations. En effet le souvenir laisse plus de place aux personnes et aux évènements qu'au décor qui reste ici, plus que d'habitude, un élément secondaire. Les arrière-plans pour les scènes de 1966 apparaissent donc plus lumineux et plus dépouillés, mettant en valeur certains détails, gommant beaucoup d'autres, idéalisant le cadre général comme le ferait la mémoire d'une personne. Tous ces éléments augmentaient évidement la difficulté de la composition et des équilibres traits-couleurs-vides. Mais là, à la différence des problèmes de synchronisation des voix, le résultat obtenu est irréprochable et de toute beauté.

Le spectateur remarque également les magnifiques représentations de la campagne japonaise. S'inspirant des véritables paysages de la région rurale de Yamagata, Kazuo Oga a fait de chacun de ses décors une véritable œuvre d'art, magnifiant la réalité tout en donnant une impression de réalisme quasi-photographique.

Le doublage

Un très grand soin a également été apporté au doublage, avec des comédiens plutôt que des doubleurs. La manière dont le doublage a été réalisé est assez original : les comédiens étaient assis autour d'une table et jouaient littéralement les scènes qu'ils doublaient. Il existait une réelle connivence entre Miki Imai (Taeko) et Toshirô Yanagiba (Toshio) dans leurs scènes de dialogue, connivence qui se retrouve dans l'intonation de leur voix et donc crédibilise leurs scènes en commun.

 

La musique

La bande originale de Souvenirs goutte à goutte surprend par sa grande diversité. S'y côtoient des thèmes doux et nostalgiques au piano, composés par Katsu Hoshi, des chansons japonaises anciennes, ou encore des thèmes folkloriques hongrois et italiens. Le groupe hongrois dont on entend plusieurs morceaux est explicitement mentionné dans le film. Il s'agit de Muzsikás, groupe folklore de Transylvanie, haut lieu de métissage culturel eurasien.

La chanson du bouleversant générique de fin, magnifiquement interprétée, est une reprise de la chanson du film américain The Rose (1979). Les paroles ont été réécrites en japonais par Isao Takahata lui-même.


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