Mis à jour : samedi 22 février 2020

Horus, prince du soleil

Horus, prince du soleil est le premier long métrage réalisé par Isao Takahata au studio d’animation de Tôei en 1968. C’est un tournant pour le studio qui jusqu’à présent était tourné vers un horizon disneyen. M. Takahata poursuit une ambition tout à fait différente, une voie nouvelle pour l’animation. Il fait véritablement rentrer celle-ci dans la modernité du cinéma avec une mise en scène qui explore l’espace, avec un travail sur la psychologie, l’intériorité des personnages, et une vision sociale, politique même, qui est tout à fait nouvelle dans le cadre de cette production de long métrage.
Horus occupe une place à part dans l’histoire de l’animation, et avant que M. Kotabe nous en parle, il nous semble important de l’introduire en quelques mots.

Ilan Nguyên : Dès 1956, et jusqu’en 1971, le studio d’animation de Tôei a produit 19 longs métrages. C’est une filmographie considérable, qui n’a pas d’équivalent au monde. Parmi ces 19 longs, certains on une place particulière dans l’histoire du dessin animé au Japon et dans le monde. Et parmi ces films de premier plan, Horus, prince du soleil est le plus important.
La production du film est lancée en 1965 comme le 10ᵉ long métrage du studio. La production va être interrompue en cours de route en raison de retards et de conflits qui oppose la direction avec l’équipe du film. Le film sort 3 ans plus tard en tant que 14ᵉ long métrage du studio.
Pour ceux qui ont souvenir du discours de M. Miyazaki lors de la cérémonie d’hommage à Isao Takahata l’an dernier au Japon, le réalisateur parle de ce film. Il explique que grâce à l’attitude de M. Takahata, sa ligne directrice, celle de ne rien céder, cette volonté a finalement été celle de toute l’équipe.
Ce film a fonctionné sur un principe de proposition libre de la part de l’ensemble de l’équipe pour les personnages, pour l’univers, pour le récit, pour tous les aspects du film. M. Takahata a voulu impliquer l’ensemble de ses collaborateurs de manière inédite, et en même temps, à garder un dernier mot pour assoir l’importance du réalisateur au sein de la production. Jusqu’alors, les productions étaient moins ordonnées, et il y a eu à la fois une émulation (tout le monde a proposé des idées), un débat interne où tous pouvaient discuter ensemble de ce qui était le mieux pour le film, et d’une certaine manière, un regard qui était un des atouts à un niveau supérieur de la part du réalisateur.
La plupart des collaborateurs se sont rendus compte de l’ambition qui était celle du film en le voyant terminé. C’est ce que raconte M. Miyazaki. Après avoir vu le film terminé, il est sorti de la projection en larmes car il venait enfin de comprendre ce qu’Isao Takahata avait voulu faire avec ce projet. C’est vous dire à quel point ce réalisateur, qui a su rester très effacé dernière ses réalisations, avait une vision, une exigence, et un degré d’ambition qui ont révolutionné le cinéma d’animation au Japon.
Si on se penche vraiment sur l’histoire technique, l’histoire des innovations formelles du dessin animé au Japon, on se rend compte à un moment donné, et ça, c’est Sunao Katabuchi (Dans un recoin de ce monde) qui me le disait, quand on regarde en arrière, quand on essaye de retrouver la généalogie d’un motif formel, on se rend compte que presque à chaque fois, c’est Isao Takahata qui l’initie. Il devient ensuite un standard dont on perd ensuite le fil et se banalise, mais il a toujours été forgé, pensé par lui, avec une idée et un objectif précis de représentation formelle et de signification.

M. Kotabe, c’est au studio d’animation de la Tôei que vous rencontrez des personnalités et des compagnons de route qui vont ensuite avoir un rôle important pour la suite de votre carrière. Et notamment M. Takahata, avec lequel vous collaborez donc à la mise en scène de son premier long métrage, Horus, prince du soleil.

M. Takahata, qui est décédé l’an dernier, est entré à la Tôei en même temps que moi en avril 1959. Il était âgé d’un an de plus que moi. Etant de la même promotion, nous avions une très grande liberté de pouvoir tout se dire. Il n’y avait pas de rapport d’ordre hiérarchique entre nous. Avec Horus, il a voulu tout donner sur ce film, car dès cette époque, nous étions dans une évolution du studio qui laissait à penser que ce projet risquait d’être le dernier. Horus était à la fois son premier long métrage, mais peut-être aussi sa dernière chance de défendre une ambition créative à travers le long métrage qui était déjà sous une forme de déclin au studio.

L’ambition de M. Takahata sur ce film était de sortir de ce qui avait été fait dans le long métrage chez Tôei, c’est à dire des films qui étaient avant tout du divertissement. Il souhaitait vraiment que les personnages soient portés par une sorte de nécessité, qu’on comprenne ce qui les animait. Mais aussi pour rendre une certaine sensation de réalité à travers le film, à laquelle il était très attaché. Il avait vraiment cette ambition. Et toute l’équipe qui s’est réunie autour de lui a partagé cette ambition avec lui et a été tirée par cette volonté qui était la sienne.

Et je me souviens notamment que M. Miyazaki s’est rebellé. Il a 5 ans de moins que moi et est entré plus tard au studio. Mais sur ce film, il a vraiment donné libre cours à son talent. Aujourd’hui, c’est un réalisateur très célèbre, mais au départ c’était un animateur. Il est venu lui aussi au dessin animé par ce travail qui consiste à créer le mouvement. Et j’appréciais profondément ce qu’il apportait comme animateur, c’est à dire une forme d’élégance et de force créative dans son travail d’animation. J’espère que par delà son travail de réalisateur actuel, il puisse aussi trouver le moyen de revenir à ses racines, cette première forme très pure de recherche de mouvement qui l’animait à l’époque.

Parmi les sources d’inspirations et les œuvres qui ont influencé M. Takahata et ses compagnons à cette époque, on peut citer La bergère et le ramoneur (1953) de Jacques Prévert et Paul Grimault, à la fois sur la question de l’intériorité des personnages mais aussi de la dimension politique. Nous avions fait il y a quelques années une exposition, Mondes et Merveilles du dessin animé : Grimault, Takahata, Miyazaki, qui mettait en évidence cette filiation entre M. Takahata et M. Miyazaki.
Nous allons voir 2 extraits du long métrage Horus, prince du soleil, le départ de Horus et la scène du mariage, et nous allons demander à M. Kotabe ce qui est en jeu dans ces extraits.

M. Takahata avait un immense respect pour l’œuvre de Paul Grimault et pour La bergère et le ramoneur en particulier. Lui-même déjà, avant son entrée à la Tôei, avait fait des études de littérature française à l’université de Tôkyô, première université du Japon, là où seuls les gens les plus intelligents du pays peuvent avoir une chance de rentrer. Et c’est au cours de ses années d’études qu’il a découvert la poésie de Jacques Prévert et le travail de Paul Grimault dans le cinéma. C’est par ce biais qu’il avait découvert ce film sur lequel M. Prévert a collaboré en tant que scénariste. Le film a eu un impact considérable sur lui. Et je pense que nous autres dans le monde de l’animation au Japon pouvons être reconnaissant à l’œuvre de M. Grimault puisque c’est ce qui a amené M. Takahata à entrer dans le monde de l’animation.

M. Takahata est entré à la Tôei avec cette volonté très forte à son tour de dépeindre des univers qui soient portés par cette justesse et par cette facilité d’entrainer le spectateur dans ce genre de mondes. Et pour moi, il y a là une forme de rencontre miraculeuse entre l’œuvre de M. Grimault et la singularité de M. Takahata. Pour nous tous, le fait qu’il soit rentré dans le milieu du dessin animé, c’est quelque chose qui a permis une forme d’élévation en termes d’ambition générale. Tous les gens qui ont travaillé avec lui ont été portés par cette volonté d’aller plus loin, de chercher la justesse.

Dans le premier extrait, le jeune Horus part en voyage en bateau au large. Il laisse derrière lui son univers familier et doit traverser un océan pour retrouver d’autres peuplades. Dans l’autre extrait, on voit tout le village s’unir pour célébrer les noces de deux amoureux du village. M. Takahata souhaitait vraiment que l’on puisse avoir dans chaque scène du film une forme de justesse. Mais à l’époque, nous n’avions rien de ce que vous avez accès aujourd’hui. Vous avez accès à une quantité phénoménale d’information en un instant. Mais à l’époque, nous n’avions rien que ce soit sur comment animer la forme des vagues notamment. Alors, on pourrait imagine aller tourner des images. Mais nous n’avions rien de plus. Je me suis donc attaché à aller au bord de la mer observer le mouvement de l’eau et des vagues, ou tout simplement à regarder dans ma baignoire quelle forme pouvait prendre l’eau. Il fallait se baser sur sa propre suggestion. Nous n’avions pas de référence.

Pour réussir l’impact de cette scène où le personnage se prépare à entrer en collision avec la dureté du monde, il fallait réussir ce genre d’effet. Et les demandes du réalisateur Takahata nous ont confronté à toutes sortes de difficultés qui ont été autant de mise à l’épreuve pour nous et qui nous ont permis de grandir.

Pour la scène du mariage, on pourrait penser aujourd’hui, avec un ordinateur, qu’il est facile d’animer une foule sans trop de problème, en itérant des personnages, ou en tournant une scène de foule avec de vrais acteurs en prise de vue réelle, puis en se basant sur cette référence. Mais nous n’avions rien de tout ça. Il fallait rendre cette atmosphère de liesse, ce bonheur partagé par toute la communauté. Il ne s’agissait pas seulement pour M. Takahata de passer ses demandes à un animateur. Lui, il tirait l’ensemble de l’équipe pour arracher le meilleur de chacun d’entre nous. C’est sa volonté et son ambition qui nous a permis, aux uns et aux autres, de vouloir à notre tour relever ces défis et d’évoluer.

Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur Horus, prince du soleil tellement ce film a été un tournant majeur dans l’histoire de l’animation, mais le temps nous manque. M. Kotabe veut-il ajouter un dernier mot à propos de ce film, en guise de conclusion ?

Horus, prince du soleil, je pense, a marqué de manière tout à fait particulière, non seulement le parcourt de M. Takahata, mais aussi le parcourt de chacun d’entre nous qui ont participé à cette production.
C’est un film pour lequel nous sommes tous entrés dans les pas du réalisateur. Nous avons essayé de suivre son ambition, celle de représenter la figure humaine. Non seulement la figure individuelle mais aussi les enjeux d’une communauté.
Pour représenter un univers qui soit crédible, cohérent, porté par l’effet de réel, je reste persuadé que chacun, à son poste, a donné le meilleur de lui-même pour ce projet. L’effort qui a été mené de manière collective par toute l’équipe sur ce film, nous a permis, une fois celui-ci terminé, d’éprouver une sorte de confiance en nous. D’une certaine manière, nous n’avions plus peur de rien. On avait fait l’expérience par nous-même de la difficulté du travail de l’animation, et d’une certaine manière, on était prêt à relever tous les défis. Que ce soit le réalisateur, M. Takahata, le directeur de l’animation, M. Ôtsuka, M. Miyazaki à la composition du cadre (layout), ou un animateur comme moi, on y a tous gagné quelque chose de l’ordre de la confiance en soit. Et en même temps, ce film a été pour nous, une sorte de point de départ. Le point de référence que nous pouvions partager de manière commune, auquel nous pouvions nous référer comme étant nos premiers pas dans ce chemin du dessin animé.