Longs métrages > Pompoko > Analyse


Pompoko : Analyse

Comme beaucoup de films du studio Ghibli, Pompoko peut s'apprécier selon plusieurs niveaux de lecture. Avec l'histoire d'un peuple d'animaux, Pompoko pourrait ressembler à une fable enfantine replacée dans le Japon moderne. Représentés la majorité du temps sous leur forme anthropomorphe, facilitant l'identification et la communication de leurs émotions, les tanuki sont de parfaits héros animaliers pour les enfants. D'autant que les petites « faiblesses » qui les caractérisent -gourmandise insatiable, libido exacerbée, penchant pour la fête et les farces, paresse coupable- les rendent ô combien sympathiques !

Mais très vite on se rend compte que le sujet est sérieux : ces joyeux protagonistes luttent pour leur survie. Et le film de prendre des accents de gravité de plus en plus fréquents au fur et à mesure que l'on se rend compte que malgré les étonnants pouvoirs des tanuki, la lutte est inégale et vaine. Les quelques longueurs que l'on peut ressentir du fait des quelques répétitions (les tanuki passent d'espoirs en désillusions à maintes reprises) sont nécessaires pour rendre compte de l'évolution du moral des tanuki et renforcer la tragique conclusion de plusieurs années de lutte. Derrière le ton comique et badin se cache en fait la certitude que le monde des tanuki est désormais révolu et voué à la disparition. On reconnaît dans ce triste constat le ton doux-amer de Isao Takahata.

Grâce à l'alternance de ton dans le récit (le réalisateur passe instantanément d'un style documentaire à des moments d'émotions et d'humour), le film ne se contente pas d'être une simple histoire pour enfants, aux animaux anthropomorphisés. Il devient une œuvre poignante, émouvante et universelle. Takahata propose également une véritable réflexion sur les effets de l'urbanisation sur notre environnement, la désertification des campagnes, l'exclusion et une modernisation broyant progressivement les identités culturelles, grâce à l'utilisation d'un narrateur extérieur, véritable héraut de cette sombre fable.

  

En effet, tous les films de Takahata sont des leçons d'histoire d'une certaine façon ou plutôt des portraits sociaux et humains à des époques spécifiques. Le mot Heisei dans le titre japonais de Pompoko réfère à la période démarrant avec l'accession de l'empereur Akihito au trône en 1989. Bien que les protagonistes soient des tanuki, l'intention du réalisateur est bien de montrer le comportement de l'homme à travers leurs yeux, offrant ainsi en particulier une perspective différente sur les conséquences de nos actions sur un environnement toujours plus fragilisé.

Au delà de son message écologique la résistance désespérée des tanuki pour préserver leur habitat et par là même leur mode de vie est aussi celle des minorités que l'on veut voir intégrer à l'encontre de leur culture et de leurs traditions. Les tanuki qui peuvent s'adapter se laissent absorber par le système tandis que les autres tentent de survivre et garder leur identité dans l'exclusion et la clandestinité.

« Je voulais montrer le monde actuel par les yeux des tanuki. Finalement, ce qui leur arrive, c'est ce que nous vivons : nous sommes des tanuki obligés de nous déguiser en citadins ! C'est particulièrement vrai, par exemple, pour les ruraux qui viennent travailler à Tôkyô et qui sont victimes du stress, des maladies cardiaques... Un autre point important est que le tanuki est une espèce minoritaire. Au Japon, au nord d'Hokkaidô, vit l'ethnie des Aïnous. Ce sont les premiers habitants de l'archipel, installés bien avant l'arrivée des Japonais. Ils subissent aujourd'hui un sort comparable à celui des Amérindiens d'Amérique du Nord et des Indios d'Amérique du Sud. Ces races minoritaires parquées dans des réserves sont confrontées à la race dominante. Cela peut se traduire par des positions extrêmes comme le terrorisme ou encore par le refuge dans la religion. Les tanuki représentent ces minorités opprimées, et le film décrit les différentes voies qui s'offrent à eux. »

C'est sûrement une des raisons pour laquelle Takahata a fait de son film est véritable tour d'horizon du folklore populaire japonais. Un moyen de montrer combien cette culture est riche et identitaire. Takahata revisite ainsi l'histoire, la culture, l'imaginaire japonais, sans toutefois sombrer dans un étalage systématique du folklore local. Le réalisateur cherche avant tout, à l'instar de Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki, à faire partager à une nouvelle génération la mémoire d'un passé absent de son existence (la scène où les tanuki reproduisent les campagnes disparues est à ce titre un grand moment d'émotion).

D'une richesse visuelle, culturelle et thématique inouïe, Pompoko est surtout une œuvre à la fois drôle et cynique, réjouissante et bouleversante. Takahata revendique ses messages mais tempère l'ambition de son film :

« Si je ne crois pas qu'un film a le pouvoir de changer les choses, je pense qu'individuellement, on peut éprouver de la sympathie pour ces problèmes. Cela peut donner une meilleure compréhension du danger qui nous menace. J'essaye de donner à voir un « chemin » par rapport aux choix que les êtres humains doivent faire... J'espère secrètement qu'ainsi, quelques personnes, après la vision de mon film, par leur attachement émotif, se sensibilisent et seront encouragés à prendre des initiatives personnelles. Grâce au réconfort intérieur et à l'encouragement, des actions peuvent naître... Mais je ne crois pas qu'un film puisse changer le monde ! Loin de là... »

En tout cas, il peut ne rendre que meilleures les personnes qui l'ont vu !

Sélection de critiques presse :

DVDrama

Merveille de l'animation japonaise jusqu'ici injustement ignorée en France, Pompoko raconte l'histoire d'un peuple confronté à l'enjeu le plus fondamental qui soit : la question de sa survie. Qu'est-ce qu'un tanuki ? Ce petit animal supposé vivre dans la forêt fait partie du folklore japonais. Il ressemble de loin à un raton laveur et possède le don de transformisme, qui lui permet de prendre la forme d'objets ou d'êtres vivants, voire de se fondre parmi les humains. Lorsque les chantiers font tomber les arbres les uns après les autres, c'est tout leur univers qui disparaît. Si la destruction de l'environnement est bien entendu au centre du film, Isao Takahata ne se contente pas de tirer un signal d'alarme sur les méfaits de la civilisation moderne et de mettre en scène une vengeance du monde naturel. Certes, le point de vue adopté est celui de l'espèce qui vit pleinement en contact avec la nature – un contact que les humains ont perdu puisqu'ils ne peuvent même plus comprendre le langage des animaux. Mais le réalisateur retourne la caméra sur les tanukis eux-mêmes et centre son récit sur leurs réactions face à cette situation de crise. Et comme nous l'avons compris, les tanukis, c'est nous.

Que s'est-il passé pour que les tanukis ne voient rien venir alors que cette urbanisation qui menace leur survie a pris naissance juste à côté d'eux ? Les tanukis sont-ils ces êtres humains qui vivent leur quotidien sans regarder autour d'eux et sans mesurer un instant les conséquences de cette insouciance ? Si l'enjeu de Pompoko part d'un conflit d'intérêts entre deux espèces, les tanukis adoptent aussi des comportements terriblement humains. Ainsi, tandis que certains préfèreront opter pour une attitude pacifiste, d'autres se réfugieront dans les superstitions tandis que les plus en colère décideront d'employer la manière forte. Et les tanukis n'y vont pas de main morte ! Des mauvaises blagues plus ou moins inoffensives aux attentats qui tournent mal, les agissements des tanukis ne sont pas tous reluisants. Tout comme il réussissait le tour de force de réaliser un film tout public à partir du calvaire de deux enfants dans Le tombeau des lucioles, Isao Takahata parvient ici à mettre en scène des actes parfois brutaux de manière adaptée au jeune public, tout en rappelant aux adultes à travers un discours sans prétention que l'escalade de violence part d'un sentiment universel : la peur. Et si les tanukis ont peur, c'est peut-être aussi parce qu'ils vont devoir se forcer à changer de style de vie. Impuissants face à l'évolution du monde, ils n'ont d'autre choix que de faire appel à toutes leurs ressources pour tenter de résister, une nécessité qui permettra d'ailleurs à chacun de découvrir ses propres dons et de trouver sa place dans le groupe.

Suivant les standards du studio Ghibli, l'animation est absolument sublime et chaque scène regorge de trouvailles visuelles dont certaines s'avèrent hilarantes. Pas de tabou dans Pompoko, les testicules des tanukis mâles sont non seulement dessinés mais participent pleinement aux démonstrations de transformisme. Devant ce drame parsemé de scènes comiques d'anthologie, l'émotion est intense. On passe du rire aux larmes, et au final on se demande comment il est possible que ce film ait mis douze ans pour arriver dans nos contrées, tant cette fable est une merveille visuelle et narrative d'une richesse et d'une intelligence rare. Un film magique à voir en famille ou même seul, pour le plaisir.

Elodie Leroy

Chronic'art

L'un des chef-d'œuvres du cinéma d'animation japonais est un film de guerre avec des ratons-laveurs transformistes à testicules modulables. Pompoko arrive tard -il a été réalisé voilà plus de dix ans- mais à point pour figurer violemment l'envers d'un discours écologiste aimable et généreux, qui est celui que la réception en Occident des films des studios Ghibli (le duo Miyazaki / Takahata) a bien voulu formuler à leur place. Ce qui frappe, à la vision de cette épopée, c'est son incroyable dureté. Non que l'ordinaire extraordinaire des films Ghibli en soit absent : plaisir absolu de l'imaginaire en fusion, génie du gag animé, puissance unique du récit. Néanmoins, ce qui fait de Pompoko un film à part, c'est non seulement la complexité de la narration (voix off multiples, profusion de personnages et d'intrigues parallèles) mais aussi, et surtout, la virulence du propos.

De quoi s'agit-il ? Du struggle for life. En 1967, l'état japonais décide de la construction d'une ville nouvelle et s'apprête pour cela à raser une forêt où vivent des tanukis, petits omnivores japonais inoffensifs. Branle-bas de combat : menacés de disparaître, ceux-ci décident de mener campagne, par tous les moyens, contre le projet. Dans cette lutte, Takahata prend bien sûr le parti et le point de vue de la faune sauvage contre l'urbanisation, et tient chronique de la vie des tanukis. Lesquels, transformistes et farceurs, ont l'étrange propriété de pouvoir se transformer, hors de la vue des hommes, en nounours à grosse bedaine dotés de parole, d'histoire, d'une vie sociale évoluée. Première métamorphose. De celle-ci, il faut déjà célébrer l'inquiétante beauté. Elle sépare la raisonnable hiérarchie du vivant de la vie secrète des sous-bois, et donne consistance au fantasme enfantin d'une vie privée autonome des animaux. Ces nounours, ces bêtes, ce sont les mêmes, bavards et rieurs, puis au plan suivant muets et sauvages. Leurs yeux ont le défaut d'expressivité de ceux des animaux, et en même temps ils sont encore affecté par la profondeur raisonnable de ceux des humains. Inquiétante beauté de ce double visage, c'est le mystère d'une altérité hétérogène -l'animalité- qui dans un claquement de plan vous saute à la gorge et vous fixe au fond des yeux.

Seconde métamorphose : les tanukis maîtrisent l'art de changer d'apparence, de prendre la forme qu'ils désirent, humaine ou végétal, vivante ou non, chimérique ou réelle. Savoir ancestral qu'ils vont mettre à profit pour se défendre contre l'invasion humaine. Les uns usant de moyens pacifiques (étude de l'adversaire et réflexion quant aux moyens de l'action), les autres sombrant immédiatement dans la l'activisme radical, le terrorisme, considérant l'humanité comme une espèce nuisible, et à exterminer (accidents sur le chantier, on compte les morts). Le film entame alors un récit de guérilla, d'une noirceur inouïe puisque la communauté des tanukis se divise avant d'exploser. Il ne faudrait pas pour autant réduire le film à son propos, si peu aimable soit-il, et qui s'interroge ouvertement sur la validité de la violence politique. La fable procure aussi une intense joie, le moment de l'action n'advient pas sans plaisir.

Le film, comme les roustons (en VOST) des bestioles, ne cesse de bondir et de se déplier autour du thème de la métamorphose, y trouvant matière à des scènes hilarantes (le plan inoubliable du petit tanuki cancre qui enchaîne les saltos mais ne se transforme en rien du tout) aussi bien qu'à un magnifique traité sur cet art secret. La métamorphose, ici, est avant tout circulation des apparences où s'active une idée du merveilleux comme champ de force et d'énergie. Une fois posé le principe du monde parallèle des tanukis, chaque métamorphose s'y donne tel un songe autant qu'une transgression invisible de l'ordre des choses. Et une dernière hypothèse, sublime, vient couvrir Pompoko d'une profonde mélancolie : sous la rage du propos de Takahata, perce enfin la proposition intensément poétique et qui fonde tout son rapport à la nature, celle d'une vie antérieure, oubliée, où l'homme se savait animal.

Jean-Philippe Tessé


Précédent : Personnages

Suivant : Création du film

A propos  / このサイトについて  -   Nous contacter   -   Newsletter   -   Liens