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Le tombeau des lucioles : Création du film

Production du film

Le projet du Tombeau des lucioles, premier film de Isao Takahata au sein du studio Ghibli, a une histoire plutôt originale. Voulant revenir au métier de metteur en scène après avoir produit Nausicaä de la Vallée du Vent et Le château dans le ciel, Takahata s'est lancé dans un film en prise de vue réelle retraçant l'histoire du canal de Yanagawa. Produit par Hayao Miyazaki, ce documentaire est achevé en 1987, alors que Takahata a déjà soumis plusieurs autres idées de films à Tokuma, parmi lesquelles une adaptation de la nouvelle de Akiyuki Nosaka, La tombe des lucioles.

Miyazaki a quant à lui le projet de réaliser Mon voisin Totoro. Tokuma est réticent cependant pour la production de ce film. Ce projet a pourtant le soutien de Toshio Suzuki (membre du comité de production du Château dans le ciel). Décidé à le faire accepter par ses collègues de Tokuma, Suzuki a eu une idée originale : coupler les productions du Tombeau des Lucioles et de Mon voisin Totoro. En effet, un drame historique aurait un but pédagogique et attirerait de nombreuses classes scolaires, assurant un nombre d'entrées minimal. Mais pour produire deux films en même temps, l'un des 2 films doit être financé par un autre producteur. Il prend alors contact avec le célèbre éditeur japonais Shinchôsha, qui portait à l'époque un grand intérêt aux adaptations cinématographiques de ses livres, et propose à la maison d'édition d'adapter La tombe des lucioles.

Suzuki explique à Shinchôsha que Tokuma va produire un nouveau film de Miyazaki et que, si la maison d'édition accepte de financer Le tombeau des lucioles, il est tout à fait possible de réaliser les deux projets en même temps au studio Ghibli. Ensuite Suzuki retourne à Tokuma en annonçant la réalisation immédiate du Tombeau des lucioles, justifiant ainsi la possibilité pour Tokuma de produire également un autre film à cette occasion. Comme Shinchôsha est une maison bien plus ancienne et plus assise que Tokuma, la décision de donner suite au projet de Miyazaki est prise très rapidement.

Ainsi les deux longs métrages sont produits et sortis dans les salles simultanément. Il y aura d'ailleurs un unique ticket pour les deux séances, Tokuma pensant que Mon voisin Totoro profitera des entrées du Tombeau des lucioles que les classes d'écoles iront voir pour son intérêt historique. Les deux films remportent au Japon un succès d'estime (800 000 entrées) et à l'étranger le chef-d'œuvre de Takahata, présenté dans de nombreux festivals, sera salué par les professionnels du cinéma comme l'un des beaux films antimilitaristes jamais réalisés.

Annonce pubicitaire pour la sortie simultanée
de Mon voisin Totoro et Le tombeau des lucioles le 16 avril 1988.

La sortie en France

Après une présentation en 1992 au Festival de Corbeil en présence de Isao Takahata, Le tombeau des lucioles est projeté en juin 1994 au Festival de Paris. C'est à cette occasion que Jean-Jacques Varret, responsable des Films du Paradoxe), le remarque. Les négociations avec Ucore (qui représente en France Tokuma et le studio Ghibli) durent une bonne année. Mais la réaction enthousiaste du jeune public lors de la présentation du film au Festival « Pour éveiller les regards » d'Aubervilliers conforte Varret dans sa décision de le distribuer.

Ne disposant que d'un modeste budget de sortie, Le tombeau des lucioles ne sort le 19 juin 1996 que dans deux salles d'art et d'essai parisiennes. Cette fois encore, après Porco Rosso, la presse brillera par la modestie de son enthousiasme et le film restera dans un relatif anonymat, sans aucun rapport avec sa qualité.

Les relations nouées par Les Films du Paradoxe et les salles d'art et d'essai permettront au film de Takahata de connaître une diffusion durable malgré l'absence de copies cinéma en version française (un doublage a été réalisé pour la cassette vidéo). Aussi, les 4 0000 entrées en France peuvent être considérées comme un résultat honnête compte tenu de l'investissement.

Plus tard, Le tombeau des lucioles a été diffusé le 26 mai 1999 sur Canal+. Peu après, en janvier 2000, le film bénéficiera d'une sortie en cassette vidéo, puis en juin d'une diffusion télévisée sur Arte avant de sortir en DVD en décembre de cette même année, prouvant que ce film essentiel a su gagner un certain public.

Adaptation de la nouvelle

Le tombeau des lucioles est une adaptation de la nouvelle de Akiyuki Nosaka datant de 1967.

Ayant vécu l'horreur de la fin de la Seconde Guerre mondiale au Japon, alors qu'il n'a que 14 ans, Nosaka est profondément marqué par les bombardements américains. Sa mère adoptive meurt sous les bombes, sa sœur meurt de faim, et Nosaka se persuade de sa culpabilité dans ces deux drames. Il se retrouve enfermé dans une maison de correction suite à des vols de nourriture. Sauvé par un père biologique surgi de nulle part, Nosaka garda cependant en lui un sentiment de culpabilité oppressant. Lorsqu'il écrit la nouvelle La tombe des lucioles 20 ans plus tard, le lien autobiographique semble évident. Cependant, Nosaka choisira de sacrifier Seita. On peut voir dans cette acte d'écriture le moyen de retrouver la dignité, d'exorciser le démon qui le hante : Seita ne survit pas à sa famille et n'a donc pas à subir le sentiment d'avoir trahi son destin en survivant aux siens.

Isao Takahata va respecter très scrupuleusement la nouvelle. En effet, seuls les passages où Seita et sa sœur contemplent leur vie passée en tant que fantômes a été librement adapté par Takahata. La teinte rougeoyante de l'introduction, tranchant avec les tons dominants froids dans le reste du film, ponctuera par la suite l'histoire. Le décalage occasionnel de ces séquences oniriques par rapport au propos général réaliste permet de façon très sobre, épurée, une certaine dramatisation du récit.

Dans la nouvelle, l'identité du narrateur n'est pas claire, mais on peut supposer que c'est la voix de l'auteur (du moins en partie). Ce narrateur raconte l'histoire dans la perspective de la troisième personne, créant une certaine distance. Dans le film, l'esprit de Seita est libre de se déplacer, et comme narrateur, parle dans la perspective de la première personne. Il devient un témoin, dont on connaît dès le début le destin (« Le 21 septembre 1945, je suis mort »). Ce procédé stylistique permet au spectateur une identification aux personnages et donne donc un ton intense et dramatique au film.

Dans le film, on apprend aussi la nature des maux des deux enfants : il s'agit de la gale. Enfin la boîte de bonbons dont Nosaka évoque l'existence dans les premières lignes de sa nouvelle prend beaucoup plus de place dans le film Le tombeau des lucioles. Le contenu de cette boîte procure à ces deux orphelins un des rares moments de bonheur, voire de sursis. Ce sera également le réceptacle des cendres de Setsuko, urne dérisoire, à l'image de l'histoire de ces deux orphelins dont l'existence est jetée aux orties.

Le film est également moins crû que le livre, qui se veut une approche très brute de la réalité de la guerre. C'est le propre du style de Nosaka, connu pour ses provocations, son cynisme et son goût pour la description des phénomènes scatologiques. Dans le livre, ce penchant littéraire ne choque pas, l'auteur décrit l'horreur de la guerre, de la famine et de la malnutrition, ce qui passe donc par des crises terribles de dysenterie, de diarrhées. Takahata a préféré éviter de représenter cet aspect trop rude dans son film, le poids des images auraient probablement choqué un grand nombre de spectateurs et détourné l'attention de l'essentiel, le destin de Seita et de Setsuko.

Le film de Takahata reste néanmoins très fidèle à l'œuvre de Nosaka. Il suffit de comparer quelques lignes aux images pour comprendre le formidable travail d'adaptation de Takahata, qui a su tirer toute la quintessence des mots en images.

« ...ils pourraient toujours en attraper des lucioles, pour les mettre sous la moustiquaire »

« ...cinq ou six traînées lumineuses ondulèrent dans l'espace, d'autres lumières haletaient dans le filet »

« ...ici tel alignement de lucioles devenait bientôt la revue navale d'octobre 1935 avec l'immense illumination en forme de bateau qui ornait les flancs du mont Rokkô »

« Tatatata, les avions ennemis attaquent, avec les lumières des lucioles en guise de balles traçantes de la D.C.A. qu'il avait vues lors du bombardement de la nuit du 17 mars... »

« Le matin, la moitié des lucioles gisaient sur le sol, mortes, des cadavres que Setsuko enterra à l'entrée de la cave... »

« J'fais la tombe des lucioles […] ma tante me l'a bien dit que maman elle est morte, qu'elle est dans un tombeau »

« ...pour la première fois, des larmes embuaient les yeux de Seita... »

Réalisation

Lorsque l'on est venu demander à Isao Takahata s'il voulait réaliser Le tombeau des lucioles, celui-ci fut plongé dans un certain embarras. En effet, au départ, il avait pensé ce film dans une autre perspective que le rendu habituel en cellulo : « Il me semblait que pour cette histoire, il faillait essayer de trouver d'autres moyens d'animation que le seul cellulo traditionnel, et qu'il fallait trouver le temps de faire des essais pour obtenir un autre résultat visuel, quitte à essuyer des échecs. » C'est ce qu'il pourra faire onze ans plus tard, grâce à l'informatique, avec Mes voisins les Yamada.

Toutefois, quand il a fallu travailler sur Le tombeau des lucioles en 1987, on a fait comprendre à Takahata qu'il n'était pas possible d'expérimenter quoi que ce soit, car le film devait sortir au mois de mars de l'année suivante. Takahata était dans l'impasse, et c'est alors que Hayao Miyazaki vint lui dire : « Si tu ne réalises pas ce film aujourd'hui, il n'y aura sans doute pas d'autre occasion, pour toi, de faire un tel film. » Takahata en était bien conscient et, bon gré mal gré, il se résout à changer d'orientation et ramène le film à une vision plus adaptée au cellulo.

Takahata est coutumier du fait d’être en retard pour ses films. Pour Le tombeau des lucioles, il ne déroge pas à la règle : le film prend un retard considérable. L’éditeur Shinchôsha, producteur du film, contraindra cependant Takahata à tenir ses délais. Cela aboutira finalement à la sortie du film avec une scène non achevée.

A la brièveté de la période de réalisation, se sont ajoutés des problèmes techniques, du fait du lancement de deux productions simultanées. Les effectifs n'étaient absolument pas suffisants et le studio a fait de nouveau appel à Tôru Hara (ancien de la Tôei, président du studio Topcraft), pour sa longue expérience dans la gestion et la production. Hara fut donc le producteur sur les deux films.

Il manquait des dessinateurs et Takahata tenait absolument à travailler avec Yoshifumi Kondô. A l'époque ce dernier travaillait pour Nippon Animation. Mais un dessinateur de talent était nécessaire au centre de l'équipe du Tombeau des lucioles puisque Takahata ne dessine pas. Hara l'a très bien compris : il est allé voir Kondô et l'a convaincu de venir travailler pour eux.

Cette venue a été décisive pour la réalisation du film. Kondô a en effet joué un rôle central dans la genèse graphique du film, tant au niveau de la création et le design des personnages qu'au niveau de l'animation. Il est arrivé à restituer les expressions du visage les plus crédibles et émouvantes possibles. On ne peut que rester bouche-bée devant le réalisme de la gestuelle des personnages ou les expressions de la fillette. On raconte que pour les gestes de Setsuko, il s'est inspiré de ceux de Brigitte Fossey dans Jeux interdits.

 

Planche de modèle de Setsuko.
Notez l'abondance de motifs sur ses vêtements, difficulté supplémentaire pour les animateurs.

Pour les décors, alors que pour Mon voisin Totoro Miyazaki a fait appel à Kazuo Oga, Takahata a travaillé avec Nizô Yamamoto. On remarquera la grande différence entre les travaux des deux directeurs artistiques : le monde clos du Tombeau des lucioles s'oppose au monde très ouvert décrit dans Totoro. La minutie avec laquelle le cadre de vie quotidien est décrit dans ses moindres détails, s'appuie sur un travail d'une qualité qui a sans doute été le premier fondement de la réputation du studio Ghibli dans leurs représentations du monde.

 

La musique de Michio Mamiya est sublime, intense, triste souvent, et arrive à point nommé pour faire tomber la larme hésitante que le spectateur a à l'œil. Enfin, le doublage est sans doute un des plus incroyables qu'il nous ait été donné d'entendre : Tsutomu Tatsumi joue Seita à la perfection, et Ayano Shiraishi, âgée de seulement six ans en 1988, donne une interprétation inoubliable de Setsuko. Il faut l'entendre s'esclaffer ou appeler pitoyablement son « nii-chan... » (grand frère).


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