accueil studio films mangas galeries download bonus produits
Introduction Histoire Personnages Analyse Création du film Fiche technique

La production de Mes voisins les Yamada

    

Venu en France pour assurer la promotion de son film Mes voisins les Yamada, Takahata Isao a bien voulu répondre aux questions d'Animeland dans une entrevue passionnante.

Animeland : Pouvez-vous nous expliquer la naissance du projet les Yamada, et nous dire quelles étaient vos motivations quant à sa réalisation ?

Takahata Isao : Si je reviens sur les circonstances qui ont motivé ce projet, ce dernier a démarré à partir d'une discussion avec Suzuki Toshio, le producteur et représentant du studio. Nous étions chez moi et parlions de diverses choses, de questions de société, de la famille japonaise, et nous sommes tombés d'accord sur la réalité d'un certain nombre de problèmes qui agitent la cellule familiale, la structure familiale dans la société japonaise d'aujourd'hui. C'est alors que je lui ai dit : "Si tu veux vraiment qu'un film de Yamada-kun voie le jour c'est maintenant ou jamais!". Il faut dire que le manga sort depuis des années déjà au japon, et que Suzuki est un fan depuis longtemps : cela faisait des années qu'il affirmait son intention de produire un film d'après cette bande dessinée. Personne au studio ne le prenait au sérieux, et il ne semblait y avoir aucune chance qu'un tel film voit le jour... Même s'il y a eu par le passé des adaptations animées d'oeuvres de cet auteur.

Al : Votre film est vraiment différent du reste de la production animée japonaise, cela vient-il seulement du fait qu'il est une adaptation du strip ?

TI : Personnellement, j'étais bien conscient à l'époque qu'il serait extrêmement difficile d'adapter une telle bande dessinée, basée sur une structure en quatre cases, en un long métrage d'animation, mais je vous avouerai que depuis des années déjà j'éprouvais aussi des réserves vis-à-vis de la majeure partie de la production japonaise, et par rapport à certains choix et pratiques mises en avant dans cette production. Par exemple, à la différence du manga narratif parfois graphiquement très fouillé, Yamada-kun met en oeuvre une représentation des décors souvent nulle ou quasi nulle. C'est une question de codes, car on n'a pas forcément besoin de représenter le décor pour faire savoir qu'il y a un mur derrière les personnages. Or au japon lors d'adaptations animées comme celle-là, la démarche usuelle a été de recréer un décor, une espace vide mais symétriquement décrit. Alors qu'au Japon la surface la plus répandue, pour une pièce, est de l'ordre de six tatamis (en tant qu'unité de mesure de surface), soit un espace restreint, dans ces réalisations animées, la dite pièce se limite souvent dans son mobilier, à une table mais la pièce est aussi plus grande. On crée donc d'habitude un espace vide par le biais d'un décor planté malgré tout : je considère cette démarche comme erronée, d'où un certain nombre de réserves de ma part face à la plupart des dessins animés produits au Japon.

Al : Une autre complexité des Yamada tient au travail effectué sur le trait et cet étonnant traitement de la couleur.

TI : La question du trait en lui-même est en effet un autre élément central dans ma motivation. Depuis longtemps j'avais envie de réaliser un projet qui puisse rendre justice à la tradition japonaise du trait, de la représentation par le tracé. Au court du travail de l'animation on reproduit des traits du dessin (initialement réalisés sur papier) sur une cellule avant l'application de couleurs - même si aujourd'hui cela est fait par ordinateur - et pour cette représentation du tracé on a besoin d'un trait uniforme, c'est à dire qu'on tue la dynamique, la vie du trait, d'autant plus qu'on applique ensuite des couleurs qui transforment cette représentation, ce tracé, en simple délimitation d'une surface où d'un volume. Or il existe au Japon une tradition du trait qui est séculaire, et qui se base sur une dynamique propre au mouvement du tracé, à l'épaisseur changeante du trait. Je voulais faire un film d'animation qui puisse rendre justice à une telle tradition.

Al : A ce sujet, les références à la peinture traditionnelles sont donc purement volontaires. Yamada, c'est une référence à l'art traditionnel ?

TI : Il y a dans le film toutes sortes de références, mais que je n'ai pas du tout intégré en toute confiance, avec pour propos de faire référence à tel ou tel registre, telle ou telle école. Pour en revenir à la ligne et au trait, ce n'est pas seulement une question de tradition : moi même en temps que réalisateur je vois ce que représente le travail de animateurs clés, les scènes qui sont dessinées sur le papier, et je peux vous confirmer qu'il y a une force, une vie dans ces dessins qui malheureusement s'est perdue au cours des phases suivante du processus. L'énergie que dégageaient les poses-clés se trouve perdue, affaiblie, ne trouve pas de représentation qui lui rende justice dans le résultat final de l'animation. Comme je vous disais tout à l'heure la force de la ligne se trouve dépassée par ces caractères de surfaces et de volume et c'est vraiment en tant que réalisateur de dessin animé que je trouvais cela dommage, depuis des années. Le projet de ce film m'a donné l'occasion de faire corps à la vivacité du travail des animateurs.

Al : La cohérence entre la forme (simple) et le fond (la famille) fait de Yamada une oeuvre encore plus populaire que vos précédentes oeuvres dans le sens qu'il peut toucher encore plus de personnes ?

TI : Je ne sais pas si ce sera le cas en France, mais si ça l'est j'en serai très heureux. En tout cas, sur la cohérence entre forme et fond, votre observation est tout à fait juste. D'un point de vue technique, l'idéal qu'on pourrait se fixer, pour un travail comme celui de l'animation, ce serait d'adapter la forme systématiquement au fond. Ce que l'on veut mettre en scène et montrer, tel est le seul objectif à priori de notre travail, mais dans la réalité on se trouve toujours contraint, entravé par les limites de sa technique. Il y a de fait un certain nombre de limitations concrètes dans le travail mené et c'est ce qui fait qu'on reconnaît tout de suite un dessin animé japonais d'un dessin animé américain, en fonction des systèmes de travail mis en place. Pour un film comme les Yamada, l'ensemble de l'équipe avait cela en commun que personne n'avait jamais eu l'expérience de travailler sur un film de ce genre. C'était quelque chose de totalement neuf, et il faut dire qu'un certain nombre de gens au studio ont exprimé des réticences et une certaine opposition. C'était tellement différent de ce qu'ils avaient l'habitude de faire ! Mais finalement pour l'ensemble de l'équipe qui a travaillé sur ce film, il y a eu un point positif, c'est que chacun a pu librement intégrer dans le film ses propres désirs de création, apporter sa propre pierre à l'édifice, en terme de représentation.

Al : Est-ce qu'au final, le film est tel que vous l'aviez conçu au départ ?

TI : Oui. Effectivement c'est quelque chose qui moi-même m'a surpris. A ce titre je voudrai préciser un certain nombre de points par rapport au film. Tout d'abord la présence de Tanabe Osamu, ce jeune animateur qui a choisi de se lancer sur le projet, a été décisive pour ce film, pour la mise en scène pour laquelle il s'est avéré un personnage central. En second lieu, le travail de Frédéric Back a été une précieuse source d'inspiration. J'ai beaucoup d'admiration pour cet animateur qui fond son oeuvre non pas sur le seul recours au tracé (ce n'est pas exclusivement une question de trait) mais à une façon de travailler telle que dans ses films, son dessin prend corps tel quel. Il a une façon de travailler qui rend justice à son dessin. De ce point de vue et en troisième lieu, parmi les animateurs travaillant dans le dessin animé, certains par le passé ont éprouvé de fait une insatisfaction liée à la perte d'originalité liée à la perte d'origine que représente le passage de leur dessin du papier au cellulo. C'est par exemple le cas de quelqu'un d'aussi capital, dans l'histoire mondiale du cinéma d'animation, que l'est Jiri Trnka pour l'animation tchèque. Lui qui s'imposa comme le géant de l'animation de marionnettes que vous connaissez, pratiquait à ses début le dessin, où il fit preuve d'une grande maîtrise, mais il choisit finalement de s'orienter vers l'animation de marionnettes, pour la simple raison que le registre formel du dessin animé impliquait pour lui la perte de ce qui faisait l'originalité de son dessin. Pour en revenir à Frédéric Back, il utilise ses dessins tels quels pour la prise de vue de ses films. Ce que cela signifie, ce qui est en jeu ici, c'est qu'il dessine ce qui l'intéresse et lui apparaît pertinent, ni plus ni moins. Et c'est cela le dessin ! Lorsqu'il dessine un décor, il est libre de dessiner ce qu'il va représenter ou non. Et c'est l'expérience de cette liberté que ses films ont apportée, à mon sens, au cinéma d'animation d'aujourd'hui.

Al : Animeland a fêté ses 10 ans en avril dernier, et il y a 10 ans nous vous avions rencontré au festival de Corbeil-Essonnes. Dans cet intervalle quel est votre vision de l'évolution du manga et de l'animation en France ?

TI : je me souviens que, lors de ma venue à Corbeil-Essonnes, je me suis trouvé face à des jeunes gens qui m'ont posé de nombreuses questions, et voulaient énormément de renseignement. J'en étais très surpris ; à l'époque rien ne me laisser imaginer que mes films puissent susciter un tel intérêt de la part d'amateur français d'animation japonaise. Je savais qu'un certain nombre de titres japonais en animation étaient connus en France, mais j'étais persuadé que mes films n'en faisaient pas partie. A ce festival, certains de mes films ont été montrés, et cela a été une surprise. Y repenser aujourd'hui alors qu'un autre de mes film va sortir sur les écrans français, me suffit pour imaginer que les choses ont du évoluer de façon non négligeable. C'est sans doute là un signe encourageant...

Propos recueilli pas Olivier Fallaix, Yannick Dupon-Hirao et Stéphane Ferrand
Source: Animeland

 
Introduction Histoire Personnages Analyse Création du film Fiche technique

© Buta Connection