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Le tombeau des lucioles : Analyse

Si Le tombeau des lucioles évoque des ressemblances évidentes avec le passé du Japon et des références claires à la défaite du Japon à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il évoque avant tout la souffrance et les douleurs de la guerre, quel que soit le pays et les circonstances. Seita et Setsuko sont en quelque sorte les symboles des victimes innocentes de la guerre, sacrifiées sur l'autel des Nations belliqueuses.

Polémiques

Le tombeau des Lucioles : une œuvre incestueuse ?

Dans une interview de Mamoru Oshii sur le studio Ghibli, le réalisateur évoque ainsi Le tombeau des lucioles : « C'est un monde immoral comme c'est une histoire d'inceste. Et l'image de la mort est alignée juste derrière. Dans ce sens, c'est un film érotique et il m'a donné des sueurs froides. »

D'aucuns ont alors considéré ces quelques phrases du réalisateur nippon comme des paroles d'Evangile, sans se questionner sur les raisons d'un tel jugement ni même sans les remettre en cause. C'est ainsi qu'à plusieurs reprises on a pu lire que Le tombeau des Lucioles était une œuvre ambiguë prônant l'inceste entre frères et sœurs, glorifiant la scatologie et le masochisme. En effet, selon ces mêmes personnes, Seita ne se comporterait pas en frère mais en homme protégeant sa femme, tandis que ses crises de dysenterie seraient une allusion érotique.

Un tel jugement est particulièrement fallacieux. Akiyuki Nosaka est certes un auteur provoquant, mais La tombe des lucioles raconte en partie sa vie. Le fait d'avoir des crises de diarrhées n'est en rien un acte prétendument érotique, mais malheureusement une des réalités les plus sordides des pays en proie à la famine et à la guerre. Isao Takahata n'a fait que mettre en images la réalité la plus dure comme la plus émouvante, sans jamais sombré dans « l'immoral » comme l'a déclaré Oshii. Privé d'amour maternel et paternel, Seita n'a plus que sa sœur. Cette petite fille de 4 ans insouciante et pourtant lucide, dernier lien qui le relie à l'humanité. Voir dans les gestes de soins de Seita ou dans les élans fraternels une déviance sexuelle paraît particulièrement scandaleux et complètement hors de propos. Takahata ne se complait à aucun moment dans le voyeurisme, l'obscénité ou dans la lubricité. Il nous offre simplement une œuvre réaliste poignante permettant au spectateur de se poser une question : « Et moi, qu'aurais je fait en pareille situation ? »

Seita : un héros ?

Une majorité de personnes ayant vu Le tombeau des lucioles considère les deux enfants comme l'incarnation du courage et de la pureté. Cependant de l'aveu-même de Isao Takahata, Seita n'est pourtant pas un exemple de bravoure et de courage. Aveuglé par une certaine insouciance et parfois par un orgueil déplacé, il peine à choisir les bonnes décisions. C'est ainsi qu'il refuse d'aller demander de l'aide à ses cousins ou qu'il ne va que tardivement chercher de l'argent pour nourrir Setsuko. Sans prendre conscience du danger, il volera, et surtout prendra des risques inconsidérés lors des bombardements sur la ville. Takahata n'a pas cherché à représenter un héros, il dépeint le personnage d'un jeune garçon qui ne peut assumer des choix d'adultes et qui causera involontairement la mort de sa sœur, en ne la voyant pas dépérir lentement.

Par ailleurs, la tante de Seita et l'agriculteur violent sont souvent perçus comme les grands méchants de l'œuvre. Cette analyse brute ne tient pas compte du contexte historique. En temps de guerre et de famine, il est dur d'héberger deux orphelins, et voler un agriculteur en temps de disette est en effet un crime, privant d'autres personnes de nourriture. Si l'on ne peut que se révolter devant le sort des deux jeunes enfants, le spectateur ne peut que s'en prendre à la guerre. Takahata refuse le manichéisme, et nous présente ici une vision très juste de l'humanité dans une de ses périodes les plus sinistres.

Entre réalisme et onirisme

Une des très grandes réussites de ce film est sans doute la rare maîtrise par Isao Takahata du mariage entre réalisme et onirisme poétique.

Les scènes de guerre sont particulièrement concrètes : bombardements de Kobe, mort de Seita, crémation de Setsuko, corps rongé par la maladie ou jeté dans une fosse... Sans compter le rationnement, véritable obsession engendrant médisances, envies et vols. Le film pourrait se contenter de cette vision « documentaire » sur le Japon pendant les bombardements américains de 1945. Mais Takahata va bien plus loin, et en ajoutant de la poésie, des moments de joie et de tendresse, il atteint un certain universalisme et un onirisme qui font de film un joyau cinématographique. Takahata joue sans cesse l'alternance entre ces deux tendances, qui sont les deux mamelles de son œuvre cinématographique, parvenant à atteindre un subtil équilibre d'émotions chez le spectateur.

Ainsi, la scène d'ouverture nous présente sur un fond noir une silhouette fantomatique rougeâtre, que l'on retrouvera plusieurs fois dans le film, véritable fil rouge du Tombeau des Lucioles. Le moment est ici comme suspendu, la beauté visuelle de cette apparition surprend d'emblée et intrigue. Mais ce court instant de poésie est immédiatement rompu par une voix off, annonçant abruptement : « La nuit du 21 septembre 1945, je suis mort... » Les couleurs changent, deviennent plus froides, le point de vue tourne pour se concentrer sur un corps d'enfant affalé contre un pilier. On comprend que l'on assiste à son agonie. L'ambiance est plus réaliste, plus crûe. Un plan réunit alors la silhouette et le corps meurtri du jeune garçon, et le spectateur comprend alors avec effroi que ces deux corps ne forment qu'un seul et même personnage. La silhouette est en train de se voir mourir. Réalisme et onirisme se rejoignent à ce moment précis et créé une émotion très particulière, entre émoi et révolte, étreignant violemment le spectateur.

    

On retrouve sans cesse ce subtil jeu de mise en scène. C'est le cas pour la fabuleuse scène des lucioles, dans l'abri de Seita et Setsuko. Tous deux réunis dans le noir libèrent des lucioles, créant une lumière qui effleure leurs visages souriants. Peu à peu, les petits insectes forment des images, qui prennent vie pour devenir un souvenir de l'enfance de Seita. C'est un pur moment de magie que nous offre Takahata, une parenthèse dans cette vie quotidienne de lutte. Puis, l'instant d'après, Setsuko creuse une tombe pour les lucioles mortes, et Seita se rappelle alors le corps sans vie de sa mère jeté dans une fosse, tel un pantin désarticulé. Cette image terrible, d'un réalisme foudroyant, rappelle au spectateur la dure réalité et le sort tragique qui attend Seita.

Dans une entrevue, Akiyuki Nosaka a raconté que juste après avoir récupéré les ossements de sa sœur et commencé à errer sans but, l'électricité a été rétablie dans la ville. Les lumières ont balayé l'obscurité d'un coup. Après avoir lutté en enfer, il se retrouve soudainement au paradis. A la fin du film, Seita et Nosaka sont arrivés au terme d'une longue et douloureuse expérience. Des décennies après les événements que Nosaka a vécus et des années après sa semi-autobiographie thérapeutique, c'est Takahata qui met en quelque sorte un terme, avec sa version de l'histoire, au voyage de Seita et à l'agonie personnelle de Nosaka. En laissant Seita mourir et rejoindre sa sœur, il permet aux enfants de se retrouver dans un monde exempt de faim, de peur, et de violence. Avec ce film, il a finalement chassé les derniers démons de Nosaka. On peut donc considérer que Le tombeau des lucioles finit sur une note positive, malgré le sentiment amer de révolte et d'injustice que l'on ressent. Le passé mène au futur, comme la guerre mène à la paix, comme la mort mène à la vie, et comme l'obscurité mène à la lumière. La dernière scène du film montre les fantômes de Seita et Setsuko partageant un moment de silence et regardant au loin les lumières d'une métropole moderne. Le monde a été reconstruit et vit maintenant dans un âge de paix. Les lumières rougeoient comme les lucioles de la vie.


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