Mis à jour : samedi 22 février 2020

À l’école de la Tôei Dôga

Xavier Kawa-Topor : M. Kotabe peut-il nous parler de sa formation avant son entrée à la Tôei et ce qui a motivé son entrée dans le cinéma d’animation ?

Yôichi Kotabe : Je suis né avant la guerre sur l’île de Taïwan, à l’époque japonaise, et lorsque j’étais enfant, vers l’âge de 6-7 ans, j’ai vu un film d’animation en noir et blanc produit pendant la guerre. C’était un film de propagande. Mais moi, étant tout jeune, je n’ai pas du tout saisi son message à l’époque, et ce qui m’a frappé, c’est un personnage dans le film, un lapin blanc anthropomorphe qui était animé de manière très vivante. Il avait une présence tout à fait saisissante. C’est ce souvenir que j’ai gardé tout au long de mon enfance, puis pendant mon adolescence. Et à la fin de mes études, lorsque j’ai du chercher un travail, ce souvenir m’a amené naturellement à m’intéresser à l’animation.

M. Kotabe fait ses débuts en 1959 au studio d’animation de la Tôei. Le prince garnement terrasse la grande hydre marque ses débuts dans ce studio. Peut-il nous parler de cette période ?

En 1958, le studio d’animation de la Tôei, récemment créé, a sorti le premier long métrage d’animation en couleurs japonais, Le serpent blanc (Hakuja-den). Avec ce film, je me suis rendu compte qu’au Japon aussi était venu le temps de travailler sur des films de cette envergure, qui pouvaient proposer une alternative aux productions de Walt Disney. Sa découverte a été pour moi le déclic qui m’a poussé à entrer dans cet univers. J’étais déjà passionné par le dessin depuis longtemps mais pas celui caractéristique que l’on trouve dans le manga. A l’université, j’étais rentré dans le département de peinture japonaise traditionnelle, Nihonga, au style pictural bien particulier. A l’époque où j’étais étudiant, je pensais par la suite devenir artiste peintre dans cette tradition picturale. Mais en voyant ce film, et en découvrant que la Tôei recrutait, j’ai passé l’examen d’entrée et j’ai été engagé dans ce studio.

Le prince garnement n’a pas du tout été mon premier travail d’animation. Le film a été produit au cours de ma 3ᵉ année au sein du studio. Avant cela, je me suis formé au travail d’animateur. Mais ce qui m’a beaucoup frappé sur ce projet, c’est à quel point le tracé des personnages est défini par une ligne très nette et très élégante. Vous connaissez sans doute la pratique de la calligraphie au Japon, qui consiste à travailler à l’aide d’un pinceau de bambou, avec à son extrémité des poils que l’on trempe dans l’encre. J’ai été formé dans cette tradition japonaise, où avec le pinceau vous allez tracer une ligne, et où celle-ci va traduire et représenter dans son idée et son unicité l’intégralité de ce que vous voulez dessiner. Cette ligne formate tout.
En entrant dans cet univers du dessin animé qui m’était inconnu, je découvris immédiatement à quel point c’était quelque chose de similaire. C’était comme la peinture traditionnelle, on travaillait avec du papier et des crayons. Le dessin était l’unique vecteur de toute la prestation. Et surtout, ce n’était pas simplement un travail dans lequel il s’agissait de tracer des lignes sans réflexion. En traçant des lignes, il s’agissait d’investir le dessin d’une forme d’émotion en trouvant la forme qui allait lui permettre d’avoir un rendu particulier qui lui soit propre.

C’est ainsi que j’ai appris comment tracer des lignes, comment saisir les formes par le dessin. Et surtout, comment saisir le mouvement pour le dessin animé, en dessinant les intervalles, les poses intermédiaires entre les poses clés, que des animateurs plus expérimentés dessinaient. Et au bout de ma 3ᵉ années au sein du studio, j’avais commencé à apprendre par l’intermédiaire de cette tache à saisir la forme d’un mouvement. C’est à ce moment là qu’on m’a proposé de passer à l’étape suivante et à devenir animateur clé, qui consiste à dessiner les poses essentielles d’un mouvement.

Le prince garnement, sorti en 1963, n’a pas seulement marqué mes débuts en tant qu’animateur clé, c’est aussi le film sur lequel j’ai assumé pour la première fois un travail de création et de conception de personnage. Le film se base sur les mythes fondateurs du Japon. Il adapte en animation des récits des temps mythiques. Dans ces récits, il y a un personnage de cheval volant. M. Mori (Yasuji) m’a demandé de créer ce personnage.

Vous pouvez voir que ce cheval se caractérise par une absence d’articulation. J’ai créé cet animal volant en me disant que ce serait bien de pouvoir me passer d’articulation et de jouer, au contraire, sur la liberté et la souplesse de lignes courbes, d’exprimer ses membres avec ces lignes qui permettent de s’élancer à travers les cieux tout en souplesse. C’est ainsi que j’ai conçu ce personnage.