accueil studio films mangas galeries download bonus produits
Introduction Histoire Personnages Analyse Article
Création du manga Editions Le monde de Nausicaä

Analyse de Nausicaä

     

Adapté de "Nausicaä and the fantasy of Hayao Miyazaki" d'Andrew Osmond

Il est impossible de parler du manga Nausicaä de la Vallée du Vent sans évoquer la relative absence d'ethnocentrisme chez son auteur. En effet, Miyazaki puise souvent son inspiration dans la culture occidentale. Nausicaä va même jusqu'à briser les conventions de la bande-dessinée japonaise de manière fondamentale. Peut-être parce que Miyazaki est d'abord un animateur et que sa narration repose sur des procédés cinématographiques qui font de son manga une sorte de storyboard détaillé cher aux dessinateurs de BD européens. Que ce soit accidentel ou voulu, le résultat, comme pour les animés du réalisateur, rappelle le style occidental aussi bien dans le fond que dans la forme. Et cela a constitué un élément décisif dans l'acceptation de Nausicaä en Occident.

Fuyant les normes "excentriques" du manga - cases géantes, mise en page improvisée, excès en tout genre- Nausicaä est une saga diciplinée qui développe plus d'intrigue et d'action en une page que beaucoup de mangas en cinq. Les dimensions originales en A4, bien plus larges que le standard habituel, y ont contribué. Le dessin peut être critiqué sur plusieurs points: les personnages se ressemblent, et certains passages ne sont pas facilement lisibles (lire les confidences de Miyazaki à ce sujet). L'écriture du manga, s'étant étalé sur treize ans avec de longues périodes d'interruption, la qualité, le design des personnages et le style graphique ont quelque peu changé au cours du temps. Ceci dit, on reste globalement admiratif du soin et de la minutie apportés au graphisme et au découpage. La puissance évocatrice de certaines scènes est à couper le souffle et les meilleures séquences possèdent un dynamisme et un impact émotionnel qui égalent ce que Miyazaki a fait de mieux dans ses films (l'époustouflante bataille à la fin du tome 3 est, à ce titre, un monument de mise en scène).

L'histoire de la version manga de Nausicaä diverge largement de celle du film (qui ne couvre les éléments scénaristiques que des deux premiers tomes), mais évidemment, beaucoup de détails sont identiques à commencer par les prémisses: un monde post-apocalyptique, une forêt de moisissures mortelles, des insectes géants, des empires en guerre, des complots, une vallée verdoyante, des peuples qui luttent pour leur survie, des individus qui ne désirent que le pouvoir... Ce cadre d'éco-fantaisie (fantaisie dans le sens "spéculatif" plutôt que "fabuleux") est plus que classique en science-fiction. Mais il va permettre à Miyazaki de créer un univers original détaillé et cohérent, et des personnages exceptionnels qui connaitront un destin dépassant la simple aventure. Le film d'animation Nausicaä est extraordinaire; mais en deux heures, il ne peut rendre compte comme le manga de l'importance et de la complexité du monde imaginé par Miyazaki. Par sa nature, le manga permet surtout à l'auteur d'aller encore beaucoup plus loin dans l'histoire, la psychologie des personnages et la réflexion. Ainsi Miyazaki y développe en profondeur les thèmes qui lui sont chers : le lien de l'Homme à la Terre, l'atrocité de la guerre, l'importance de l'amour et le caractère sacré de la vie...

En fait, une des différences les plus profondes entre le film et le manga se rapporte à la fonction de la Vallée du Vent dans l'histoire. Dans le film c'est un havre de paix, une victime innocente entre deux empires en guerre. Il suggère des idéaux pastoraux (un héritage de la fantaisie post-Tolkien) et un isolationnisme culturel. Même si l'idéalisme reste dans le manga, le message politique est considérablement plus embrouillé. D'abord, l'histoire de l'invasion est omise (malgré le fait que Nausicaä combatte un soldat tolmèque, la conduisant à un traumatisme moral comparable à celui du film). Au lieu de cela, la Vallée est un protectorat et un allié de guerre tolmèque, dépendant du monde extérieur dans sa survie. Pour sûr, c'est un monde de guerres et de conflits mais le salut de Nausicaä repose sur l'aide qu'elle reçoit des différentes parties -soldats, prêtres, femmes et enfants de tous les peuples-, qui voient en elle une cause commune. Et progressivement l'identité nationale de l'héroïne de s'estomper...

De même que le film, le manga décrit le voyage de Nausicaä, non comme une quête ordinaire mais comme une recherche de la connaissance, dans la tradition de la SF. De manière appropriée, la Vallée est oubliée lorsque la princesse part avec les Tolmèques explorer un monde plus vaste. Pour les Tolmèques, elle devient une guerrière; pour les ennemis Dorks, un rédempteur de pêchés. Pour sa part, Nausicaä s'estime être une chimère, embrassant de nouvelles cultures telle une ambassadrice parcourant la planète. Son message le plus polémique est apolitique: "Mon peuple sait comment partager le poids de la soufrrance. Nous vous enseignerons comment."

L'histoire du manga décolle là où le film se termine. Nausicaä arrête la course des ômus (mais ne meurt pas dans le processus) et entre en communion avec les insectes. Le film met en scène une renaissance qui tient du conte de fée. Dans le manga, il s'agit d'une transfiguration plus subtile. Après cet évenement, Mito la met en garde: "Princesse, vous êtes trop généreuse et cette trop grande bonté ne pourra que vous perdre. Pardonnez-moi mon impertinence mais je crois que vous êtes infiniment plus émue du sort des ômus que celui des humains. Nous avons pourtant une ancienne maxime qui dit: "garde-toi d'épier l'esprit des ômus... sous peine de ne plus pouvoir en sortir."

La réponse de Nausicaä, répétée dans différents contextes, est que lorsqu'on embrasse la vie, il n'y a pas de conflit possible: "J'aime les ômus... à mes yeux, ils sont les êtres vivants les plus grands et les plus nobles au monde. Mais j'aime de la même façon ceux de la Vallée. Regarde ce vêtement... C'est une vielle femme dork qui m'a donné à moi ce souvenir de sa fille. Il est maculé de sang d'ômu qui le rend si bleu, mais il ne dégage pas la moindre mauvaise odeur. Moi de la Vallée du vent, je vais embarquer sur un vaisseau tolmèque en portant ce vêtement dork teint par les ômus... Quitter la Vallée a été un moment très difficile. J'avais peur. Maintenant, je n'ai plus peur du tout. J'entends sans cesse une voix au fond de mon coeur qui me dit d'aller de l'avant...C'est pourquoi je veux essayer d'avancer autant que je pourrai... N'est-ce pas étrange? Je ne me sens absolument pas seule. Comme si vous étiez tous là à veiller sur moi"

La première moitié de ce discours suggère une vision séculaire de l'unité spirituelle: en effet, dans une de ses rares déclarations religieuses, Nausicaä, à la fin du récit, dit: "Notre dieu habite une simple feuille et les plus petits des insectes." La seconde moitié rappelle un discours dans la Communauté de l'Anneau, que Miyazaki a lu: "Je sais que nous allons suivre une très longue route, jusque dans l'obscurité; mais je ne peux pas retourner. Ce n'est plus voir des Elfes, ni des dragons, ni des montagnes que je veux; mais j'ai quelque-chose à faire avant d'en avoir fini, et c'est là devant, pas dans la Comté. Il faut que j'aille jusqu'au bout, monsieur, si vous me comprenez."

Les deux récits ont une représentation commune de l'héroïsme : la foi dans le destin doublé d'un sacrifice personnel qui flirte avec le suicide. Mais pour Nausicaä, sa foi est un point de départ puisque elle est constamment forcée de changer sa position. Au début, elle part en quête d'éclaircissements scientifiques. Transfigurée, elle devient une guérisseuse, aidant aussi bien les civils que les soldats. Dans une des scènes les plus fortes du manga, son empathie l'entraîne à partager la douleur d'un tolmèque anonyme, mourant des miasmes. Elle sauve la vie du soldat en aspirant le sang empoisonné. Plus tard elle devient elle-même soldat tolmèque dans le but paradoxal de sauver des civils dorks. Après la victoire, les deux camps élèvent la princesse au rang d'icone spirituelle. Mais elle disparaît rapidement, à la recherche des ômus, cette fois plus comme pèlerin que comme aventurière.

Tout cela s'inscrit dans une structure épique traditionnelle, où l'histoire de Nausicaä alterne avec les habituelles intrigues secondaires et personnages mineurs. Les empires en guerre sont des monolithes conventionnels: Tolmèque est un état royaliste déchiré par des conflits familiaux, alors que l'empire dork est une théocratie avec à sa tête un clergé tout puissant et des empereurs tyranniques. Nausicaä transcende ce cadre, mais Miyazaki reconnaît qu'elle suit tout simplement un plus large éventail de règles. Pendant que ses alliés la regardent comme une force dissidente, Yupa la voit comme un sauveur réincarné ou plutôt une force vitale de l'espèce humaine qui, à travers le temps et l'espace, se manifeste dans les moments critiques. Nausicaä est une de ces héroïnes spirituelles, créées par des situations de crise et dont la portée des actions et de la pensée va au-delà d'un simple règlement de conflit. Elle transforme les gens...

     

© Buta Connection