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Mon voisin Totoro : Analyse

« Hayao Miyazaki a installé Totoro non seulement à Tokorozawa, mais aussi dans absolument toutes les forêts et tous les bois du Japon proches des habitants. Totoro vit dans le cœur de tous les enfants du pays, qui, quand ils voient des arbres, s’imaginent que Totoro s’y cache. Une chose si fantastique est rarissime » (Isao Takahata dans Le feu d'artifice d'Eros).

Véritable objet de fascination et d'émerveillement, Mon voisin Totoro peut être considéré avec Nausicaä de la Vallée du Vent (mais dans un registre totalement différent) comme LE film culte de Miyazaki. Cet hymne à la nature et à l'enfance est, derrière une apparente simplicité, une oeuvre riche d'influences et de références, sublimée par une mise en scène extraordinaire.

Les influences

S'il se refuse à réaliser un film totalement autobiographique, Hayao Miyazaki met tout de même à contribution sa mémoire. La période qu'il décrit est celle qu'il a lui-même vécue étant enfant. Né pendant la guerre, il a grandi dans les environs de Tokyo et se souvient parfaitement des paysages ruraux qu'il décrit dans son film.

« J'ai fait ce film avec ce que j'ai vraiment vu, ce qui est très significatif. Je ne l'ai pas lu dans des livres, c'est ce dont je me souviens réellement. Si l'histoire s'était déroulée à l'étranger, je n'aurais pas su ce qu'il y avait derrière la porte, qu'elles étaient les espèces de fleurs que l'on trouve au bord de la route. »

Le cadre choisi pour le film a une résonance pour Miyazaki adulte puisque l'histoire se déroule dans la préfecture de Saitama, là où il habite. C'est aujourd'hui devenu une banlieue-dortoir de Tokyo mais dans les années 50, y vivait une communauté fermière. Quelques parcelles de forêt subsistent toujours dans la région et Miyazaki soutient activement une organisation dédiée à leur préservation. Cette organisation a récolté les fonds pour acheter la zone forestière qu'elle a nommé « la forêt de Totoro » !

Mais il y a encore un lien plus personnel entre sa vie et son film, puisque sa mère, atteinte de la tuberculose, a été hospitalisée et alitée pendant la plus grande partie de son enfance. La nature de la maladie de la mère dans Mon voisin Totoro n'est jamais explicitée (bien que la version romancée du film parle effectivement de tuberculose). Mais l'hôpital de Shichikokuyama dans lequel elle séjourne existe bel et bien dans la réalité. C'était à l'époque un centre reconnu pour le traitement de la tuberculose.

Si l'idée générale de Mon voisin Totoro est tirée du livre Les glands et le chat sauvage (Donguri to Yamaneko), un conte de Kenji Miyazawa, auteur japonais du début du siècle dernier, Miyazaki confiera également à son ami écrivain et historien Ryutaro Shiba, que le personnage de Totoro, fruit de son imagination, est inspiré par les représentations qu'enfant, il avait des créatures effrayantes vivant dans la forêt voisine de leur domicile.

Les analogies avec un autre grand livre de la littérature anglaise, Alice au Pays des Merveilles de Lewis Caroll, sont nombreuses dans Mon voisin Totoro. Qu'il s'agisse du Chat-Bus, au sourire lunaire, qui apparaît et disparaît d'une manière qui n'est pas sans rappeler celle du chat du Chester ou de la chute de Mei dans le puits de l'arbre, menant au repaire de Totoro. Mei est très proche du personnage d'Alice, elle entre facilement dans le monde de l'imaginaire. Au départ, on peut prendre les rencontres de Mei comme des affabulations de son esprit, correspondant à sa réalité d'enfant trop imaginatif. Ainsi, lorsqu'elle découvre le gros Totoro, elle s'endort avec mais ne peut plus le retrouver lorsqu'elle veut le présenter à son père et sa sœur. Mais le doute devient de plus en plus réel quand Satsuki les découvre à son tour.

 

Mei et Alice dans leur pays aux merveilles

Le rapport à l'imaginaire des autres personnages est plus nuancé. Satsuki va à l'école du village et ne se soucie guère de trouver un monde fantastique dans la campagne, mais sortie de l'enfance tout récemment, elle acceptera tout de même facilement cet univers fantastique lorsqu'elle y sera confrontée. Leur père est gentil et compréhensif mais il appartient au monde des adultes et, trop occupé par son travail, ne se rendra jamais compte de la magie des lieux qui l'entourent.

Les origines du film sont donc multiples et comme à son habitude, Miyazaki brouille également les pistes et reste évasif sur ses réelles intentions d'avoir voulu créer cette oeuvre. Miyazaki dit qu'il voit ses films avant tout comme des divertissements, sans message particulier. Néanmoins ses intentions paraissent claires dans Mon voisin Totoro. Le titre nous dit que les humains et le reste de la nature sont voisins. Regardez cette belle campagne, semble nous dire Miyazaki. C'était la nôtre il n'y a pas si longtemps.

« J'ai fait Totoro honnêtement à partir de mes sentiments, non pas par nostalgie d'une époque. J'espère que les enfants auront toujours envie de courir dans les champs, de ramasser des glands, de jouer derrière des temples, et d'être assez curieux pour regarder sous la véranda de la maison, après avoir vu mon film. C'est tout ce que je désire. »

Les références culturelles

En 1987, durant la production du film, Hayao Miyazaki annonce dans une interview que, malgré le cadre traditionnel et les nombreux éléments de la culture religieuse japonaise présents dans le film, Mon voisin Totoro n'a rien à voir avec une quelconque religion. Pourtant les références à la pensée shintoïste et bouddhiste semblent évidentes dans le film.

Le film se déroule durant la fin des années 50 et on peut observer de nombreux détails se rapportant au bouddhisme ou au shintoïsme. Le système religieux japonais repose essentiellement sur la coexistence mêlée de deux courants de pensées. Le bouddhisme au Japon est en fait une religion importée de Chine et repose sur la croyance en Bouddha et en la réincarnation, tandis que le Shintô est une croyance nippone reposant sur l'animisme, selon laquelle chaque objet ou chaque lieu est habité par un "kami", une divivinité. Les deux religions cohabitent sans opposition au Japon et se complètent. Dans Mon voisin Totoro, les deux religions sont de fait présentes et coexistent.

Ainsi, lorsque Mei et Satsuki s'arrêtent auprès d'un autel lorsqu'elles rentrent de l'école sous la pluie, on aperçoit une statue, que l'on retrouve plus tard, lorsque Mei se perd. Cette figure est en fait Jizo, un des quatre bodhisattvas et est particulièrement vénéré au Japon. C'est un dieu protecteur, qui peut également assurer une longue vie aux fidèles ou faciliter les accouchements. Il protège également les enfants décédés, entre leur mort et leur renaissance. Grâce à ces divers rôles, on l'associe donc très souvent au monde des enfants. Il peut prendre de nombreuses formes, mais il est très souvent représenté comme un moine tenant un bâton dans la main droite et un joyau dans la main gauche. On place les statuettes de Jizô car ces lieux attirent particulièrement les fantômes et autres démons.

 

Plus difficiles à saisir, sont les éléments liés aux croyances locales, se rattachant au shintoïsme. En fait, le sanctuaire shintô est l'habitation du Kami et peut donc prendre diverses formes: une forêt, une cascade, une montagne, etc. On marque l'entrée dans le sanctuaire sacré par divers signes qu'un japonais idenfiera immédiatement, et que l'on retrouve dans Mon voisin Totoro.

Ainsi, lorsque le père emmène Mei et Satsuki prier le grand camphrier, ils passent sous un torii, un portail marquant l'entrée dans un espace sacré. Il sépare symboliquement le monde réel et le monde spirituel. Les chemins couverts de torri des temples sont une sorte de montée obligée vers un lieu de culte. Chaque torii traversé lors de l'accès à un temple doit donc être retraversé dans l'autre sens afin de revenir dans le monde réel.

Dans le film, le chemin mène directement au tronc de l'arbre qui surplombe la maison des Kusakabé. Leur forme est relativement simple : deux piliers verticaux, directement enfoncés dans le sol, réunis par deux poutres horizontales qui portent souvent la plaque où est inscrit le nom du temple. Par ailleurs, il n'existe pas moins d'une dizaine de types distincts de torii, se différenciant principalement par la taille et la forme des poutres horizontales mais aussi quelques fois par le nombre de ces poutres. En outre, ces diverses catégories sont souvent attachées à des familles distinctes de sanctuaires. Leur nombre varie en fonction des sanctuaires et ils sont toujours nommés du plus éloigné au plus proche. Si à l'origine les torii étaient exclusivement en bois, généralement peints en rouge et noir, on érigea par la suite des torii en pierre ou en bronze, et, plus récemment, certains ont même été bâtis en béton.

 

Le camphrier géant dans lequel vit Totoro, situé au cœur du sanctuaire naturel, voit son énorme tronc entouré d'un shimenawa. Il s'agit d'une cordelette sacrée, constituée de grosses torsades de paille de riz tressées de gauche à droite, délimitant une enceinte sacrée shintô. On montre ainsi qu'il s'agit du territoire d'un kami, et que donc tout type de pollution doit en être exclu. La présence du torii et du shimenawa laisse à penser que le grand arbre est sacré et vénéra car un kami y vit.

D'autres signes montrent que Mon Voisin Totoro trouve ses racines dans les croyances japonaises. Ainsi, lorsque Satsuki et Meï attendent le bus, on aperçoit un temple abritant une statue d'un renard, très stylisée. Il s'agit en fait d'un kitsune, le renard représentant la divinité Inari. Celle-ci est en fait le kami shintô des céréales, des fonderies, des commerces mais aussi le gardien des maisons. Inari est très populaire au Japon et reste une divinité à la fois aimée et crainte, car pouvant changer de formes et capable d'ensorceler les humains. On retrouve cette figure dans Pompoko d'Isao Takahata, avec les renards transformés aux humains et aux desseins inquiétants.

 

Le génie de la mise en scène

Avec Mon voisin Totoro, Miyazaki réussit le pari fou de réaliser un film où il ne se passe finalement que peu de choses, une rencontre entre deux petites filles et des esprits de la forêt, avec qui elles jouent sous la pluie, font pousser des arbres ou survolent la campagne japonaise…et pourtant, Mon voisin Totoro est un véritable bijou, considéré souvent par les fans comme le meilleur film du réalisateur, un bonheur de tous les instants qui touche le cœur de chaque spectateur. Cette réussite tient probablement du génie de la mise en scène que possède Miyazaki, mis au service d'une histoire simple mais pas simpliste !

Ainsi, Miyazaki joue sans cesse sur le changement de registre entre un monde très réaliste et un monde magique. Ainsi, la bouille de Mei n'est absolument pas naturaliste dans le traitement, avec sa longue bouche étirée quand elle rit, sa grosse tête sur un corps minuscule et ses pupilles réduites parfois à un simple point noir. Cependant, toute son attitude est criante de vérité. Ainsi, lorsqu ‘elle dérange sans cesse son père en train de travailler par des questions (« quand est ce qu'on mange?»), par des petites attentions (les fleurs cueillies dans le jardin), cela évoque irrésistiblement le comportement des enfants qui réclament de l'attention. Quand elle aperçoit Satsuki à l'école, s'agrippe à ses jambes et laisse couler de petites larmes avec une mine renfrognée, le spectateur ne peut que reconnaître des scènes vécues de gros caprices enfantins. Même ses répliques font mouche comme lorsqu'elle répète tout ce que dit sa sœur. Devant de telles scènes, on ne peut que constater le sens de l'observation de Miyazaki, à la recherche du mot, du geste, de la mimique juste. Ces petits détails provoquent chez le spectateur une identification immédiate, un attendrissement, un retour vers sa propre enfance avec une subtilité rare.

 

De même, Miyazaki ne cherche jamais à faire de la surenchère visuelle concernant le monde magique de Totoro. On imagine facilement qu'avec d'autres réalisateurs, notamment américains, un Totoro aurait pu devenir un Génie de la lampe, accomplissant des hauts faits exceptionnels, permettant aux petites filles de sauver leur maman malade, etc.… Ici, la créature est muette, débonnaire et d'un calme olympien. Les rencontres avec Totoro se font pendant sa sieste, lorsqu'il attend son « bus » ou quand il fait pousser des arbres. Il permet à Satsuki de retrouver sa petite sœur en appelant le chat-bus, mais ne fait pas revenir plus tôt la mère des deux petites filles. Somme toute, une sorte de anti-héros loin de toute l'agitation contemporaine. Et c'est probablement ce choix d'un monde féerique apaisant qui apporte au film ce charme si particulier, ce bonheur simple mais pur, qui fait que chacun d'entre nous peut s'identifier. On a sans cesse l'impression que cette rencontre est à la portée de chacun si l'on sait ouvrir les yeux et retrouver son âme d'enfant.

Une des scènes clés du film, et peut-être de la carrière entière du réalisateur, est probablement la scène de l'arrêt de bus. Le fait que Mei rencontre les Totoros est évidemment un grand moment de réalisation, mais on l'accepte presque d'emblée : Mei ne s'étonne presque pas de l'existence d'un esprit de la forêt, car elle est encore trop jeune pour être rationnelle. On se demande même si la petite fille n'a pas rêvé ou imaginé son histoire parce qu'elle s'ennuyait. En revanche, il fallait imaginer une scène qui crédibilise l'existence de Totoro, et la seule personne le permettant était Satsuki, héroïne entre l'enfance et l'âge adulte, assez innocente pour voir l'esprit, mais presque adulte, ce qui permet au spectateur de croire véritablement en Totoro. C'est donc un des moments forts du film, et Miyazaki le sublime par sa mise en scène. Ainsi, il réussit tout d'abord à dilater le temps. Les deux petites filles arrivent à l'arrêt de bus, celui-ci arrive, mais sans leur père à bord, et la pluie commence à tomber. Le bruit monotone et apaisant des gouttes et les plans sur la nature et la forêt font très vite perdre le fil du temps au spectateur. On retrouve Mei en train de jouer dans les flaques et Satsuki s'adonnant à un jeu manuel. On ignore depuis combien de temps elles attendent, mais vu la fatigue qui s'empare de la plus jeune des sœurs, on suppose que cela fait déjà de nombreuses minutes. Le plan d'ensemble où l'on voit les deux petites filles éclairées par le seul réverbère laisse percevoir un sentiment d'attente interminable et d'abandon. Cette mise en scène crée une certaine tension.

 

Tout à coup, un phare apparaît au loin, suivi d'un bruit inquiétant. Le spectateur sait immédiatement qu'il ne peut s'agir d'un bus vu les indices visuels et sonores et, pris de cette angoisse primaire et enfantine de l'inconnu et du noir, on s'inquiète dès lors pour les deux petites filles. Mais Miyazaki désamorce immédiatement la situation et un simple cycliste sur son vélo couinant passe devant Mei et Satsuki. Ce petit rebondissement permet de réconforter le spectateur: rien ne peut arriver aux deux petites filles. L'endormissement de Mei confirme ce sentiment et relance le sentiment que quelque chose va se passer : Satsuki est désormais seule sous la pluie, avec pour seul compagnon éveillé un crapaud. La rencontre entre notre héroïne et Totoro peut donc désormais se produire. L'attente du spectateur est à son comble, sans qu'il soit cependant lassé ou inquiété. La découverte de Totoro par Satsuki est progressive. Elle entend d'abord les pas de l'esprit de la forêt, puis découvre ses pieds, sa patte qui se gratte le ventre. Elle jette ensuite un regard intrigué vers la tête de Totoro. Cette lente révélation permet à Satsuki, mais aussi au spectateur de croire en cette apparition. Là encore on imagine ce qu'aurait pu donner une telle scène chez d'autres réalisateurs. Mais Miyazaki choisit là encore la simplicité. Plutôt que de se lancer dans un verbiage aussi inutile que décevant ou dans une complicité inattendue et superficielle, le réalisateur se contente de placer côte à côte les deux personnages, comme pour leur laisser le temps de s'apprivoiser, de se connaître.

C'est le parapluie que donne Satsuki à Totoro qui scelle définitivement leur rencontre. Ainsi, Totoro lui est redevable de ce geste. Mais surtout, cela permet au spectateur de découvrir l'innocence enfantine qui habite notre héros poilu ! Ainsi, le bruit des gouttes tombant sur le parapluie rend Totoro fou de joie et celui-ci provoque alors un véritable déluge pour pouvoir créer ce bruit qui lui plaît tant. Ce geste provoque un écho chez le spectateur : qui n'a jamais joué avec la pluie, ne s'est pas amusé à secouer les branches des arbres pour faire tomber des gouttes. En privilégiant la simplicité de ce geste familier, Miyazaki créé une émotion, une nostalgie, un bonheur chez le spectateur qu'aucun autre choix filmique dans cette scène n'aurait pu permettre. Le grognement de Totoro et l'arrivée du Chat-Bus rompent brutalement ce charme. Cet ultime rebondissement de la scène a principalement trois fonctions : Totoro conserve le parapluie et offre en échange des graines à Mei et Satsuki, ce qui provoquera une prochaine rencontre entre les deux petites filles et l'esprit de la forêt. Ensuite, l'arrivée du Chat-Bus provoque l'étonnement et laisse supposer qu'il existe une multitude d'esprits dans cette forêt. Enfin, cela laisse un sentiment de frustration chez le spectateur, qui aurait aimé que cette scène dure plus longtemps et provoque son attente d'une autre scène de rencontre. Cette scène magique se termine sur le bruit de la dernière goutte de pluie, rompant cette atmosphère féérique. Le bus peut donc enfin arriver...

 

Mon voisin Totoro est donc un film qui s'appuie sur une trame scénaristique simple, mais d'une richesse et d'une profondeur inouïes. Sans appuyer lourdement sur ses influences, ses références, sa mise en scène, Miyazaki crée un véritable bijou du cinéma, une ode universelle à l'enfance et à sa magie, qui convient à tous les âges !


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