Mis à jour : mardi 8 octobre 2019

Toshio Suzuki :
Son rôle en tant que producteur

Il semble nécessaire de rappeler ce qu'est un producteur afin de comprendre le rôle de Toshio Suzuki, mais aussi ses particularités. Un producteur de cinéma gère le financement du film, mais coordonne également l'ensemble du projet. Ce qui peut signifier diverses missions : donner les grandes lignes d'un scénario ou le faire modifier, choisir les acteurs (ou les doubleurs dans le cas d'un film d'animation), gérer les conflits au sein de l'équipe... En revanche, ce n'est pas lui qui finance le film, mais il gère l'argent des divers investisseurs et est le garant auprès des banques en cas d'échec. En résumé, son rôle est tout à la fois financier, technique et artistique, et le rend incontournable lors d'une production cinématographique.

De fait, Toshio Suzuki est un personnage de première importance au sein du studio Ghibli, Hayao Miyazaki allant jusqu'à dire que le studio n'aurait pas existé s'il n'avait pas été là (1). Suzuki semble donc incontournable dans l'évocation du studio, même si bien souvent les fans lui reprochent d'avoir une vision trop mercantile de l'activité du studio, tournée vers la rentabilité et le marketing à outrance, au détriment de l'artistique. Certains craignent également que Suzuki prenne le dessus sur les créateurs et devienne ainsi le moteur du studio.

Cette thèse pourrait être étayée par la production des Contes de Terremer. En effet, dès le début du projet, c'est Suzuki qui choisit de laisser sa chance à Gorô Miyazaki et qui l'encourage à réaliser le film. Ce dernier propose alors des croquis originaux et personnels, mais Suzuki le pousse plutôt à se conformer à un style plus proche de celui de son père. De même, Suzuki lui impose un délai de réalisation très court (10 mois) et donc développe énormément la sous-traitance, afin de réduire au maximum les coûts de production. Enfin, le film bénéficie d'un vrai martelage médiatique et d'un merchandising phénoménal pour un premier film. Si l'on s'arrête à la simple analyse de cette production, on pourrait donc conclure que Suzuki incarne l'image-type du producteur se souciant uniquement de la rentabilité au détriment de la qualité artistique.

Toshio Suzuki et son successeur à la présidence du studio Ghibli, Kôji Hoshino.

Pourtant, le parcours de Toshio Suzuki montre que c'est un personnage bien plus complexe qu'il n'y paraît. Ainsi, avant même de débuter sa carrière de producteur, son passage à Animage fut déterminant pour l'histoire de l'animation japonaise. En effet, comme il le rappelle dans une interview donnée à Animeland (2), l'animation était alors peu connue du grand public, et les réalisateurs encore moins. Sous son impulsion, Animage va devenir un véritable relais pour ces artistes. Il y fait publier par exemple Mogura no Uta, texte autobiographique de l'animateur Yasuji Mori (animateur à la Tôei Dôga, notamment sur Hakuja Den (Le serpent blanc), et de Nippon Animation, premier directeur de l'animation de l'histoire de ce média et considéré à ce titre comme l'un des mentors de ce type de cinéma), ou encore les mémoires de Yasuo Ôtsuka. C'est également grâce à lui que Nausicaä naît et que Tokuma et Ghibli s'associent. Il est également l'éditeur d'un texte retranscrivant le dialogue télévisuel entre Akira Kurosawa et Hayao Miyazaki, ayant eu lieu en 1993 sur la chaîne Nippon TV. Il apparaît aussi dans le doublage de certains personnages des films du studio (un des samouraï de Princesse Mononoke).

Celui qui se qualifie lui-même « ami proche de Miyazaki et de Takahata » (3) n'apparaît donc plus seulement comme un vil producteur assoiffé de yens, mais plutôt comme un véritable passionné d'animation. Peut-il en être autrement d'ailleurs, lorsque l'on sait qu'il est probablement un des seuls à pouvoir raisonner Miyazaki lors de la réalisation de ses films ? Le réalisateur japonais est pourtant réputé pour son intransigeance artistique. Certains esprits critiques pourraient alors dire que Suzuki et Miyazaki s'entendent bien parce que ce dernier fait la fortune du studio. Pourtant, Suzuki n'est-il pas également celui qui proposa à Takahata d'adapter le manga d'Hisaichi Ishii Hôhokekyo Tonari no Yamada-kun (Mes voisins les Yamada), qui connut pourtant un succès très relatif ?

En réalité, il faut revenir à l'histoire du studio pour comprendre ce qui guide le producteur. En effet, les premières années du studio n'étaient alors pas réellement guidées par un souci de pérennité. Le but était alors uniquement de pouvoir réaliser des longs métrages sans concession artistique, en espérant que chaque film produit serait suffisant pour en faire un autre. Mais suite au succès de Majo no Takkyûbin (Kiki, la petite sorcière), en 1989, la donne change : le studio peut se permettre d'embaucher de façon pérenne des animateurs et de doubler les salaires, marquant ainsi une véritable volonté de durabilité. C'est à ce moment-là que Suzuki devient le président du studio Ghibli, car ce tournant oblige donc à trouver plus de fonds et de manière conséquente. Suzuki se donne pour mission de mettre en place une véritable stratégie de développement. Il choisit dès lors d'opter vers plus de promotions, afin de faire connaître les œuvres du studio et d'amener plus de spectateurs dans les salles. Il développe également le merchandising. Ainsi, chaque film peut rapporter un maximum au studio Ghibli et celui-ci ne se contente plus de survivre, mais peut croître sur de solides bases. Toujours mû par cette volonté de diffusion, il a également âprement négocié avec Disney afin que les œuvres du studio soient diffusées à l'étranger. Mais soucieux du respect des œuvres de Miyazaki et de Takahata, il impose qu'aucune modification ne soit autorisée.

Toshio Suzuki résume parfaitement son travail en une seule phrase : « C'est l'histoire du maintien de cette situation - avoir un succès commercial et diriger efficacement le studio -, le tout avec le soutien du travail appuyé du personnel et la créativité éclatante des deux directeurs. » (4)

Suzuki semble donc avant tout avoir été guidé par une seule volonté : la pérennité du studio Ghibli. Ce véritable passionné d'animation a ainsi choisi des voies parfois critiquables, comme le marketing à outrance, afin que le studio puisse continuer à produire les œuvres de Miyazaki et Takahata, et sans que ceux-ci n'aient à faire de concessions artistiques. On comprend dès lors mieux son comportement vis-à-vis de Gorô Miyazaki, ou encore des déclarations comme « Hayao Miyazaki dessine très bien, tant qu'il reste vivant, nous nous en tiendrons à son style » (5). Son but est alors avant tout la survivance après l'ère Miyazaki-Takahata. En lisant ses propos, on comprend qu'il faudrait prendre le moins de risques artistiques possibles, avec un minimum d'investissement.

Cette politique s'infléchira-t-elle avec les relatifs succès qu'ont connu les films des nouveaux réalisateurs du studio Gorô Miyazaki et Hiromasa Yonebayashi ? Avec la retraite de Hayao Miyazaki en 2013, le studio va-t-il tenter de se renouveller ou Suzuki se contentera-t-il de gérer l'héritage laissée par les deux mentors ? Toujours est-il que l'on ne peut douter de la sincérité de Toshio Suzuki et de son attachement à Ghibli. Et nous occidentaux, lui sommes redevables d'avoir permis au monde entier de découvrir les œuvres du studio japonais.


Sources : Dans le studio Ghibli, travailler en s'amusant de Toshio Suzuki (pour la partie biographique)
(1) http://anime.suite101.com/article.cfm/toshio_suzuki_quits
(2) Animeland hors-série n° 3, p.11-15, interview réalisée par Ilan Nguyên.
(3) Animint
(4) Animint
(5) Déclaration de 2005, reprise dans un article de Nicole Vulser, pour Le Monde, le 9 août 2008.