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Ponyo sur la falaise : Analyse (1/2)

Ponyo sur la falaise s’annonçait comme le retour de Hayao Miyazaki à un cinéma plus simple, plus épuré, moins sophistiqué que les deux derniers opus baroques du maître japonais. Le film se voulait simple, une histoire d’amour entre deux enfants, un conte léger, cousin lointain de La petite sirène d’Andersen. Mais l’originalité ne s’arrêtait pas là, car Miyazaki s’attaquait à un monde assez inattendu pour ce passionné d’aviation, il voulait que l’action se passe non plus dans les airs mais sur et sous la mer. Mais Miyazaki est-il capable de prendre un tel virage à la fin de sa carrière ?

Un monde de rève(s)

Se déroulant dans un monde fictif relativement proche du notre jusqu’à l’arrivée du tsunami et de ses monstres du dévonien, Ponyo est un film où nul méchant n’a sa place. Le seul personnage qui aurait pu incarner le mal est Fujimoto. Inquiétant, intriguant, gardien féroce de sa fille, il nourrit même le dessein de faire disparaître l’humanité jusqu’à la moitié du film. Et pourtant, très vite, on s’aperçoit que l’alchimiste est surtout un grand maladroit, tant par ses actes que par ses intentions, finalement bienveillantes, envers la nature qu’il veut défendre et envers sa fille qu’il veut protéger d’une mort presque certaine. Il met même finalement tout en œuvre pour sauver le monde mis en péril par les insouciances de sa fille. Ponyo véhicule donc une image très positive, avec comme toujours chez Hayao Miyazaki, peu de manichéisme et la mise en avant de nobles sentiments, comme la fidélité, le dévouement, le courage, l’amitié, l’amour, la sincérité...

Mais ce monde n’est-il pas idyllique et merveilleux parce qu’il est vu à travers les yeux de Sôsuke ? En effet, dans la première partie du film, tout le monde semble voir en Ponyo un petit poisson rouge inoffensif, et non un poisson à tête d’humaine. En dehors de Sôsuke, seule une personne voit la véritable nature de Ponyo. Il ne s’agit pas d’une enfant, comme dans Mon voisin Totoro, mais de Toki, la veille dame acariâtre de la maison de retraite. Elle seule perçoit la divinité de la princesse, mais aussi son danger potentiel.

Dès lors, on peut se demander si seul Sôsuke perçoit la magie de ce qui l’entoure. Car non seulement il voit Ponyo, mais il lui parle, elle lui répond. Il est aussi le seul visiblement à voir les poissons d'eau envoyés par Fujimoto, là où tous les pensionnaires de la maison de retraite et sa mère ne perçoivent que la mer en furie prête à engloutir Sôsuke. Lui seul également voit le tsunami comme un déferlement de poissons gigantesques guidé par Ponyo. A partir du tsunami, on peut même se demander si tout ceci n’est pas qu’un rêve du jeune garçon. En effet, personne ne semble s’émouvoir ou s’étonner du fait que des monstres du dévonien aient remplacé la faune habituelle des fonds marins. Lors de la « parade » de bateaux, tous ont l’air heureux et peu inquiets de la situation, comme si le fait que la terre soit complètement engloutie était bénin et sans conséquence grave. Nul blessé, nulle mort n’entache ce monde idyllique où tous semblent heureux et confiants.

  

Même le dénouement final est relativement serein. Ainsi, alors que l’on comprend que le monde est en danger de destruction et que Ponyo peut être transformée en écume si Sôsuke se trompe de choix, la mère du petit garçon et Gran Mamare semblent d’un calme olympien, tandis que les grands-mères, toutes à leur joie de retrouver leurs jambes d’autrefois, ne semblent à aucun moment craindre un dénouement funeste. Ponyo sur la falaise pourrait donc être alors perçu comme le rêve de Sôsuke, qui peu à peu aurait envahi la réalité, en effaçant les aspérités, les doutes, les angoisses de notre monde réel.

On peut cependant noter que là encore, seule une personne trouble ce tableau si parfait, Toki, qui est la seule à avoir refusé de suivre Fujimoto et qui tente de prévenir Sôsuke du danger potentiel de la situation et du père de Ponyo. Par cette mise en avant de ce personnage en particulier, on peut se demander si Miyazaki ne veut pas nous montrer que la vieille dame a une place d’importance dans le cœur de Sôsuke. Comme si, malgré toutes les remontrances, toutes les méchancetés dites par la vieille dame au petit garçon, elle seule pouvait réellement le comprendre. On voit à plusieurs reprises durant le film que Sôsuke cherche à se faire aimer de la vieille dame, sans succès, comme par exemple avec la confection d’un origami unique, que Toki s’évertue à critiquer sévèrement. La scène finale où Sôsuke confie à la vieille dame Ponyo figurerait alors comme une scène de retrouvailles des deux personnages, peut-être complètement fantasmée par le petit garçon, un point d’orgue à ce monde de rêves qu’il se serait forgé. L’importance de cette scène est par ailleurs plusieurs fois soulignée dans le making-of, où Miyazaki semble être obsédé par cette séquence, auquel il semble tenir, symbolisant à ses yeux les retrouvailles avec sa mère, décédée il y a de nombreuses années.

Du merveilleux au réel, l’anti-Totoro

Le rapprochement entre Ponyo et Totoro est très tentant et semble, de prime abord, flagrant. Deux jeunes enfants, des scènes de la vie quotidienne, la découverte d’un monde étrange et merveilleux... On retrouve même quelques clins d’œil au film de 1988, avec par exemple l’air entonné par Lisa lorsqu’elle prend Sôsuke dans ses bras (« Watashi wa denki » chantonne-t-elle... Denki, « l'électricité » remplacant genki, « la bonne santé ») ou dans des motifs graphiques comme les petits crustacés noirs s’échappant en bruissant devant Sôsuke, telles les noiraudes fuyant l’arrivée de Mei.

Pourtant, l’histoire est plutôt à l’opposé d’un Totoro. Car en effet, les aventures de Mei et Satsuki s’inscrivaient dans un monde bien réel et concret qu’était le Japon des années 50, où elles découvraient par petites touches le monde des esprits, à travers de furtives rencontres... La scène du terrier, celle de l’arrêt de bus ou encore celle du camphrier géant sont des petites scènes courtes, intenses et d’autant plus magiques qu’elles sont rares et précieuses, savamment distillées dans le film.

Ponyo opte résolument pour un ton différent, et ce dès le début. La première scène n’est pas une scène terrestre, dans un monde normal et compréhensible pour le spectateur. D’emblée, Hayao Miyazaki nous propose un monde fascinant et étrange qu’est le monde marin... Le ballet hypnotique des méduses, les formes étranges des poissons, la lumière fragile et clignotante des organismes marins, toute la faune aquatique est conviée pour le plus grand bonheur du spectateur, qui découvre émerveillé ce mode enchanté. Mais l’étrange n’est pas là, il apparaît quelques secondes plus tard, avec la vision d’un engin sous-marin à nageoires et à bulle, avec sur son pont un étrange personnage distillant des onguents mystérieux... Que fait-il exactement, le spectateur ne le sait pas et ne le saura d’ailleurs jamais. Mais le ton est donné : nous ne sommes pas dans un monde rationnel et connu, mais dans celui de la magie et de l’étrange, et nous devons l’accepter. Finalement, après une telle entrée en matière, nul ne s’étonne ensuite de voir un petit poisson à tête d’humain sortir du vaisseau pour s’échapper vers le monde des hommes !

 

A l’inverse d’un Totoro qui distillait donc savamment les rencontres entre le monde réel et le monde des esprits, Ponyo est un film où peu à peu le surnaturel va prendre le pas sur le réel, jusqu’au point de littéralement le submerger et presque l’engloutir... Peu à peu, le spectateur doit accepter cette vague de magie sans plus d’explications. Quelles sont ces fioles étranges qui provoquent le tsunami ? D’où viennent-elles ? Comment la transformation de Ponyo en humaine provoque-t-elle un  déséquilibre gravitationnel, la chute progressive de la Lune et la montée inexorable des eaux, nous ne le saurons pas non plus. Pourquoi ce retour au dévonien et pas à une autre époque, là encore le flou reste entier.

Au final, malgré toutes ces questions sans réponse, demeure le message maintenant bien connu de Miyazaki, celui de l’équilibre entre l’homme et la nature, entre les humains et les esprits. La mer, véritable entité magique, semble être ici dotée d’une force et d’une présence propres, s’équilibrant avec le monde de la réalité, la terre, fragile équilibre remis en cause par la pollution de l’homme d’une part et la transformation de Ponyo de l’autre.


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