| Mangas | Kaze no Tani no Naushika |
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Analyse de Nausicaä (2)Le personnage secondaire le plus important est le leader tolmèque Kushana. Elle est l'alter ego sombre de Nausicaä. L'analogie entre leurs deux histoires est d'ailleurs troublante. Kushana est poussée par la haine envers ses frères et son père, ce dernier ayant empoisonné sa mère. Sa rédemption partielle vient lorsque l'un de ses frères est tué par les insectes devant ses yeux, faisant disparaître une de ses motivations. Inversement, nous apprenons que la vie de Nausicaä a été portée par la mort des ses dix frères et soeurs. Ceux-ci ont absorbé le poison de la forêt qui imprégnait l'organisme de leur mère et ont ainsi permis à Nausicaä de vivre. Cette tragédie a dressé une barrière invisible entre Nausicaä et ses parents (c'est là le point de vue de Nausicaä, mais Miyazaki dans une interview suggère qu'elle se trompait dramatiquement). Miyazaki utilise de tels artifices pour faire reconnaitre la cruauté aveugle du monde. Mais, de manière systématique dans son oeuvre, cette cruauté est atténuée, dépassée par la puissance créatrice de la nature. Dans le cas de Nausicaä, la souffrance et la mort engendrent un élan d'amour spontané (et parfois terrifiant dans sa démesure) pour la vie. Kushana, à l'inverse, puise la force de se battre dans son désir de vengeance. Mais au moment où sa haine l'abandonne, elle commence à comprendre ce que ressent Nausicaä mais refuse de suivre celle-ci dans sa quête: "Un de mes pires ennemis est mort subitement devant mes yeux. Et moi je ne vivais que dans l'espoir de le tuer de mes mains. Je me sentis si vide que je ne percevais même pas les scènes d'horreur qui défilaient autour de moi. Seule demeurait une profonde tristesse au contact de la chaleur humaine de mes hommes. (...) Je crois avoir compris une partie du mystère qui entoure votre princesse. Mais je n'essaierai même plus d'agir à sa façon. C'est effroyable... brûler sa colère ni par le mépris ni par le ressentiment mais seulement par la tristesse." Plus concrètement, l'héroisme de Kushana déteint sur la spiritualité de Nausicaä. Ce point est traité succintement lorsque Nausicaä demande à Kushana de libérer les otages civils dorks: Kushana fait calmement remarquer qu'elle est responsable de ses 2000 soldats et qu'elle n'a pas de temps à perdre avec ceux qui répugnent à se salir les mains dans cette guerre. Son marché pour relâcher les otages est que Nausicaä se batte à ses côtés, s'impliquant ainsi dans le conflit. Dans le combat, Nausicaä tue encore et voit les autres mourir pour elle. Ce choc la conduit à fuir vers le désert, là où les ômus parlent d'une nouvelle forêt qui les appelle à l'aide. Dans son voyage, elle découvre un ancien temple. Un Saint Moine y prêche l'apocalypse : "Notre dieu nous annonce la ruine de ce vieux monde et la lente purification qui succèdera (...) toutes ces souffrances doivent permettre à cette terre de renaître de ses cendres". La réponse de Nausicaä à ce nihilisme est une courageuse dénégation : " Vous vous trompez!! Notre dieu des vents nous enseigne que la vie est au dessus de tout. Et moi, j'aime la vie! La lumière, le ciel, les hommes, les insectes, je les aime plus que tous. Je ne renoncerai jamais" Mais Miyazaki met l'esprit du Saint Moine et Nausicaä sur le même plan: lui aussi cherche à panser les plaies de ce monde, mettant fin à la souffrance par l'annihilation. Ce fait hante Nausicaä quand Miralupa lâche ses armes de fin du monde, des spores artificiels qui mutent en un gigantesque fongus. Cette création ébranle l'optimisme de Nausicaä: "La seule créature vivante à ne connaitre ni joie, ni satisfaction.. et qui ne vit que par la haine et la terreur". Accidentellement répandu sur les terres dorks, le fongus crée un holocauste. Cette crise oblige Nausicaä à s'impliquer totalement: se faisant passer pour un messager des dieux, elle guide les Dorks en lieu sûr (une des ironies du manga est que Kushana, qui porte en elle les germes de la destruction de sa propre personne, représente l'espoir et le salut pour ses hommes, alors que les Dorks dans leur adoration, voient Nausicaä comme un ange de la mort, un guide vers l'au-delà.) A statut mythique, ennemis mythiques: l'esprit du Saint-Moine au début inoffensif se transforme en un démon. Ce "néant qui se nourrit des hommes" s'acharne sur Nausicaä, lui reprochant de garder les damnés en vie. Les choses deviennent critiques quand, dans un effort de réflexion transcendant, Nausicaä déchiffre les intentions des ômus. La forêt qu'ils cherchent est le fongus lui-même. Même mutant, ils le considèrent comme appartenant à leur monde. Les insectes se sacrifient pour devenir le semis qui accueillera le fongus et seront en quelque sorte réincarnés dans la forêt qui en naîtra. Dans une scène clef du manga, Nausicaä pleure sur le cadavre d'un ômu, pour finalement se rendre compte de l'emergence d'une vie nouvelle: les spores germent sur le corps à une vitesse prodigieuse : "Le fongus devient maintenant la terre fertile dont se nourissent les arbres que lui-même a engloutis. Manger et être mangé... c'est la même chose dans ce monde. La forêt toute entière n'est qu'une seule entité finalement". Cette renaissance, pourtant, ne console pas Nausicaä qui assiste horrifiée à la course suicide des milliers d'ômus prêts à être dévorés. Alors qu'elle regarde la scène de son moeve, ses démons lancent leur assaut final: "Regarde de quoi sont maculées tes propres mains! Du sang... Regarde sous tes pieds, tes propres pieds. Parmi tous ces cadavres se trouvent ceux que tu as toi-même tués! Pour qui te prenais-tu? Une pauvre innocente? Croyais-tu que tu allais éternellement conserver ta pureté d'enfant alors que tu es déjà corrompue au plus profond de toi?! Les ômus ne te pardonneront pas plus qu'aux autres, tu sais! N'oublie jamais que toi aussi tu fais partie des humains dont la folie a pollué cette terre!!" Sa foi brisée, Nausicaä choisit de mourir avec les ômus et faire partie de leur mythe. " Je veux moi aussi appartenir à cette forêt... Ah si je pouvais devenir un arbre tout en restant en vie...". Les ômus, néanmoins, ont plus de considération pour Nausicaä, qu'elle en a pour elle-même ("Nous t'avons toujours ressentie proche de nous") et rejettent son sacrifice. L'un d'eux soustrait la jeune fille de la mort en l'avalant, tandis que le fongus géant engloutit le paysage. Prise dans les limbes, Nausicaä découvre sa forêt intérieure, l'idée qu'elle se fait dans son coeur de la Mer de la décomposition. Là, elle y rencontre l'âme du tyrannique Miralupa qui a régressé à l'état de petit enfant. Auparavant, elle l'avait jugé pitoyable et tragique; maintenant, elle le comprend, l'adopte comme une extension de sa propre personne: "Si cette forêt est ma création, alors ce désert l'est aussi. Et cette personne fait donc partie aussi de moi". Apprenant à accepter son propre côté obscur, Nausicaä conduit Miralupa jusqu'à la forêt dans son état final: un paysage féerique purifié où des rivières coulent au milieu des étendues de verdures, une vallée du vent à grande échelle. Alors que la silhouette du tyran rédempté s'évanouit au loin, Nausicaä décide de revenir dans le monde réel retrouver ceux qu'elle aime. Elle ne veut pas salir cette terre naissante et fragile, mais fait une promesse au nom de l'humanité : "Dans un millénaire ou peut-être plus, tu grandiras et deviendras plus forte. Et si l'humanité survit jusque-là et qu'elle apprend la sagesse alors nous partirons te retrouver". On aurait pu s'attendre à ce que le récit de Miyazaki s'achève là. Au lieu de cela, le dernier quart du manga est un tour de force, dans le même temps affirmant et reversant ce qui précède. L'analyse est difficile parce que Miyazaki nie avoir suivi un plan pré-défini, affirmant ajuster le récit à ses humeurs et convictions du moment. Parmi ses influences, il a cité le rejet de ses idéaux marxistes de jeunesse, de même que le choc qu'il a éprouvé quand l'ex Union Soviétique a replongé dans la guerre à la fin des années 80. Dans l'ensemble, cependant, Miyazaki a concédé que lui-même ne comprenait pas toutes les questions qu'il soulevait, ce qui expliquerait la fin ambivalente. La dernière partie du manga commence pourtant de manière plutôt conventionnelle : revenue à la vie, Nausicaä est empêtrée dans les tourments de la guerre qui entre dans sa phase finale. Les armées des deux camps ont été mises en déroute par le Grand Raz-de-marée. Mais celui-ci a à peine pris fin, non sans avoir engloui une grande partie des terres dorks, qu'un autre péril menace le monde: l'empereur Namulith a volé aux Tolmèques puis élévé le dieu guerrier trouvé à Pejite. En essayant de détruire le monstre, Nausicaä le libère de l'enveloppe qui le maintenait endormi. Le géant pose alors son empreinte sur celle qui l'a mis au monde en l'appellant "petite mère". En retour, Nausicaä le désigne par "mon enfant". Mais rapidement, elle doit s'employer à contrôler ses instincts destructeurs: "Tu as de grands pouvoirs mais cela ne suffit pas pour devenir une bonne personne. Il faut apprendre que tes pouvoirs peuvent être terriblement dangereux. Si tu divises le monde en amis et ennemis tu finiras par tout détruire un jour". Pour le responsabiliser Nausicaä lui donne un nom, Ohma (qui signifie "innocence"), et élève par là même brusquement son niveau d'intelligence. La tournure que prennent les événements est de plus en plus troublante… Les alliés de Nausicaä dans son dernier voyage ne sont pas son propre peuple mais la sous-classe méprisée des maîtres-vers, en fait les ancêtres du mythique peuple de la forêt. Un autre compagnon, l'enfant sauvage Chikuku (directement assimilé à Ohma du fait de ses grands pouvoirs) se révèle quant à lui le descendant des anciens rois dorks. Mais le cliché est inversé lorsque l'on apprend que ces derniers étaient des tyrans encore plus impitoyables que les gouvernants actuels. L'adoration insistante de Chikuku et des maitres-vers pour Nausicaä contraste avec le personnage d'Ohma qui a assimilé et s'est approprié les ideaux de Nausicaä au point de se proclamer "guerrier, arbitre et juge" (juge=celui qui rend la justice!). © Buta Connection |