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Analyse de Mon voisin Totoro (3)

       

Le génie de la mise en scène

Avec Mon voisin Totoro, Miyazaki réussit le pari fou de réaliser un film où il ne se passe finalement que peu de choses, une rencontre entre deux petites filles et des esprits de la forêt, avec qui elles jouent sous la pluie, font pousser des arbres ou survolent la campagne japonaise…et pourtant, Totoro est un véritable bijou, considéré souvent par les fans comme le meilleur film du réalisateur, un bonheur de tous les instants qui touche le cœur de chaque spectateur. Cette réussite tient probablement du génie de la mise en scène que possède Miyazaki, mis au service d'une histoire simple mais pas simpliste !

Ainsi, Miyazaki joue sans cesse sur le changement de registre entre un monde très réaliste et un monde magique. Ainsi, la bouille de Mei n'est absolument pas naturaliste dans le traitement, avec sa longue bouche étirée quand elle rit, sa grosse tête sur un corps minuscule et ses pupilles réduites parfois à un simple point noir. Cependant, toute son attitude est criante de vérité. Ainsi, lorsqu ‘elle dérange sans cesse son père en train de travailler par des questions (« quand est ce qu'on mange?»), par des petites attentions (les fleurs cueillies dans le jardin), cela évoque irrésistiblement le comportement des enfants qui réclament de l'attention. Quand elle aperçoit Satsuki à l'école, s'agrippe à ses jambes et laisse couler de petites larmes avec une mine renfrognée, le spectateur ne peut que reconnaître des scènes vécues de gros caprices enfantins. Même ses répliques font mouche comme lorsqu'elle répète tout ce que dit sa sœur. Devant de telles scènes, on ne peut que constater le sens de l'observation de Miyazaki, à la recherche du mot, du geste, de la mimique juste. Ces petits détails provoquent chez le spectateur une identification immédiate, un attendrissement, un retour vers sa propre enfance avec une subtilité rare.

  

De même, Miyazaki ne cherche jamais à faire de la surenchère visuelle concernant le monde magique de Totoro. On imagine facilement qu'avec d'autres réalisateurs, notamment américains, un Totoro aurait pu devenir un Génie de la lampe, accomplissant des hauts faits exceptionnels, permettant aux petites filles de sauver leur maman malade, etc.… Ici, la créature est muette, débonnaire et d'un calme olympien. Les rencontres avec Totoro se font pendant sa sieste, lorsqu'il attend son « bus » ou quand il fait pousser des arbres. Il permet à Satsuki de retrouver sa petite sœur en appelant le chat-bus, mais ne fait pas revenir plus tôt la mère des deux petites filles. Somme toute, une sorte de anti-héros loin de toute l'agitation contemporaine. Et c'est probablement ce choix d'un monde féerique apaisant qui apporte au film ce charme si particulier, ce bonheur simple mais pur, qui fait que chacun d'entre nous peut s'identifier. On a sans cesse l'impression que cette rencontre est à la portée de chacun si l'on sait ouvrir les yeux et retrouver son âme d'enfant.

Une des scènes clés du film, et peut-être de la carrière entière du réalisateur, est probablement la scène de l'arrêt de bus. Le fait que Mei rencontre les Totoros est évidemment un grand moment de réalisation, mais on l'accepte presque d'emblée : Mei ne s'étonne presque pas de l'existence d'un esprit de la forêt, car elle est encore trop jeune pour être rationnelle. On se demande même si la petite fille n'a pas rêvé ou imaginé son histoire parce qu'elle s'ennuyait. En revanche, il fallait imaginer une scène qui crédibilise l'existence de Totoro, et la seule personne le permettant était Satsuki, héroïne entre l'enfance et l'âge adulte, assez innocente pour voir l'esprit, mais presque adulte, ce qui permet au spectateur de croire véritablement en Totoro. C'est donc un des moments forts du film, et Miyazaki le sublime par sa mise en scène. Ainsi, il réussit tout d'abord à dilater le temps. Les deux petites filles arrivent à l'arrêt de bus, celui-ci arrive, mais sans leur père à bord, et la pluie commence à tomber. Le bruit monotone et apaisant des gouttes et les plans sur la nature et la forêt font très vite perdre le fil du temps au spectateur. On retrouve Mei en train de jouer dans les flaques et Satsuki s'adonnant à un jeu manuel. On ignore depuis combien de temps elles attendent, mais vu la fatigue qui s'empare de la plus jeune des sœurs, on suppose que cela fait déjà de nombreuses minutes. Le plan d'ensemble où l'on voit les deux petites filles éclairées par le seul réverbère laisse percevoir un sentiment d'attente interminable et d'abandon. Cette mise en scène crée une certaine tension.

  

Tout à coup, un phare apparaît au loin, suivi d'un bruit inquiétant. Le spectateur sait immédiatement qu'il ne peut s'agir d'un bus vu les indices visuels et sonores et, pris de cette angoisse primaire et enfantine de l'inconnu et du noir, on s'inquiète dès lors pour les deux petites filles. Mais Miyazaki désamorce immédiatement la situation et un simple cycliste sur son vélo couinant passe devant Mei et Satsuki. Ce petit rebondissement permet de réconforter le spectateur: rien ne peut arriver aux deux petites filles. L'endormissement de Mei confirme ce sentiment et relance le sentiment que quelque chose va se passer : Satsuki est désormais seule sous la pluie, avec pour seul compagnon éveillé un crapaud. La rencontre entre notre héroïne et Totoro peut donc désormais se produire. L'attente du spectateur est à son comble, sans qu'il soit cependant lassé ou inquiété. La découverte de Totoro par Satsuki est progressive. Elle entend d'abord les pas de l'esprit de la forêt, puis découvre ses pieds, sa patte qui se gratte le ventre. Elle jette ensuite un regard intrigué vers la tête de Totoro. Cette lente révélation permet à Satsuki, mais aussi au spectateur de croire en cette apparition. Là encore on imagine ce qu'aurait pu donner une telle scène chez d'autres réalisateurs. Mais Miyazaki choisit là encore la simplicité. Plutôt que de se lancer dans un verbiage aussi inutile que décevant ou dans une complicité inattendue et superficielle, le réalisateur se contente de placer côte à côte les deux personnages, comme pour leur laisser le temps de s'apprivoiser, de se connaître.

  

C'est le parapluie que donne Satsuki à Totoro qui scelle définitivement leur rencontre. Ainsi, Totoro lui est redevable de ce geste. Mais surtout, cela permet au spectateur de découvrir l'innocence enfantine qui habite notre héros poilu ! Ainsi, le bruit des gouttes tombant sur le parapluie rend Totoro fou de joie et celui-ci provoque alors un véritable déluge pour pouvoir créer ce bruit qui lui plaît tant. Ce geste provoque un écho chez le spectateur : qui n'a jamais joué avec la pluie, ne s'est pas amusé à secouer les branches des arbres pour faire tomber des gouttes. En privilégiant la simplicité de ce geste familier, Miyazaki créé une émotion, une nostalgie, un bonheur chez le spectateur qu'aucun autre choix filmique dans cette scène n'aurait pu permettre. Le grognement de Totoro et l'arrivée du Chat-Bus rompent brutalement ce charme. Cet ultime rebondissement de la scène a principalement trois fonctions : Totoro conserve le parapluie et offre en échange des graines à Mei et Satsuki, ce qui provoquera une prochaine rencontre entre les deux petites filles et l'esprit de la forêt. Ensuite, l'arrivée du Chat-Bus provoque l'étonnement et laisse supposer qu'il existe une multitude d'esprits dans cette forêt. Enfin, cela laisse un sentiment de frustration chez le spectateur, qui aurait aimé que cette scène dure plus longtemps et provoque son attente d'une autre scène de rencontre. Cette scène magique se termine sur le bruit de la dernière goutte de pluie, rompant cette atmosphère féérique. Le bus peut donc enfin arriver…

 

Mon voisin Totoro est donc un film fondé sur une trame scénaristique simple, mais d'une richesse et d'une profondeur inouïes. Sans appuyer lourdement sur ses influences, ses références, sa mise en scène, Miyazaki crée un véritable bijou du cinéma, une ode universelle à l'enfance et à sa magie qui convient à tous les âges!

       

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